Nietzsche est un fou, mais un fou de génie.--Quand il le connut,
Lœwengard l’écouta d’autant plus avidement qu’il sortait de la
philosophie universitaire, celle de Kant. Ce démolisseur de la _Raison
pure_, après avoir dissous, avec une obstination huguenote, tous les
principes qui forment la conscience, nous propose, pour les remplacer,
une vague idole qu’il baptise--selon quelle opaque phraséologie--:
_Impératif catégorique_. Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout
dire[23].
[23] Tous ces Germains nébuleux sont, du reste, des destructeurs:
Hegel, pourléché par Renan, définit Dieu: «la Catégorie de l’Idéal»
et enseigne _l’identité des contraires_, c’est-à-dire l’équivalence
du vice et de la vertu. Schopenhauer tient le monde pour une
illusion que notre volonté doit nier. Et tous les autres, et
Nietzsche plus que tous...
Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à la fureur. A son avis,
adopter la morale chrétienne, c’est se soumettre à une doctrine
d’esclaves. Il enseigne que l’homme supérieur doit développer en lui
l’orgueil, le goût de la volupté, un égoïsme dur comme le granit.
L’élite qui adopterait ses préceptes fournirait, affirme-t-il, _le
Surhomme_, c’est-à-dire un être autant au-dessus de l’homme que l’homme
est au-dessus du singe. Comme on le voit, il accepte, comme certitude
l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il fonde sur elle son
système. Il dit, en effet, dans le prologue de son étrange poème, _Ainsi
parlait Zarathoustra_: «Tous les êtres, jusqu’à présent, ont créé
quelque chose au-dessus d’eux; et vous voulez être le reflux de ce grand
flot, et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme? Qu’est le
singe pour l’homme? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce
que doit être l’homme pour le surhomme: une dérision ou une honte
douloureuse[24]...»
[24] Toute la doctrine de Nietzsche est condensée dans les _Pages
choisies_, publiées par M. Henri Albert (_Mercure de France_). On y
trouvera la conception du Retour Éternel qui couronne cette
aberration. Je n’ai pas à m’en occuper ici.
Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure et de cruauté, méprisant
et piétinant, sans remords, le bétail humain, tel est son idéal.
Néron--si cher au doux Renan--voilà le modèle qu’il insinue d’imiter.
Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont les Saints,
c’est-à-dire des hommes surnaturalisés, prenant le contre-pied des
enseignements de Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité,
la chasteté, la grande charité, bref, toutes les vertus qui s’opposent à
cette doctrine de brute esthétique.
D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est d’expérience que le
culte effréné des passions dégrade l’homme au lieu de le hausser
au-dessus de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est ce que démontra
naguère--en un moment de lucidité très rare chez lui--cet autre fou qui
a nom Max Nordau: «Le constant réfrènement de soi-même est une nécessité
vitale pour les plus forts comme pour les plus faibles. Il est
l’activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si
ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c’est-à-dire que l’homme
cesse d’être homme; le soi-disant «surhomme» devient un «soushomme»,
c’est-à-dire une bête. L’organisme succombe sans retour à l’anarchie de
ses parties constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la
ruine, à la maladie, à la mort...» (_Dégénérescence_, ch. II, p. 334).
Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de cette observation. En
1889, son logeur le rencontrant qui divaguait dans la rue, dut le
ramener chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis il fut
frappé de mutisme. Pendant dix années, à la suite, il végéta comme un
pauvre zoophyte, «honte douloureuse» pour sa famille. Puis il mourut
dans l’inconscience.
Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de Dieu sur les âmes perdues
d’orgueil qui commettent le péché contre le Saint-Esprit...
Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence de cet insensé
malfaisant. Cela s’explique: son tempérament d’artiste le portait à
s’éprendre de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante. En
outre, il était préparé à s’en intoxiquer par sa vénération pour Leconte
de l’Isle et Baudelaire. Depuis ces initiateurs, il avait progressé dans
la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche lui sembla fait pour
combler ses fringales de sensations excessives.
Il écrit: «Cet ultra-romantique chez qui le romantisme s’exaspère en
mégalomanie, me séduisit comme il séduisit toute une partie de la
jeunesse intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi «la névrose
juive». Tous mes instincts malsains, ce philosophe les a légitimés,
glorifiés, exaltés... Il acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée
par les romanciers et les poètes... Je devins, de plus en plus, un
enfant de volupté...»
A ce moment de son existence, Lœwengard donne un exemple à l’appui d’une
des lois psychologiques qui régissent notre nature déchue dès qu’elle se
refuse à Dieu. On peut la formuler de la sorte: Plus tu cultiveras ton
orgueil, plus tu développeras en toi les penchants sensuels.