Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, Verlaine a conquis une
âme d’enfant sage. Il est doux, il est patient, il est humble. Lorsque
sa pensée va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus ni colère
ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera ses torts si durement
expiés et il lui adresse des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour
et consente à mener avec lui une existence désormais chrétienne:
Allez, rien n’est meilleur à l’âme
Que de faire une âme moins triste...
Faites le geste qui pardonne!...
Hélas, c’est en vain qu’il l’implora; la petite bourgeoise, tout effarée
déjà d’avoir vécu quelques mois avec ce hors-la-loi pharisienne: un
poète, sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule idée de
renouer avec un «repris de justice».
Croyante, elle aurait compris--et au besoin son confesseur le lui aurait
suggéré--que son devoir était d’accueillir, de consoler, de relever le
pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en garde contre les
rechutes. Avec une âme aussi foncièrement ingénue que celle de Verlaine,
la tâche était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été conforme
à l’Évangile de l’entreprendre.
Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en invoquant «les
convenances», et elle se déroba. Que Dieu lui pardonne sa sécheresse
d’âme. Mais il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie
responsable du désastre où sombra par la suite son seul époux devant
Dieu...
L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa pénitence. Non seulement il
conserva le don de rendre les nuances les plus délicates du sentiment,
comme dans les poèmes des _Fêtes galantes_ et de _la Bonne Chanson_,
mais il prit plus de simplicité et plus de profondeur à la fois.
L’Eucharistie a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler la nature.
Il en résulte que quelques mots très ordinaires, quelques lignes à peine
appuyées, quelques teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer un
paysage, pour en donner la sensation totale et pour le spiritualiser.
Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème où, accoudé à la fenêtre
de sa prison, par un beau jour d’été, il regarde un platane agiter
faiblement son feuillage où niche une fauvette:
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit,
Chante sa plainte...
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même:
Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse?
Ce n’est presque rien ces quatre strophes; et pourtant elles résument
tout un état d’âme. Et elles exhalent comme un parfum de buis amer et de
lys entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui apprit de Jésus
les douceurs de la souffrance acceptée pour l’amour de Lui...
Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte s’ouvre. La liberté,
chèrement achetée, déploie ses ailes. La nature se met en fête pour
saluer le pénitent qui sort, plein de bonnes résolutions. Et _Sagesse_
se termine sur un magnifique poème, d’un rythme bondissant, où les vers
flambent comme des coquelicots au soleil:
C’est la fête du blé, c’est la fête du pain
Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses!
Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain
De lumière si blanc que les ombres sont roses...
Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,
Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne
L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin;
Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne.
Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,
Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,
Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins
La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie.
Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où le poète affirme que la
Terre fut créée pour produire les Saintes Espèces...