II

Rappelons-le: Lœwengard tire son origine d’un Juif et d’une Juive, venus

d’Allemagne, installés à Lyon, où ils entreprirent le commerce des

soieries. Ils bénéficièrent aussitôt de l’empressement inepte que le

régime actuel met à naturaliser les Hébreux attirés chez nous de tous

les points du monde par la Franc-Maçonnerie.

Cette formalité hâtive n’a point fait du converti un Français. Il faut

donc préciser tout de suite que nous avons à étudier un métèque que ni

son hérédité ni son éducation ne préparaient à la faveur indicible dont

Dieu le rendit l’objet. Aussi, dans nulle conversion d’aujourd’hui, nous

ne rencontrerons des marques plus frappantes de l’action du Surnaturel

sur une âme.

Lœwengard a raconté ce miracle dans un livre ardent et tumultueux,

encombré de citations excessives, mais où se révèlent un talent

remarquable, une parfaite droiture d’âme et un touchant amour de

l’Église qui l’accueillit comme Jésus prescrit d’accueillir l’ouvrier de

la onzième heure.

Dépouillons ce volume[16]. Nous y saisirons le fil que suivit la Grâce

pour illuminer un de ceux qui gisent «dans les ténèbres extérieures».

[16] _La Splendeur catholique_ (Perrin, éditeur).

Lœwengard père ne pratiquait même pas sa religion: imbu de blasphèmes

par la lecture de Voltaire, de Renan et d’Henri Heine, il raillait tout

sentiment religieux. «Je crois ce que je vois, disait-il devant son

fils, et je ne vois que matière, animalité plus ou moins perfectionnée,

vie et mort dans la nature.» Mme Lœwengard n’allait point à la

Synagogue; mais elle avait conservé l’habitude d’une «vague prière

déiste» qu’elle apprit à son enfant. Celui-ci en reçut une impression

profonde. Dès l’âge de cinq ans, l’idée de Dieu s’affirma en lui,

c’est-à-dire qu’il reçut une foi implicite qui le faisait parler à Dieu

comme à un père «qui savait le comprendre mieux que les siens».

«Je le suppliais, dit-il, passionnément et naïvement de me donner tout

ce dont j’avais envie, car j’étais affamé de bonheur. La prière savait

me consoler dans mes chagrins déjà violents de garçonnet très sensible,

qu’un mot d’ironie faisait sangloter, qu’une parole un peu dure faisait

se cabrer dans un sursaut de révolte; la prière m’inondait de calme et

de confiance.»

Tenons pour significatifs des vues de Dieu sur cette âme une sensibilité

si réfractaire à la sécheresse juive et un goût si déterminé du recours

à la Providence dans de précoces chagrins. Je vois là comme une première

touche de la Grâce. Car enfin, combien d’enfants juifs--ou hélas!

chrétiens de baptême,--à qui leurs parents donnent l’exemple de

l’indifférence ou d’un semblant de pratique toute machinale. Très vite,

leur âme s’étiole comme celles de leur entourage. Quand, plus tard, les

parents sont frappés de quelque malheur par le fait du jeune incrédule

qu’ils formèrent ou pour tout autre cause apparente, ils se récrient et

accusent le hasard néfaste. Or il n’y a pas de hasard: très évidemment

ils sont punis, dès ici-bas, pour avoir commis le crime d’éloigner de

Dieu leur progéniture...

Donc Lœwengard connut, d’une façon toute gratuite, le bienfait de la

prière, et jusqu’à l’âge de douze ans, il y demeura fidèle malgré les

incitations du milieu où il vivait.

Mais, à cette époque, sa foi commença de s’affaiblir sous l’influence de

l’impiété paternelle. Et voici principalement à quelle occasion: Lyon,

comme on le sait, est placé sous la garde de la Sainte Vierge à la

gloire de qui la ville éleva cette théâtrale basilique de Fourvière

dont, pour ma part, j’admire peu les richesses, leur préférant l’humble

petite église voisine, le sanctuaire primitif où j’ai reçu tant de

grâces.

La cité lyonnaise célèbre sa Protectrice le 8 décembre, en la fête de

l’Immaculée Conception. Lœwengard, âme de poète stimulée encore par la

ferveur ambiante, se sentait tout ému ce jour-là. Les invocations des

pèlerins, les illuminations innombrables le portaient à s’enquérir de

cette Dame mystérieuse en l’honneur de laquelle les Lyonnais réchauffent

un peu leur froideur coutumière[17]. Son père, le soir, le menait

promener par les rues. Et comme l’enfant l’interrogeait sur la

signification de ce culte, le Juif répondait par des quolibets empruntés

aux plus bas manuels d’anticléricalisme.

[17] Ne généralisons pas trop: il y a souvent bien de l’ardeur

religieuse sous les glaces lyonnaises.

«Sans bien comprendre toujours ces railleries, note le converti, elles

provoquaient en moi des sentiments contradictoires qui s’accentuèrent

avec les années et m’eussent, sans une grâce spéciale, à jamais détourné

de la foi chrétienne. D’une part, ces railleries me faisaient du mal:

elles blessaient cette émotion devant la beauté qui devait se

transformer plus tard en religieuse ferveur d’artiste... D’autre part,

cette raillerie des choses qu’une ville entière révérait, ce sarcasme

qui s’efforçait de saper les croyances d’une foule emplissant les rues

et les quais, pieusement recueillie en face de la colline sainte où

éclatait, triomphal, en gigantesques lettres de feu, le nom de Marie, ce

détestable sarcasme pénétrait mon intelligence et la corrompait de

méphistophélique orgueil. Les graines de la négation étaient semées:

elles lèveront, elles fructifieront sous la triple et longue influence

de la conversation paternelle, de l’instruction du lycée et de la

littérature moderne.»

Ainsi préparé à l’impiété, Lœwengard, qui avait besoin d’un idéal, se

réfugia dans les rêves que lui suggéraient les récits d’aventures

fabuleuses qu’il lisait passionnément et sans contrôle. Or, comme il le

mentionne avec beaucoup de justesse, ne se mêlant guère à ses camarades,

porté à fuir les banalités de la vie quotidienne, ce penchant à la

rêverie lui fut délétère: «J’étais solitaire, dit-il, d’une timidité

farouche jointe à des accès d’insolente hardiesse, déjà replié sur

moi-même, capricieux et d’un entêtement implacable, d’une sensibilité

nerveuse exagérée. Avec cette irrésistible tendance au rêve, il m’eût

fallu, plus qu’à d’autres, la discipline d’une éducation clairvoyante et

ferme, basée sur les commandements d’une morale indiscutée... Mais élevé

en dehors de toute instruction religieuse, n’entendant en fait de morale

que des phrases comme celle-ci: «la jouissance est le but de la vie»,

quelle distinction pouvais-je faire entre le bien et le mal? _La

religion naturelle_ n’est pas suffisante pour des hommes. A plus forte

raison ne saurait-elle réfréner les concupiscences d’un enfant».

Au lycée, il demeura l’enfant--«pas comme tout le monde, dans la

lune»--dont les Juifs de négoce et de finance, qui l’environnaient à la

maison, déploraient les singularités.

«Déjà l’on pouvait prévoir que je ne serais ni commerçant ni banquier;

les marchandages auxquels mes camarades se livraient à propos de billes

et de timbres me laissaient indifférent. Et l’arithmétique était pour

moi sans charme: elle devait toujours le rester.»

Ce dernier détail est caractéristique: un Juif qui n’éprouve pas le

besoin de trafiquer, qui ne veut rien entendre au tant pour cent, au

doit et avoir, osez prétendre que Dieu n’a pas de desseins sur lui!

D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être Juif pour qu’une telle grâce vous

soit départie. Je connais, de la façon la plus intime, quelqu’un qui,

ramené à Dieu passé la quarantaine, ne conquit, durant ses dix années de

collège, que de larges zéros pour tous ses devoirs de mathématiques.

Depuis et jusqu’à présent, il ne parvint jamais à comprendre quoi que ce

soit aux mystères du chiffre. Or ses cheveux blanchissent et il est bien

peu probable qu’il acquière avant sa mort des notions précises à ce

sujet.--Les logarithmes, dit-il volontiers, ce doivent être des animaux

bizarres comme les ornithorynques et les babiroussas... Ah! que

Lœwengard lui est sympathique pour son salutaire éloignement de la chose

calcul!...

Mais si, fort heureusement pour Lœwengard, les mathématiques lui

restaient closes, il n’en allait pas de même de l’histoire. Comme il

avait dès lors le sentiment de la grandeur--ce qui est le signe d’une

belle âme,--à travers la prose morne des manuels de classe, il

s’évoquait les maîtres des peuples: «Des figures comme celles de César,

de Charlemagne, de Napoléon me parlaient, me frappaient d’admiration, me

secouaient de longs frissons héroïques...»

Napoléon surtout faisait tressaillir l’enfant épris d’images sublimes et

de songes grandioses. Car Napoléon est, avant tout, un poète. Taine l’a

très bien vu et aussi M. Léon Bloy qui l’a dit en termes définitifs: «On

ne peut rien comprendre à Napoléon aussi longtemps qu’on ne voit pas en

lui un poète, un incomparable poète en action. Son poème, c’est sa vie

entière et il n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours en poète et ne

put agir que comme il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un

mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance infinie, ses

visions de Sainte-Hélène le disent assez... Discernant mieux que

personne les apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration

de son empire, il avait, en même temps, comme un pressentiment extatique

de ce qui était exprimé par ces contingences périssables et c’est

précisément ce qui constituait en lui le poète[18].»

[18] LÉON BLOY: _l’Ame de Napoléon_ (1 vol. _Mercure de France_): très

beau livre d’un excitateur de pensées hautes, malheureusement gâté

d’orgueil maladif et de rancunes--trop humaines.

Dans le même temps où il s’enthousiasmait pour Napoléon, Lœwengard fut

initié à la poésie lyrique par la lecture de Musset. «De onze à quinze

ans, Musset fut mon maître, mon directeur, mon plus intime ami. Maître

séduisant, directeur peu sûr, ami très dangereux.»

En effet.--Les poèmes de Musset forment une mixture hétéroclite

d’aspirations vers l’infini, d’appels à la débauche et de larmoyantes

invectives contre cette insupportable Sand dont le principal titre,

auprès de la postérité, consiste en ceci qu’elle préféra au poète un

apothicaire vénitien. Ces cris, ces sanglots, ces apostrophes parfois un

peu niaises peuvent émouvoir un adolescent dont les nerfs vibrent

douloureusement sous l’archet du lyrisme; mais, ils lui emplissent le

cœur d’une volupté trouble, ils lui faussent le jugement car ils lui

inculquent cette idée romantique que magnifier les passions c’est faire

preuve de supériorité.

L’influence de Musset était d’autant plus dangereuse sur Lœwengard, que

celui-ci souffrait déjà d’une sensibilité excessive qui devait bientôt

se manifester par des engouements maladifs et des antipathies impulsives

où sa précoce intoxication littéraire joua le rôle essentiel.

A ce propos, je ferai une remarque capitale pour l’intelligence de ces

études. La voici: un écrivain de valeur, par le seul fait que le

développement despotique de certaines de ses facultés rompt en lui

l’équilibre des fonctions intellectuelles et morales, devient le jouet

de ses impressions et de ses appétits tant qu’une loi plus haute que

toutes les règles humaines n’intervient pas pour le ramener à l’ordre.

Par ordre, je n’entends point le trottinement docile sous le harnais

d’une médiocrité résignée comme le conçoivent divers politiciens. Je

n’entends pas non plus la discipline sous une religion ravalée au rôle

de gendarme supplémentaire comme le formulent les empiriques du

positivisme. J’entends l’ordre intégral qui implique le sentiment

raisonné de l’existence de Dieu et la soumission à sa toute-puissance.

L’action bienfaisante de cette cause première se révèle en ceci que, du

jour où la Grâce pénètre dans une âme malade, elle y éveille le désir de

se réformer, de contraindre ses passions. Dès lors, les bouillonnements

de cette âme s’apaisent; les convoitises qui l’aiguillonnaient sans

relâche s’émoussent; son entendement se clarifie: elle comprend la

nécessité du joug qu’une voix intérieure lui propose. Dès lors, loin de

s’énerver et de vagabonder follement au contact du divin--comme se le

figure le rationalisme--elle éprouve du bien-être, elle se rassied, elle

coordonne ses idées, qu’elle dissociait naguère au gré de ses caprices,

elle se «rafraîchit» au souffle du Paraclet, elle est en voie de

guérison.

Et, pacifié de la sorte, le néophyte cesse d’être le

«libre-individualiste» du jargon révolutionnaire, c’est-à-dire l’esclave

de son orgueil et de ses penchants sensuels. Il devient un être social

parce qu’il a expérimenté que la crainte de Dieu est le commencement de

la sagesse. L’amour de Dieu s’ensuivra, mais l’amour brûlant dans

l’Église et qui ne veut monter à Dieu que par l’Église[19]. Il ne sera

pas un Saint; mais il saura que l’obéissance aux commandements est la

flèche qui indique la route de la Sainteté. Et si, pareil à ses frères

dans la foi, il demeure enclin à de multiples faiblesses, comme eux il

gardera la volonté de rester dans l’ordre. Alors des grâces nouvelles

viendront en aide à son libre arbitre. Telle est la loi. Pour l’avoir

admise, nous avons vu que Huysmans s’amenda peu à peu; que, pour l’avoir

enfreinte, le pauvre Verlaine souffrit de terribles abaissements. Nous

verrons Lœwengard--et d’autres encore--vérifier, par la douleur, que

cette règle ne comporte pas d’exceptions.

[19] Parce que seule l’Église a reçu du Sauveur la mission d’instruire

les hommes, de les avertir, de les réprimander et, au besoin, de les

châtier et de les retrancher du corps des fidèles.

Quand l'esprit souffle · 第 38 / 90 题