IV

Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin de se créer une

atmosphère d’illusions où il échapperait au matérialisme suffoquant du

milieu que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant Lœwengard

se précipita vers la littérature. Il absorba pêle-mêle toutes sortes de

livres.

«C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire mon insatiable

curiosité de savoir. A quinze ans j’avais lu, outre les auteurs du XVIIe

siècle, Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs

contemporains en vogue: Zola, Loti, Maupassant, Renan, Anatole France,

les premiers romans de Paul Bourget, etc...»

A quinze ans! On devine quelle incohérence d’esprit résulta de cette

salade. Il ne vécut plus que par l’imagination. Et cette imagination

dévorante lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages des

romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation d’autant plus

pernicieux qu’ils enluminent de couleurs vives les rêveries de Rousseau,

codifiées et dispersées en ouragan à travers le monde par la Révolution.

Car il importe de le souligner chaque fois que l’occasion s’en

présente:--la Révolution, qui nie les droits de Dieu pour affirmer les

prétendus droits de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie,

au nom d’une soi-disant liberté propice au développement des instincts

les plus vils, la Révolution, satanique en son essence, est une maladie

sociale qui a sa forme politique dans la démocratie et sa forme

littéraire dans le romantisme.

Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante; il passa du

violoniste exacerbé Alfred de Musset à l’homme-orchestre: Victor Hugo.

Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo est une Californie de

sottises où l’on découvre tous les jours de nouveaux filons. Mais ses

sophismes bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent en des

rythmes d’une sonorité prodigieuse. Il se croit un penseur, il n’est

qu’un songeur. Et ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec

un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut.

Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, livré à son exubérance,

sans croyances préventives, sans direction, enclin, de plus, à la

révolte contre tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts de

sa sensibilité avide d’émotions violentes, ait subi le prestige du

tonitruant rhéteur qui prétendait traiter d’égal à égal avec Dieu.

Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du goût qui le préparait à

ne considérer l’univers que comme un trésor de rêves, où il puiserait à

loisir des sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur morale.

Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, «l’amour des lettres et

des arts, fussent-ils corrompus, porte en lui une part de sincérité, de

générosité, de désintéressement, d’enthousiasme qui peut nous préserver

des chutes définitives et nous rendre capables de volte-face héroïques».

Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette époque, l’obscure

intuition d’une vérité admirablement formulée par Lamennais: «Le Beau,

tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire

relation avec Dieu»[21]. C’est ce qui explique que maints poètes et

maints artistes, qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par

la recherche d’une basse popularité, soient ramenés à Dieu par l’amour

du Beau.

[21] Sainte Hildegarde a dit mieux encore que: «l’art est un souvenir

du Paradis perdu». Parole magnifique et combien féconde à méditer!

Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait donc être sauvé. Il le

sera, mais d’abord Dieu même fut, pour lui, mis en question. Il allait

subir ce qu’il appelle _l’angoisse du doute_.

V

Malgré les négations et les blasphèmes de ses auteurs favoris, Lœwengard

conserva jusque vers sa seizième année «une foi déiste qui, malgré son

insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait son âme».

Mais alors, coïncidant sans doute avec la crise de la puberté, ses

lectures commencèrent à détruire en lui la croyance en un Dieu

personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle morale: il abandonna

la prière. Le mal s’aggrava en lui sous l’influence des quotidiens que

recevait son père. «C’est, dit-il, par une feuille de journal que

j’appris qu’il y avait des hommes nombreux s’unissant pour la

propagation de l’athéisme. Une pareille aberration me parut d’abord

inconcevable.» Mais, peu à peu, il en arriva à considérer l’incrédulité

comme admissible. Toutefois, comme le sentiment et la raison ne

cessaient, malgré tout, de protester en lui, comme il n’arrivait pas à

concevoir un univers sans origine, sans but, régi par le hasard et où la

notion du divin ne serait qu’une illusion des sens et de l’esprit, il

tenta de se réfugier dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui n’est

en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme spiritualisé, ne le

contenta point. Il s’écria, citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa

confiance obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser un idéalisme

blafard:

Étrange vérité, pénible à concevoir,

Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,

Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir!...

Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, le torturait,

jetant bas les théories fragiles qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il

souffrit d’une façon atroce.

C’était l’angoisse métaphysique.--M. Jules Lemaître--assagi

depuis--tenait à cette époque, et à l’exemple de la sémillante sorcière

des sabbats de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la certitude

pour une «horrible manie». Il ne croyait, disait-il, «que difficilement

à la douleur métaphysique».

Lœwengard proteste contre ce scepticisme de dilettante chez qui les

idées sont des bulles de savon qu’on souffle pour s’amuser de leurs

nuances changeantes, et dont on se moque dès qu’elles crèvent. Il a bien

raison. D’autres ont connu des souffrances analogues, sont tombés dans

une tristesse mortelle quand, ne voulant absolument pas se soumettre à

Dieu, ils voyaient les systèmes bâtis à grand renfort d’hypothèses sans

consistance, s’effondrer, les uns après les autres, sous les coups d’une

analyse destructrice. Au milieu de ces ruines, tout adolescent que le

problème de la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle par les

sports,--idéal de notre siècle de brutes--n’a pas rendu tout à fait

stupide, se trouve infiniment malheureux.

Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit: «J’ai arraché mes croyances

avec larmes, dans l’angoisse et le désespoir, après d’affreuses

luttes... Ces larmes, mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un

dimanche, comme il se promenait avec ma sœur et moi dans la campagne et

qu’il nous développait des théories matérialistes, je lui

demandai:--Papa, tu ne crois donc pas à l’âme immortelle?

--L’âme? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, quand le corps est sous

la terre, tout est fini.

Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai tomber sur la route et

je sanglotai comme frappé par un soudain et effroyable malheur.

Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne savait que dire ni que

faire...»

Cette tragédie fait frissonner! Le voyez-vous, ce Juif pétrifié

d’orgueil, figé dans la matière, qui semble prendre une sorte de plaisir

satanique à tuer l’âme de son enfant? Puis constatant l’effet produit

par son imbécillité négatrice--il s’étonne!

Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. Mais non: Satan, qui le

possède, supprime en lui les dons d’observation les plus élémentaires,

jette sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle ne sortira

jamais plus.

Combien ressemblent à cet assassin de sa propre chair! Nous avons tous

connu des familles dont le chef est perverti par l’amour du lucre,

enlisé dans les plus basses négations parce que s’il croyait, il

n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence vouée

uniquement à la poursuite sans scrupules de la richesse. Si, par

surcroît, la mère, d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble

«leçon de choses» inculquée par le père, que deviendront les enfants?

Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en trouver au moins un

d’une sensibilité très fine, d’une imagination vive et d’aspirations

élevées qui ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. Il

écoute les propos tenus par son père; il s’étonne, il le juge--il

l’évite le plus possible. Comme la mère, nonchalante ou persuadée

qu’elle ne doit à sa progéniture que des enseignements de convenances

mondaines, laisse cette âme ardente vagabonder dans toutes sortes de

rêveries, lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent à

quels périls l’enfant est exposé--surtout au temps de l’adolescence, et

à quel point le malheur le menace.

C’est là un cas fort commun à notre époque de matérialisme débraillé. Et

pourtant, les gens superficiels s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur

sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire à toute

contrainte morale!

Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés parce qu’elles ne

produisent point de froment. Vous avez volontairement abandonné à

elle-même l’âme de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout vous

vous récriez, si un jour, touché par la grâce de Dieu, il vous reproche,

sans haine, certes, mais avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le

vouer au Diable...

Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, s’ils ne se

repentent et ne pleurent la faute incommensurable qu’ils ont commise, à

une mort désespérée et à un lendemain de mort tellement terrible qu’on a

peur rien que d’y penser!...

Quand l'esprit souffle · 第 40 / 90 题