III

Lœwengard, à la poursuite d’un idéal, croyait l’avoir trouvé dans le

lyrisme morbide de Musset; mais il n’avait réussi qu’à s’enfiévrer en

des rêveries chatoyantes et délétères. Sur ces entrefaites--il avait

douze ans--la Grâce le sollicita.

Il était à la campagne, aux environs de Lyon, et il y fit la

connaissance d’un jeune homme, de quatorze ans environ, élève des frères

des écoles chrétiennes qui lui témoigna de la sympathie.

«Un dimanche il me questionna:

--Tu ne vas donc pas à la messe?

--Non, je ne suis pas catholique.

--Tu es protestant peut-être?

--Non.

--Alors, serais-tu israélite?

--Non plus.

--Mais qu’est-ce qu’il est donc ton père?

--Il est libre-penseur.

Il me regarda, étonné:--Libre-penseur? Qu’est-ce?

Alors moi d’un ton doctoral:--Un libre-penseur, eh bien, c’est un homme

qui pense librement. Mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma famille,

nous pensons ce qui nous plaît. Nous n’obéissons ni à un prêtre, ni à un

pasteur, ni à un rabbin[20]...»

[20] Bouffonnerie de certaines locutions: un homme déclarerait:--Je

suis _un penseur_, à peu près tout le monde lui rirait au nez. Mais

s’il déclare: Je suis un _libre-penseur_, les sots le regardent avec

considération.

Le jeune catholique n’insista pas, mais il eut sur le visage une

expression de tristesse et de pitié qui frappa Lœwengard. Il en demeura

songeur, se demandant, avec inquiétude, pourquoi ce garçon, dont il

estimait l’intelligence, paraissait le plaindre.

«Le dimanche suivant, ce fut moi qui l’interrogeai. Il revenait de la

messe. Je lui dis:--Écoute, veux-tu m’apprendre quelque chose?

--Volontiers, si je peux.

--Je voudrais savoir pourquoi les catholiques vont à la messe et ce que

c’est qu’une messe.»

Tout joyeux de cette requête, le jeune chrétien prit l’engagement de lui

expliquer les bases de notre croyance et lui donna rendez-vous, pour

l’après-midi, dans un fenil où l’on grimpait par une échelle branlante.

«C’est là, assis dans le foin, que, chaque après-midi, pendant une

huitaine, il m’apprit les éléments de la religion catholique. J’avais

acheté un cahier et un crayon, j’écrivais sous sa dictée les premières

notions du catéchisme.»

Qu’ils sont touchants ces colloques de deux enfants dont l’un brûle de

zèle pour propager la Vérité rédemptrice, dont l’autre, ému, charmé,

recueille avec avidité les enseignements de la foi! Comme la tendre

sollicitude de Dieu pour les âmes qui s’ignorent se marque en cet

épisode! Quelle puissance que celle du Surnaturel qui, sans autre

interprète qu’un écolier dont l’éloquence était faite uniquement de

sincérité, éclairait un pauvre petit ignorant déjà contaminé par une

dangereuse littérature! Car Lœwengard fut touché à fond, «remué à ce

point, dit-il, qu’au bout de huit jours, j’étais transformé en apôtre,

voulant, après s’être converti lui-même, convertir les siens et les

sauver de la damnation éternelle. Droit au cœur avaient porté les coups

de la doctrine chrétienne».

Son ami, forcé de partir, l’engagea vivement à demander à sa famille

l’autorisation de voir un prêtre qui l’instruirait complètement et lui

donnerait le baptême.

Il y pensa le reste des vacances et, entre temps, il alla prier souvent

dans l’église du village où les siens villégiaturaient. Parfois il

assista aux cérémonies du culte et aux processions. Il en emporta de la

douceur et de la paix. Mais pourquoi n’osa-t-il pas suivre le conseil

donné par son ami? Voici:

«J’avais beau prendre mon courage à deux mains et m’exhorter

quotidiennement à tomber aux genoux de mon père en le suppliant:--Papa,

permets que je devienne catholique, laisse-moi te sauver, sauver maman

et mes sœurs. Aussitôt en sa présence, l’appréhension de ses sarcasmes

et de sa colère probable me terrifiait...»

Déjà il y avait eu, entre eux, des scènes violentes à d’autres sujets,

et il en était sorti brisé, l’âme et le corps malades pour plusieurs

jours.

«Le souvenir de ces scènes fut la cause de ma faiblesse: par crainte je

résistai aux pressantes sollicitations de la Grâce! Je ne dis rien à mon

père...»

Satan dut en frétiller d’allégresse car l’enfant allait bientôt tomber

tout à fait sous sa griffe.

Ici, une question se pose. Comment, diront quelques-uns, la Grâce ne

fut-elle pas assez puissante pour donner à Lœwengard le courage

d’affronter le ressentiment de son père? Or rappelons-nous qu’il se

peint comme étant, à cette époque, «orgueilleux, autoritaire,

implacablement entêté» et comme «ne se possédant plus dans la détente

furieuse de ses nerfs». Cette superbe et cette véhémence montrent que

s’il avait été touché par l’Esprit, il ne s’était pas rendu à la Grâce.

Qu’on n’oublie pas non plus qu’il s’agissait d’un enfant de douze ans,

abandonné à lui-même et plongé dans un milieu déplorable.

Mais il y a un autre point de vue à envisager: pourquoi Dieu, l’ayant

visité, retarda-t-il sa conversion définitive jusqu’à l’âge de

vingt-neuf ans?

Je n’aurai pas l’outrecuidance de prononcer quels furent les desseins de

Dieu en cette occasion, d’autant qu’il existe toujours dans l’évolution

d’une âme de l’incrédulité à la foi une part d’indicible dont nulle

analyse ne rendra compte. Toutefois, je crois qu’on peut risquer une

hypothèse.

Relevons d’abord que les conversions totales, en coup de foudre, sont,

en somme, très rares. Il y faut, en général, des circonstances telles

que l’apparition de Notre-Seigneur à saint Paul ou celle de la Sainte

Vierge à Ratisbonne. Plus souvent, la Grâce frappe l’âme d’un premier

coup comme cela se produisit dans la rencontre du petit Juif et du jeune

Catholique. Surnaturellement docile, l’âme s’ouvre alors et laisse la

Grâce s’insinuer en elle. La Grâce s’installe en ses profondeurs les

plus secrètes. Puis commence un travail obscur et à longue portée dont

le prédestiné à la conversion ne peut encore saisir les effets. Des

années se passent jusqu’à ce que l’heure vienne, marquée par Dieu, où la

Grâce, affleurant de la région mystérieuse où nos idées, nos sentiments,

nos sensations s’enracinent et s’influencent, inonde toute l’âme de

telle sorte que le néophyte en prend conscience et cède à la force

lentement irrésistible qui l’entraîne devant le trône de Dieu.

C’est donc quelque chose comme une source jaillie dans le sous-sol d’un

terrain jusqu’alors aride: elle en imbibe peu à peu toutes les couches

et ne parvient que progressivement à la surface pour y refléter le ciel.

Et alors elle rejette sur la rive les limons et les détritus qui

gênaient son échappée au grand jour.

Ensuite, il est peut-être à supposer que lorsqu’il touche un écrivain

dont le talent est appelé à servir de témoignage aux vérités dont

l’Église a reçu le dépôt, Dieu permet que cet «homme de douleur»

expérimente cent systèmes philosophiques et religieux pour acquérir la

certitude qu’en dehors de la Révélation, il n’y a que vaines

conjectures, mélancolies rongeuses et contradictions perpétuelles. Il

faut également que la vie le comble de déboires et d’amertumes pour

qu’il apprenne que rien de ce qui vient des hommes ne pourra satisfaire

cette soif d’un Idéal sans taches dont toute âme un peu noble est

tourmentée.

Cela demande du temps et des souffrances réitérées. Mais quand la Grâce

triomphe enfin avec éclat dans le cœur du converti, voici qu’il en

reçoit des armes qui lui assureront des avantages sérieux dans ses

combats à venir contre la Malice éternelle. Il démasquera plus aisément

ses pièges, ses ruses, son éloquence captieuse. Il pourra lui crier:--Je

te connais, Circé, tu ne me feras plus boire le philtre qui change tes

victimes en pourceaux!...

Quand l'esprit souffle · 第 39 / 90 题