Donc, quand Notre-Seigneur eut renouvelé l’âme de Verlaine par les
pleurs du repentir et qu’il lui eut accordé le bienfait des Sacrements,
le poète, comme il est dit dans la lettre ci-dessus, se mit à étudier sa
religion. Le bon aumônier lui prêta des livres et, croyant par le cœur,
il le devint également par la raison.
Mais il ne fit pas que s’instruire. Peu à peu, à mesure qu’il acceptait
son retranchement du monde ainsi qu’une juste et nécessaire expiation de
ses péchés, il se sentit pressé d’employer le don merveilleux de poésie
que la Providence avait mis en lui, à célébrer les joies, les
souffrances et les ravissements du néophyte qui progresse dans la voie
étroite. Les vers constituaient, d’une façon si exclusive, son langage
naturel que, lorsqu’il a tenté, par la suite, de décrire en prose
quelques-uns de ses états d’âme dans sa prison, il n’a produit que des
phrases gauches, encombrées de lourdes parenthèses, et d’une syntaxe
débile. Du reste, chez Verlaine, le prosateur fut toujours très
inférieur au poète. C’est un fait reconnu par tous ceux qui l’admirent:
poète il était, et rien que poète.
Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient bien des limons,
tourbillonnaient parmi des bas-fonds suspects. Catholique, elles se
purifient et prennent un cours régulier. Elles forment une rivière
paisible qui reflète le grand ciel salubre et le soleil ineffable de la
Grâce. Des églantines étoilent les rives, des champs de violettes et de
muguet les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec des
chapelles, élancées dans l’air tiède, où les cloches d’airain de la
contrition martellent les psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or
de l’amour de Dieu égrènent des alleluia.
C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la Vierge des Sept Douleurs,
se dépouille de ses orgueils et de ses sensualités. C’est la vie
illuminative où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus
argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un peu de la Vie
unitive où la Rose Mystique épanouit sa corolle couleur d’arc-en-ciel.
Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui était la dispensatrice des
faveurs de l’Amour divin! Comme il a eu raison de placer sa statue au
centre de l’œuvre! Comme il a tendrement célébré les munificences de la
Reine sans tache! Écoutez:
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie:
Tous les autres amours sont de commandement,
Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement
Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie...
Et comme j’étais faible et bien méchant encore,
Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
Elle baissa mes yeux et me joignit les mains
Et m’enseigna les mots par lesquels on adore...
Marie Immaculée, amour essentiel,
Logique de la foi cordiale et vivace,
En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse,
En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel?
Ah! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es la grande
Auxiliatrice, Vierge très pure! Ils le savent bien ceux qui, servant
l’Église militante, saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau
radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin difficile qui
monte en Paradis!...
Excusez cette incidente, lecteurs; ce n’est pas de ma faute: lorsque le
nom de la Toute Belle vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il
faut que je laisse tout pour lui répéter:--Ma Mère, je vous aime!...
Ainsi, _Sagesse_, placé sous la protection de la Vierge, nous décrit
tour à tour les épreuves et les consolations départies à l’âme contrite,
les caresses que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs qui
manifestent son ascension vers Dieu.
Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie. On dirait une image de
missel, nuancée de pourpre et d’or comme un crépuscule. Le chevalier
Malheur se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent le
Saint-Graal. La visière de son casque, qu’ombragent des plumes noires et
feu, est levée et son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste,
«d’une voix dure», la loi de douleur qui régit l’univers. Ensuite il
brandit sa lance, lui perce le cœur, et son doigt ganté de fer entre
dans la blessure:
Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer,
Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.
Et voici que, fervent d’une candeur divine,
Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine!
Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu,
Comme un homme qui voit des visions de Dieu.
Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,
En s’éloignant me fit un signe de la tête
Et me cria (j’entends encore cette voix):
«Au moins, prudence--car c’est bon pour une fois!»
V
La solitude est le plus grand des bienfaits en cette période de début
dans la vie spirituelle qui se marque par l’examen de conscience et par
le bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle serait néfaste, au
contraire, si le Surnaturel ne l’habitait, si la rentrée du converti
dans le Vrai n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité
religieuse soumise aux caprices de son tempérament et aux péripéties du
hasard. Bien vite il se rebuterait. Ensuite il passerait le temps à se
surexciter au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. Puis il
s’irriterait contre le châtiment qui l’a frappé. Il se chercherait des
excuses. Il se dirait qu’après tout, la société ne valant pas
grand’chose, son seul tort fut de ne pas garder les apparences. Il
passerait par des alternatives d’amour-propre froissé, de rancune,
d’animosité contre les auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en
surhomme que l’éminence de ses facultés place en dehors des lois de la
morale. A d’autres moments il se dévorerait d’ennui: une lourde
tristesse, où il ne verrait pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée
de canicule. Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur ses torts,
exagérant ses griefs, il formerait des projets de vengeance pour le jour
de sa libération.
Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur repentant, comme la cellule
pénitentielle lui devient suave! Il s’y dessine une frise lumineuse de
bonnes pensées et de prières. Son âme apprend qu’en ce lieu morne, elle
a conquis la vraie liberté. Car, quand elle le veut, elle s’évade vers
le ciel en chantant quelque cantique pareil à celui que saint Jean de la
Croix mit en tête de sa _Montée du Carmel_,--ce livre que certains
trouvent presque inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide et
si profond:
Pendant une nuit obscure,
Enflammée d’un amour anxieux,
--O l’heureuse aventure!--
Je suis sortie sans être aperçue
Tandis que ma demeure était tranquillisée...
En cette nuit heureuse,
En secret, sans que nul ne me vît,
Ne voyant moi-même plus rien du monde,
Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide
Que Celui qui brillait dans mon cœur.
Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense le passé pour
détester ses égarements, soit qu’il cultive les germes des vertus
déposés en lui par la confession et l’Eucharistie, soit que ses
concupiscences s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu.
Il voit alors, dans une incomparable clarté, les abîmes où il courait,
les fanges où il se prélassait et il note combien toute sagesse humaine
fut impuissante à le retenir:
J’avais peiné comme Sisyphe
Et comme Hercule travaillé
Contre la chair qui se rebiffe...
Et toujours un lâche abrité
Dans mes conseils qu’il environne
Livrait les clefs de la cité.
Que ma chance fût male ou bonne,
Toujours un parti de mon cœur
Ouvrait la porte à la Gorgone!
Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont racheté. Mais, comme
il arrive toujours en cette phase de la vie purgative, l’Esprit du monde
s’affaire à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude envers
Dieu. Il note ces insinuations en des vers d’un relief merveilleux,
puis, enlaçant le pied de la Croix, il répond:
Sagesse humaine, ah! j’ai les yeux sur d’autres choses
Et parmi ce passé dont ta voix décrivait
L’ennui, pour des conseils encore plus moroses,
Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.
Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
De mes malheurs, selon le moment et le lieu,
Des autres et de moi, de la route suivie,
Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu.
Si je me sens puni, c’est que je le dois être:
Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien
Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître
Le pardon et la paix promis à tout chrétien...
Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. Il dénonce l’immense
orgueil du poète, cet orgueil qui le précipita dans la fosse où
grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose la quiétude dont le
favorise Notre-Seigneur depuis qu’il a mérité, par l’oraison confiante,
la grâce d’humilité:
... Un doux vide, un grand renoncement,
Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément,
Une candeur d’une fraîcheur délicieuse...
Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement: ce pénitent qui lui
échappe, il veut le reconquérir. A cette heure douteuse du crépuscule où
nos sentiments se teintent de mélancolie, où l’esprit fatigué de sa
tâche du jour se tient moins en garde contre les assauts des passions,
il étale, devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse et
d’un charme redoutable... Le prisonnier répond:
Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme
Et les voici vibrer aux cuivres du couchant;
Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ:
Une tentation des pires! Fuis l’infâme...
Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il n’y a qu’un moyen de
dissiper le prestige:
Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?
Un assaut furieux, le suprême sans doute!...
Oh! va prier contre l’orage, va prier.
Mais le monde dégage de tels miasmes autour de la prison! Ah! si, du
moins une fois libéré, il pouvait échapper à son siècle boueux. S’il
pouvait remonter vers les temps de foi naïve et robuste! Et voici
l’admirable sonnet si justement célèbre:
... C’est vers le Moyen Age énorme et délicat
Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât
Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste...
Et là que j’eusse part--quelconque, chez les rois
Ou bien ailleurs, n’importe--à la chose vitale,
Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,
Haute théologie et solide morale,
Guidé par la folie unique de la Croix,
Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale!
Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche alors à lui insuffler des
pensées de découragement:
Pourquoi triste, ô mon âme,
Triste jusqu’à la mort
Quand l’effort te réclame?...
N’as-tu pas l’espérance
De la fidélité
Et, pour plus d’assurance
Dans la sécurité,
N’as-tu pas la souffrance?
C’est la nuit des sens, point culminant de la vie purgative. Mais
bientôt une grâce d’allégresse lui est envoyée et il s’écrie:
J’ai dit un adieu léger
A tout ce qui peut changer,
Au plaisir, au bonheur même,
Et même à tout ce que j’aime
Hors de vous, mon doux Seigneur!...
Douce, chère Humilité,
Arrose ma charité,
Trempe-la de tes eaux vives,
O mon cœur, que tu ne vives
Qu’aux fins d’une bonne mort.
Or voici qu’après des semaines passées à dompter la nature, à réduire en
poudre «le vieil homme», voici qu’une aube inconnue commence à dorer
l’horizon de son âme. Parce qu’il se rendit humble, parce qu’il s’est
tenu éveillé quand Notre-Seigneur souffrait pour lui à Gethsémani,
Verlaine gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au Sacré Cœur:
il parvient au seuil radieux de la vie illuminative. Son oraison n’est
plus seulement de pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de
tout son être à Dieu; elle devient aussi l’acte de désir qui réclame, en
retour de ce joyeux holocauste, les félicités de l’amour divin. Il aime
son Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement des choses de la
terre et il veut être aimé plus encore qu’il n’aime. Et il est tellement
éperdu de gratitude qu’il se consume, comme un cierge bénit, devant le
bon Maître. Rien n’est plus beau, plus fervent, dans toute la
littérature religieuse, que les cris qui témoignent de son ravissement:
O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour
Et la blessure est encore vibrante!...
Noyez mon âme aux flots de votre Vin,
Fondez ma vie au Pain de votre table!...
Prenez-moi, je vous donne tout: voici ma chair, voici mon sang purifiés
par votre chair, par votre sang. Voici mon front «pour l’escabeau de vos
pieds adorables». Voici mes mains «pour les charbons ardents et l’encens
rare». Voici mon cœur «pour palpiter aux ronces du Calvaire». Voici ma
voix «pour les reproches de la Pénitence». Voici mes yeux «pour être
éteints aux pleurs de la prière». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô
mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je vous le donne sans en rien
retenir!...
Ah! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne peuvent comprendre cette
sublime effusion du pécheur pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils
savaient!...
S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, poursuivis
d’imprécations et de quolibets par le monde, valent à qui les offre au
Crucifix des voluptés auprès de quoi toutes les liesses de la terre ne
sont qu’épluchures pour les pourceaux.
Mais ils ne veulent pas savoir.
--Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, plutôt que
l’hostie, et vous deviendrez semblables à des dieux. Ils se précipitent,
il se bousculent et se meurtrissent les uns les autres pour cueillir
plus vite ces pommes vermeilles dont le désir sèche leurs lèvres et
crispe leurs doigts.
Ils cueillent; ils mangent--et voici que l’illusion s’évapore aussitôt.
Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, le palais en feu,
le cœur plein d’ordures, ils baissent tristement la tête et ils se
disent:--Quoi, ce n’était que cela? Pourquoi ces pommes, si belles à
convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le goût de la mort?
Alors quelques-uns--bien peu!--se tournent vers Jésus qui leur dit:--Si
tu sèmes dans la douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse.
Accepte la Croix, porte-la joyeusement à ma suite, et je t’abreuverai à
la source vivifiante de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour
te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et ton intelligence, plus
je mettrai dans ta bouche l’avant-goût du Paradis.
Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole; le Larron des grands
chemins entend cette parole; Madeleine, la courtisane, entend cette
parole; Nathanaël le sceptique, entend cette parole...
Mais divers bourgeois qui veulent «être de leur temps» n’entendent pas
cette parole. Leur cœur, pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils
le mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, dans un
coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler et brailler à la Bourse
ou faire les pachas dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils
ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant amas de
pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, vont se pendre à l’arbre
qui ombrage le Champ du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des
fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. Les autres
blasphèment Notre-Seigneur et persécutent son Église. Mais ils ne sont
pas heureux car le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa fourche
ardente.