Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don total de lui-même, il
reçoit une grâce encore plus élevée. Parce que son âme s’est purifiée et
pacifiée, parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur
daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet: «_Si quelqu’un m’aime, il
gardera ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous
ferons en lui notre demeure._»
Bonté incomparable de Dieu: non seulement il daigne fortifier dans ses
résolutions droites le néophyte, mais il vient résider au centre de
l’âme qui s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde, lui faisant
sentir son amour par des ondes de lumière qui la pénètrent, sans
violence, jusqu’en ses profondeurs les plus intimes. Lorsque cette
surabondance de délices risque de l’épuiser--notre pauvre nature ne
pouvant supporter qu’une somme limitée de jouissances surnaturelles--Il
ne l’abandonne pas; mais il modère l’éclat de ses faveurs et il se
retire un peu--pas bien loin--pour que l’âme le rappelle. On éprouve
alors le sentiment--presque la sensation--de la présence de Dieu autour
de soi. Impression mystérieuse et qu’il est difficile de définir. C’est
à peu près comme si, se trouvant dans une chambre obscure, on sentait
qu’il y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De cette présence
silencieuse émane une sorte de fluide qui éveille dans le cœur une joie
confiante et paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle pour la
vertu... Mais ces mots ne peuvent rendre que d’une façon grossière cet
_enveloppement_, cet enrichissement de l’être--corps et âme--par la
Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec exactitude un
phénomène d’ordre tout spirituel. Toutefois ils en donnent une idée
lointaine et affaiblie.
Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme comprenne à quel point
elle serait veuve s’il la délaissait complètement.
Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige; elle craint d’avoir cessé
d’être digne que son Seigneur la possède. Alors, planant au-dessus
d’elle, le Bon Maître lui remémore ce qu’il a souffert pour la
conquérir, et combien il a le droit d’en être aimé toujours davantage:
... Mon fils, il faut m’aimer, tu vois
Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
De tes péchés, et mes mains. Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne
A n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix...
A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin sacrifice, se serait
peut-être enorgueillie de la faveur sans prix qu’elle vient de recevoir,
la considérant comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se fond dans
la conscience de son néant. Elle se rend compte que si fort qu’elle aime
Dieu, elle ne l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure:
C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.
Moi, vous aimer! Voyez comme je suis en bas,
Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme!...
Mais la voix, doucement impérieuse:
Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,
Car, étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,
Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.
A cette manifestation adorable de la tendresse divine qui se montre
accessible, l’âme, éperdue de reconnaissance, ne peut croire à son
bonheur. Elle recule, se trouvant trop tiède au regard de cette vive
flamme qui la sollicite:
Seigneur, c’est trop! Vraiment je n’ose. Aimer qui? Vous?
Oh non: je tremble et n’ose. Oh! vous aimer, je n’ose,
Je ne veux pas! Je suis indigne! Vous la Rose
Immense des purs vents de l’Amour, ô vous tous
Les cœurs des Saints, ô vous qui fûtes le Jaloux
D’Israël, vous, la chaste abeille qui se pose
Sur la seule fleur d’une innocence mi-close,
Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer!...
Il faut m’aimer, insiste la voix:
Aime, sors de ta nuit, aime, c’est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée,
Que tu dusses m’aimer, Moi seul qui suis resté!
Alors l’âme, tremblante:--Je le veux bien, Seigneur, mais je crains, je
ne sais comment m’y prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir
l’espoir de retrouver
Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre
La place où reposa la tête de l’apôtre.
--Certes, tu peux y arriver, continue la voix; pour cela, soumets-toi à
mon Église en toute enfantine obéissance; par elle, parle-moi, avec
toujours plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de désir de
m’aimer davantage. Fais abnégation de toi-même pour ne connaître que ma
Passion et ma douceur.
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices:
La paix du cœur, l’amour d’être pauvre et mes soirs
Mystiques quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs
Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
Éternel et qu’au ciel pieux la lune glisse
Et que sonnent les Angelus roses et noirs...
L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par son Dieu. Après l’avoir
lavée de ses souillures, Il est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa
demeure en elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait peu à
peu monter jusqu’à Lui et la précipite au fond du brasier dévorant de
son Amour.
Et c’est l’apogée du poème de _Sagesse_...
Telle est la substance de ces merveilleux colloques avec Dieu, si
brûlants qu’on n’en trouve l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché
d’en résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait une
glose admirative tant ils débordent de foi lucide, de ravissements et
d’extase.
Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible puisque même
des ennemis de Dieu en sentirent le rayonnement dans leurs ténèbres. Et
il faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art, puisque les
amoureux de Jésus ne peuvent les relire sans courir au Saint-Sacrement
de l’autel pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité...