Huysmans l’a fait remarquer: il existe à Lyon de nombreuses sectes
occultistes plus ou moins affiliées à la théosophie. Elles rôdent autour
de l’Église pour lui ravir des âmes ou s’attachent à recruter des
prosélytes parmi les esprits, sans croyances fixes, que les négations
sommaires du matérialisme ne satisfont point. Lœwengard, déçu dans sa
tentative vers la foi par le Judaïsme, rebuté par l’ineptie et le manque
de culture des révolutionnaires, leur était une proie toute désignée. Il
se laissa séduire et devint l’habitué d’un des salons où ces adorateurs
du Diable s’empoisonnent l’un l’autre. Il étudia les sciences maudites;
il se passionna pour des rites sacrilèges où sa sensibilité pervertie
goûtait une volupté nouvelle à professer un soi-disant spiritualisme
sous lequel se dissimulent--il faut le dire tout crûment--de grosses
ordures. Car, comme il le reconnut lui-même par la suite, «les fruits du
spiritisme sont l’orgueil, le trouble de l’âme et du corps, l’exaltation
de la sensualité jusqu’au sadisme».
Dans ce milieu d’aberration extrême, il rencontra une jeune fille qui,
élevée au couvent, naguère catholique pratiquante, s’était également
laissée prendre aux pièges de la Gnose. Elle était assez intelligente,
lettrée, et, de plus, faisait tourner les tables avec zèle. Elle aurait
assurément mieux fait de raccommoder les chaussettes de son papa, mais
enfin, il faut croire que sa famille lui avait octroyé une dispense sur
ce point.
Les deux pauvres égarés se plurent. Un penchant commun à réciter des
poésies sensuelles compléta leur bonne entente. Toujours approuvée par
les siens, la demoiselle reçut Lœwengard dans une chambre ornée d’un
vitrail «aux reflets d’émeraude et de rubis et où de l’encens fumait
dans des cassolettes hindoues». Là, elle prenait des poses hiératiques
en déclamant du Samain. Le décor baroque stimula Lœwengard. Il riposta
par des vers peuplés de mages et de sphynges, où il célébrait le charme
«ésotérique» de son amie. Puis ils lurent ensemble les hermétistes, les
cabbalistes et les rose-croix, pratiquèrent plus assidûment qu’ils ne
l’avaient encore fait le spiritisme--bref ils réalisèrent à peu près
tout ce qu’il faut pour encourir la damnation éternelle. Ils furent même
sur le point de s’affilier à une Loge. «J’étais mûr, dit Lœwengard, pour
la franc-maçonnerie où, certainement, Mlle S... et moi nous eussions
rapidement franchi les degrés inférieurs pour pénétrer dans les cercles
lucifériens dont l’idée me hantait.»
Heureusement pour lui qu’il s’en tint au projet.--Du reste, à ce moment
même où il semblait définitivement orienté vers la perdition totale de
son âme, la Grâce se fit enfin sentir et ces deux enfants pourris de
satanisme furent sauvés.
Terminant le chapitre où il expose ces errements sacrilèges, Lœwengard a
donc bien raison de s’écrier: «Bénie soit à jamais la Trinité adorable
et gloire à Vous, Vierge sainte, Marie Immaculée. Vous n’avez point
permis que le père du mensonge achevât son œuvre. En grinçant des dents
devant la Grâce lumineuse, il a lâché prise: sous les rayons de la Grâce
divine, les ténèbres vont reculer...»
Avant de raconter comment le Saint-Esprit libéra Lœwengard de
l’esclavage de Satan, récapitulons un peu les phases successives de ses
états d’âme.