Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a pas la moindre idée de la
religion catholique. Cependant il connaît Dieu par les prières du soir
et du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit elle-même fort peu
croyante. Ce rudiment d’éducation religieuse est sapé par le
matérialisme de son père, qui profite de toutes les occasions pour
extirper la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant. Celui-ci en
souffre parce qu’affamé de tendresse, il ne trouve de consolations que
dans ses entretiens avec Dieu.
Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du milieu où il est
confiné. Comme, en même temps, il se livre, sans direction ni contrôle,
à toutes sortes de lectures délétères, plus particulièrement choisies
dans les ouvrages des romantiques, son imagination s’enflamme, son
jugement se fausse et il sent la foi s’affaiblir en lui.
A ce moment, d’une façon fort imprévue, la Grâce le sollicite par
l’entremise d’un de ses jeunes camarades, catholique fervent, qui, sur
sa demande, lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard en est vivement
frappé; une douceur, une paix inconnues le pénètrent. L’impression est
si vive qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans l’Église.
Mais la crainte que lui inspirent les fureurs athées de son père
l’empêche d’obéir à cette velléité.
Néanmoins, on peut supposer que la Grâce entrée alors en lui agira,
d’une façon latente, pendant les années qu’il gâchera loin de Dieu.
Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme persiste. Puis le doute et
ensuite l’incrédulité l’envahissent. Ce lui est une occasion de
souffrance telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il fait de
nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse: l’Église; il entre en
relations avec un bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais la
guérison survient; aussitôt il s’endurcit et ne songe plus qu’à jouir de
la vie des sens. En apparence, la Grâce a échoué une seconde fois[27].
[27] Je suis assez tenté de considérer comme les _préfigures_ de sa
conversion définitive ces deux appels de la Grâce. En effet, ainsi
que nous allons le voir, de même que la parole d’un condisciple
l’avait touché dans son enfance, la parole d’un prêtre d’origine
juive le touche à fond quand l’heure de Dieu est venue. Et de même
que la maladie avait brisé une première fois son orgueil, la maladie
le mènera au désir irrésistible du salut par le baptême.
Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle de sensualité, il
s’imbibe de doctrines blasphématoires--il se fait enfin l’adepte du
sophiste frénétique Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et de lui
frelater l’entendement. Toutes ses facultés sont en anarchie; il n’est
plus que le jouet de ses impulsions morbides, le névrosé qui cherche
dans l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler ses sens
précocement engourdis. Le monde ne lui étant plus qu’un prétexte à
excitations d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce.
A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu renaître en lui la notion
que l’univers n’a pas pour objet exclusif de lui fournir la toile de
fond du théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé d’orgueil à
éclater. Il rentre un peu dans le réel: il essaie de se rattacher aux
croyances de sa race--voire de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais le
libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne.
Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé l’âme pour y régner
sans partage, le jette, un temps, parmi les agités de la Révolution
sociale. Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge sombre ou
bouillonnent force ingrédients malpropres, il l’en tire pour le corroder
des poisons effervescents de l’occultisme.
Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de son évolution, trois faits
principaux: 1º Il eut toujours l’aspiration vers un Idéal; 2º
méconnaissant la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la Vérité
catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie de la forme; 3º tôt
blasé, il traverse l’aberration révolutionnaire pour échouer enfin dans
la magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan.
Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus qu’un débris d’homme
plus purulent et plus fétide, au moral, que ne le sont, au physique, les
malades ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes.
Or de même que certains de ceux-ci recouvrent la santé par miracle, de
même il va guérir par un bienfait tout gratuit de la Providence.
Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences qu’il tenta
pour acquérir une raison de vivre. On peut ajouter que le fumier n’y
manque pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée
d’animalcules biscornus et gluants, de végétations vénéneuse qui
grouillent parmi des flaques d’eau bourbeuse.
Or, dans la partie supérieure de cette âme, un vol neigeux de colombes
s’épanouira bientôt au souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant
assainira le cloaque où croupissait son orgueil--et celle qui se
traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera sauvée du même coup.