Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener aux pires
aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle visite de la Grâce: Dieu,
voyant l’extrême danger où il se débattait, lui fit sentir sa
sollicitude.
Il lui restait une curiosité persistante des choses de l’Église. Il ne
cessait de tendre vers elle, attiré par une force mystérieuse dont il ne
parvenait pas à définir la nature. C’est que, selon cette précocité qui
marque, comme nous l’avons vu, sa formation intellectuelle, il
pressentait qu’un homme est incomplet tant qu’il se dérobe à la Vérité
unique. Et puis il souffrait: «Je me souviens de ce soir tragique où je
renonçai à communiquer avec Dieu. Vaincue par ma pauvre raison--«raison
imbécile» comme dit Pascal--mon âme ne s’agenouilla plus devant le Père
céleste. Des heures elle résista, elle se débattit contre ce
rationalisme qui la meurtrissait, la déchirait. Elle avait besoin de
Dieu, besoin de son intimité, de son affection; violemment, elle se
sépara de l’Aimé, mais à quel prix! Sanglotante, blessée, désespérée,
elle gisait sans force et sans consolation... Désormais elle était seule
dans le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse raison
approuvait et «l’Esprit qui toujours nie» la poussait aux suprêmes
destructions.»
C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une fois. Un de ses
camarades de lycée, un jeune catholique très fervent, à qui, pour se
soulager, il confia ses angoisses, le mit en relation avec un prêtre,
professeur à l’école Ozanam dont la conversation lui plut. Son père en
fut informé. Chose tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur,
comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point son fils et souffrit
même qu’on présentât celui-ci au directeur de l’école. Était-ce qu’il
restait troublé, remué de vagues remords, à la suite de l’accès de
désespoir rapporté plus haut? C’est probable. Sans doute aussi
voulait-il, comme le suppose Lœwengard, faire parade de sa tolérance
libre-penseuse. Mais on peut admettre, par surcroît, qu’il fut, en la
circonstance, l’instrument aveugle des desseins de Dieu sur son enfant.
Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu lieu de constater les
moyens étranges dont l’Esprit-Saint use souvent pour investir une âme!
Que de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le moindre soupçon,
l’action du Surnaturel!...
Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit, comme on le pense,
avec douceur et charité, le pauvre égaré.
«Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna. Le calme de sa
parole et de ses gestes révélait cette paix que donnent la confiance, la
foi assurée. Quel contraste entre cet homme et moi, entre cet homme et
mes maîtres laïques! Ceux-ci, en dépit de leurs bonnes intentions,
malgré leur science et leurs vertus, détruisaient. La logique de
l’enseignement _neutre_, sans principe religieux supérieur, aboutit
nécessairement au scepticisme et à la négation... L’abbé G. m’écoutait
patiemment, avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il me
prêta des livres...»
Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée du jeune Juif. Mais,
sur ces entrefaites, il tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse
pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la grâce de la souffrance
physique après celle de la souffrance morale, le comblait. Car, comme je
l’ai dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie en brisant
notre orgueil, en affaiblissant la nature, nous donne des forces pour
accueillir humblement le Surnaturel.
Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G. qui lui répondit par des
lettres admirables dont je citerai deux fragments, mais que j’engage à
lire en entier car elles débordent de sagesse et de lumière[22].
[22] Voir _la Splendeur catholique_, pages 62 à 65.
«Allez toujours de l’avant avec simplicité, le cœur prêt à tous les
sacrifices pour trouver et vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez
manquer de la rencontrer et d’en vivre: Dieu, dans sa providence, la
donne à tous ceux qui la cherchent ainsi...
«Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation de ma vie: je vous
souhaite de l’aimer bientôt et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint
Jean ces paroles de vie: _Celui qui m’aime observe mes commandements. Si
quelqu’un m’aime, mon Père et moi viendrons en lui et nous ferons en lui
notre demeure._ Voyez-vous, pour nous autres chrétiens, Jésus spirituel
n’est pas loin de nous de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous,
il est l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son épouse. Il est
pour elle clarté, force, amour. Il est seul capable de satisfaire les
besoins de votre âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur.»
Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait pu dès lors se convertir,
d’autant qu’il avait devant lui un splendide paysage de montagnes fait
pour élever au Créateur de la Beauté son âme éprise d’absolu. En outre,
la maladie venait d’empreindre en lui le sentiment de sa misère. Mais si
vous avez lu et médité quelque récit de conversion, vous aurez remarqué
qu’à plusieurs reprises, au moment où le néophyte va céder pleinement à
la Grâce, le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir.
La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier plane, tapissé de velours.
C’est «un chemin montant, sablonneux, malaisé» où se succèdent des
bifurcations qui mènent à des fondrières cachées sous des fleurs aux
parfums dangereux. Ce n’est qu’après s’y être maintes fois laissé
attirer que le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet qu’il en
soit ainsi pour que l’âme apprenne, par des expériences douloureuses,
qu’en dehors de Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet de la
montée, il n’y a que joies inquiètes suivies d’indicibles souffrances.
Pour aller à Dieu, que ce soit comme converti, ou comme croyant avide de
pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de Jésus, il faut gravir le
Calvaire.--Malheur à qui ne le comprend pas!...
Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait, répugnait, de plus en
plus, à se conformer aux avis du saint prêtre G. «Déjà, à ses avances,
je ne répondais plus que nonchalamment. L’heure de Dieu n’avait pas
sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel naissant et les passions de la
puberté se révoltaient contre cette humiliation et cette continence
qu’est la Foi. _Croire_ c’est humilier sa raison et contenir sa chair.
Tant que cet orgueil et cette chair ne sont pas matés, il nous est
impossible d’entrer dans le royaume de Dieu.»
Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à Lyon, il se jeta dans
l’Art éperdûment car il espérait que le culte de la Forme suffirait à
étancher sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour de Dieu, il
alla, par une conséquence obligée, à l’idolâtrie, c’est-à-dire aux
amours humaines. Car est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait
d’adorer la créature au détriment du Créateur? Le pauvre imaginatif, ne
savait pas qu’en dehors de la virginité ou du mariage, sanctifiés par la
foi, consacrés par l’Église, la femme est, après l’or, le plus sûr des
véhicules vers la damnation.
Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui n’était point tombé sur la
pierre. Il lui fallut quatorze ans pour lever, mais enfin il leva pour
la plus grande gloire de Dieu.