Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin de se créer une
atmosphère d’illusions où il échapperait au matérialisme suffoquant du
milieu que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant Lœwengard
se précipita vers la littérature. Il absorba pêle-mêle toutes sortes de
livres.
«C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire mon insatiable
curiosité de savoir. A quinze ans j’avais lu, outre les auteurs du XVIIe
siècle, Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs
contemporains en vogue: Zola, Loti, Maupassant, Renan, Anatole France,
les premiers romans de Paul Bourget, etc...»
A quinze ans! On devine quelle incohérence d’esprit résulta de cette
salade. Il ne vécut plus que par l’imagination. Et cette imagination
dévorante lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages des
romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation d’autant plus
pernicieux qu’ils enluminent de couleurs vives les rêveries de Rousseau,
codifiées et dispersées en ouragan à travers le monde par la Révolution.
Car il importe de le souligner chaque fois que l’occasion s’en
présente:--la Révolution, qui nie les droits de Dieu pour affirmer les
prétendus droits de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie,
au nom d’une soi-disant liberté propice au développement des instincts
les plus vils, la Révolution, satanique en son essence, est une maladie
sociale qui a sa forme politique dans la démocratie et sa forme
littéraire dans le romantisme.
Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante; il passa du
violoniste exacerbé Alfred de Musset à l’homme-orchestre: Victor Hugo.
Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo est une Californie de
sottises où l’on découvre tous les jours de nouveaux filons. Mais ses
sophismes bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent en des
rythmes d’une sonorité prodigieuse. Il se croit un penseur, il n’est
qu’un songeur. Et ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec
un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut.
Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, livré à son exubérance,
sans croyances préventives, sans direction, enclin, de plus, à la
révolte contre tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts de
sa sensibilité avide d’émotions violentes, ait subi le prestige du
tonitruant rhéteur qui prétendait traiter d’égal à égal avec Dieu.
Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du goût qui le préparait à
ne considérer l’univers que comme un trésor de rêves, où il puiserait à
loisir des sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur morale.
Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, «l’amour des lettres et
des arts, fussent-ils corrompus, porte en lui une part de sincérité, de
générosité, de désintéressement, d’enthousiasme qui peut nous préserver
des chutes définitives et nous rendre capables de volte-face héroïques».
Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette époque, l’obscure
intuition d’une vérité admirablement formulée par Lamennais: «Le Beau,
tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire
relation avec Dieu»[21]. C’est ce qui explique que maints poètes et
maints artistes, qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par
la recherche d’une basse popularité, soient ramenés à Dieu par l’amour
du Beau.
[21] Sainte Hildegarde a dit mieux encore que: «l’art est un souvenir
du Paradis perdu». Parole magnifique et combien féconde à méditer!
Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait donc être sauvé. Il le
sera, mais d’abord Dieu même fut, pour lui, mis en question. Il allait
subir ce qu’il appelle _l’angoisse du doute_.
V
Malgré les négations et les blasphèmes de ses auteurs favoris, Lœwengard
conserva jusque vers sa seizième année «une foi déiste qui, malgré son
insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait son âme».
Mais alors, coïncidant sans doute avec la crise de la puberté, ses
lectures commencèrent à détruire en lui la croyance en un Dieu
personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle morale: il abandonna
la prière. Le mal s’aggrava en lui sous l’influence des quotidiens que
recevait son père. «C’est, dit-il, par une feuille de journal que
j’appris qu’il y avait des hommes nombreux s’unissant pour la
propagation de l’athéisme. Une pareille aberration me parut d’abord
inconcevable.» Mais, peu à peu, il en arriva à considérer l’incrédulité
comme admissible. Toutefois, comme le sentiment et la raison ne
cessaient, malgré tout, de protester en lui, comme il n’arrivait pas à
concevoir un univers sans origine, sans but, régi par le hasard et où la
notion du divin ne serait qu’une illusion des sens et de l’esprit, il
tenta de se réfugier dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui n’est
en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme spiritualisé, ne le
contenta point. Il s’écria, citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa
confiance obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser un idéalisme
blafard:
Étrange vérité, pénible à concevoir,
Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,
Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir!...
Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, le torturait,
jetant bas les théories fragiles qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il
souffrit d’une façon atroce.
C’était l’angoisse métaphysique.--M. Jules Lemaître--assagi
depuis--tenait à cette époque, et à l’exemple de la sémillante sorcière
des sabbats de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la certitude
pour une «horrible manie». Il ne croyait, disait-il, «que difficilement
à la douleur métaphysique».
Lœwengard proteste contre ce scepticisme de dilettante chez qui les
idées sont des bulles de savon qu’on souffle pour s’amuser de leurs
nuances changeantes, et dont on se moque dès qu’elles crèvent. Il a bien
raison. D’autres ont connu des souffrances analogues, sont tombés dans
une tristesse mortelle quand, ne voulant absolument pas se soumettre à
Dieu, ils voyaient les systèmes bâtis à grand renfort d’hypothèses sans
consistance, s’effondrer, les uns après les autres, sous les coups d’une
analyse destructrice. Au milieu de ces ruines, tout adolescent que le
problème de la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle par les
sports,--idéal de notre siècle de brutes--n’a pas rendu tout à fait
stupide, se trouve infiniment malheureux.
Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit: «J’ai arraché mes croyances
avec larmes, dans l’angoisse et le désespoir, après d’affreuses
luttes... Ces larmes, mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un
dimanche, comme il se promenait avec ma sœur et moi dans la campagne et
qu’il nous développait des théories matérialistes, je lui
demandai:--Papa, tu ne crois donc pas à l’âme immortelle?
--L’âme? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, quand le corps est sous
la terre, tout est fini.
Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai tomber sur la route et
je sanglotai comme frappé par un soudain et effroyable malheur.
Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne savait que dire ni que
faire...»
Cette tragédie fait frissonner! Le voyez-vous, ce Juif pétrifié
d’orgueil, figé dans la matière, qui semble prendre une sorte de plaisir
satanique à tuer l’âme de son enfant? Puis constatant l’effet produit
par son imbécillité négatrice--il s’étonne!
Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. Mais non: Satan, qui le
possède, supprime en lui les dons d’observation les plus élémentaires,
jette sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle ne sortira
jamais plus.
Combien ressemblent à cet assassin de sa propre chair! Nous avons tous
connu des familles dont le chef est perverti par l’amour du lucre,
enlisé dans les plus basses négations parce que s’il croyait, il
n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence vouée
uniquement à la poursuite sans scrupules de la richesse. Si, par
surcroît, la mère, d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble
«leçon de choses» inculquée par le père, que deviendront les enfants?
Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en trouver au moins un
d’une sensibilité très fine, d’une imagination vive et d’aspirations
élevées qui ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. Il
écoute les propos tenus par son père; il s’étonne, il le juge--il
l’évite le plus possible. Comme la mère, nonchalante ou persuadée
qu’elle ne doit à sa progéniture que des enseignements de convenances
mondaines, laisse cette âme ardente vagabonder dans toutes sortes de
rêveries, lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent à
quels périls l’enfant est exposé--surtout au temps de l’adolescence, et
à quel point le malheur le menace.
C’est là un cas fort commun à notre époque de matérialisme débraillé. Et
pourtant, les gens superficiels s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur
sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire à toute
contrainte morale!
Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés parce qu’elles ne
produisent point de froment. Vous avez volontairement abandonné à
elle-même l’âme de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout vous
vous récriez, si un jour, touché par la grâce de Dieu, il vous reproche,
sans haine, certes, mais avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le
vouer au Diable...
Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, s’ils ne se
repentent et ne pleurent la faute incommensurable qu’ils ont commise, à
une mort désespérée et à un lendemain de mort tellement terrible qu’on a
peur rien que d’y penser!...