XII

Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a pas la moindre idée de la

religion catholique. Cependant il connaît Dieu par les prières du soir

et du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit elle-même fort peu

croyante. Ce rudiment d’éducation religieuse est sapé par le

matérialisme de son père, qui profite de toutes les occasions pour

extirper la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant. Celui-ci en

souffre parce qu’affamé de tendresse, il ne trouve de consolations que

dans ses entretiens avec Dieu.

Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du milieu où il est

confiné. Comme, en même temps, il se livre, sans direction ni contrôle,

à toutes sortes de lectures délétères, plus particulièrement choisies

dans les ouvrages des romantiques, son imagination s’enflamme, son

jugement se fausse et il sent la foi s’affaiblir en lui.

A ce moment, d’une façon fort imprévue, la Grâce le sollicite par

l’entremise d’un de ses jeunes camarades, catholique fervent, qui, sur

sa demande, lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard en est vivement

frappé; une douceur, une paix inconnues le pénètrent. L’impression est

si vive qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans l’Église.

Mais la crainte que lui inspirent les fureurs athées de son père

l’empêche d’obéir à cette velléité.

Néanmoins, on peut supposer que la Grâce entrée alors en lui agira,

d’une façon latente, pendant les années qu’il gâchera loin de Dieu.

Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme persiste. Puis le doute et

ensuite l’incrédulité l’envahissent. Ce lui est une occasion de

souffrance telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il fait de

nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse: l’Église; il entre en

relations avec un bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais la

guérison survient; aussitôt il s’endurcit et ne songe plus qu’à jouir de

la vie des sens. En apparence, la Grâce a échoué une seconde fois[27].

[27] Je suis assez tenté de considérer comme les _préfigures_ de sa

conversion définitive ces deux appels de la Grâce. En effet, ainsi

que nous allons le voir, de même que la parole d’un condisciple

l’avait touché dans son enfance, la parole d’un prêtre d’origine

juive le touche à fond quand l’heure de Dieu est venue. Et de même

que la maladie avait brisé une première fois son orgueil, la maladie

le mènera au désir irrésistible du salut par le baptême.

Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle de sensualité, il

s’imbibe de doctrines blasphématoires--il se fait enfin l’adepte du

sophiste frénétique Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et de lui

frelater l’entendement. Toutes ses facultés sont en anarchie; il n’est

plus que le jouet de ses impulsions morbides, le névrosé qui cherche

dans l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler ses sens

précocement engourdis. Le monde ne lui étant plus qu’un prétexte à

excitations d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce.

A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu renaître en lui la notion

que l’univers n’a pas pour objet exclusif de lui fournir la toile de

fond du théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé d’orgueil à

éclater. Il rentre un peu dans le réel: il essaie de se rattacher aux

croyances de sa race--voire de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais le

libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne.

Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé l’âme pour y régner

sans partage, le jette, un temps, parmi les agités de la Révolution

sociale. Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge sombre ou

bouillonnent force ingrédients malpropres, il l’en tire pour le corroder

des poisons effervescents de l’occultisme.

Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de son évolution, trois faits

principaux: 1º Il eut toujours l’aspiration vers un Idéal; 2º

méconnaissant la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la Vérité

catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie de la forme; 3º tôt

blasé, il traverse l’aberration révolutionnaire pour échouer enfin dans

la magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan.

Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus qu’un débris d’homme

plus purulent et plus fétide, au moral, que ne le sont, au physique, les

malades ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes.

Or de même que certains de ceux-ci recouvrent la santé par miracle, de

même il va guérir par un bienfait tout gratuit de la Providence.

Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences qu’il tenta

pour acquérir une raison de vivre. On peut ajouter que le fumier n’y

manque pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée

d’animalcules biscornus et gluants, de végétations vénéneuse qui

grouillent parmi des flaques d’eau bourbeuse.

Or, dans la partie supérieure de cette âme, un vol neigeux de colombes

s’épanouira bientôt au souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant

assainira le cloaque où croupissait son orgueil--et celle qui se

traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera sauvée du même coup.

Quand l'esprit souffle · 第 46 / 90 题