Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer la Providence au cours
de ses querelles d’alcôve, mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit
lui-même, faisait «des restrictions» à Dieu, mais enfin il croyait.
Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa donc et prit pour directeurs de
conscience un athée et un catholique perverti qui cherche à stimuler son
âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds du Démon: Leconte de
l’Isle, le chantre marmoréen du néant et Charles Baudelaire, le subtil
et puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat, pareil à celui de
l’ébène, célèbrent la volupté de faire le mal sachant qu’on le fait. Le
premier disait à Dieu: Je te nierai plutôt que de me courber sous ta
loi. Le second:--Je n’ignore pas que je pèche en te désobéissant, mais
j’aime mieux les piments de la révolte que le lait fade de la
soumission. Et l’un magnifie «la divine Mort où tout rentre et
s’efface». Et l’autre s’écrie: «Saint Pierre a renié Jésus: il a bien
fait!...» Tous deux ciselaient leurs blasphèmes dans une forme
magnifique. Ah! ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte
sur trois générations de poètes!
Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir dans ce bourbier tendu
de pourpre et d’or. «A dix-huit ans, dit-il, je n’ai plus d’autre
religion que celle de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire,
l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans la forme et la forme,
indépendamment du fond, suffit à la Beauté... L’Art est au-dessus des
lois morales et sociales: il est _amoral_. Il est au-dessus même de
l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée est fausse? La sensation
esthétique est l’unique critérium du bien et du mal, de la vérité et de
l’erreur. Cette théorie est celle de l’art pour l’art: j’en fus pendant
dix ans le défenseur fanatique.»
Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse de la Forme, non
seulement pourrissent les âmes en y réveillant les instincts cruels qui
sommeillent au fond de notre sale nature déchue, mais encore les vouent
au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient heureux ceux qui exaltent,
avec une sorte de rage, les liesses incomparables de la sensation
esthétique. Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite, ils
déclarent qu’ils «vivent en beauté». Ils peignent leur existence comme
un festin où les coupes s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des
parfums savamment artificiels et les raffinements les plus extrêmes de
la débauche. Ils prétendent qu’ils ont atteint les sommets du sublime.
Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent alors dans
leur âme et elle leur apparaît comme un marécage au-dessus duquel
flottent des brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie monte de
ces eaux putrides; aussitôt, comme l’a dit superbement ce même
douloureux Baudelaire, qui fut châtié d’une façon si rude et si
équitable: _Dans la brute assouvie un ange se réveille._ En une minute
de repentir, ils s’écrient, toujours avec le poète des _Fleurs du Mal_:
Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!...
Mais le Seigneur s’est fait sourd.--Eux retournent à leur vomissement.
Le Diable, qui les attend, leur tresse une couronne d’orgueil et les
pousse vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont dans le vrai
sens de la vie--celle de Nietzsche par exemple.
Tel fut le cas de Lœwengard: «Marcher, écrit-il, sur les traces de ces
maîtres qu’auréole une gloire démoniaque, les dépasser encore, si
possible, telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus haute
ambition.»
Cette fois, il semblait bien perdu car il allait tomber sous l’emprise
d’un sophiste allemand qui distille des poisons auprès de quoi les
strophes les plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne sont
que d’innocentes panades.