III

Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles blanchies à la

chaux, une fenêtre grillée qui n’ouvre que sur le ciel, une couchette

dure, une table étroite, un escabeau, une cruche de grès.

Le grand silence de la prison l’enveloppe, à peine interrompu par le

bruit monotone des pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement

du guichet qu’un gardien tire, deux fois dans la journée, pour lui

tendre des repas sommaires.

C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui faudra vivre en tête à

tête avec sa conscience.

Le passage brusque d’une existence désordonnée et tapageuse à une vie

claustrale l’ahurit d’abord: son esprit roule et tangue parmi des rêves

incohérents, oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité grise

et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied un peu. Il écoute

s’apaiser en lui les rumeurs de la tempête qui l’a jeté, tout fiévreux,

sur cette morne plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant,

avec elles, l’image du funeste compagnon d’aventure qui l’a trahi.

D’autres figures la remplacent: sa femme, son enfant.

Alors le regret du foyer perdu, le remords de s’être aliéné celle qui

l’aimait, malgré les malentendus et les querelles, lui déchirent le

cœur. Il se demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds les joies

paisibles qu’il s’était promises au temps des fiançailles. Des vers

écrits pour la petite épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire:

... Arrière

L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés!

Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,

Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,

Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses

Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin.

Oui, je veux marcher droit et calme dans la vie

Vers le but où le sort dirigera mes pas...

Et encore:

N’est-ce pas, nous irons, gais et lents, dans la voie

Modeste que nous montre en souriant l’espoir,

Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie;

Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir,

Nos deux cœurs, exhalant leurs tendresses paisibles,

Seront deux rossignols qui chantent dans le soir...

Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent le chant des

rossignols. La petite épouse, pleine de rancune, décoche du papier

timbré à l’époux dans le malheur.

Quoi donc, tout est-il fini entre eux? Quand il sortira de cette geôle,

il n’aura même pas la consolation de se réfugier vers des lèvres qui

pardonneront! Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être qu’un

autre la lui aura prise! Et son fils, qu’il n’a vu qu’au berceau, on le

détournera de lui!

Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le pavé de sa cellule; il

lance autour de lui des regards effarés. Qui lui apportera une parole de

consolation? Qui fera le geste de pardon? Personne,--il est seul.

A quoi lui servent maintenant les «convictions philosophiques» dont son

ami Lepelletier nous rapporte, en des termes d’une si inconsciente

drôlerie, l’empire sur son intelligence? Le sophiste teuton, qui lui

servit une lourde panade de force et de matière, va-t-il lui fournir une

aide dans sa détresse?

Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations hâtives lui

semblent, à cette heure, ce qu’ils sont en effet: les très poussiéreuses

balayures de l’orgueil. La science humaine, la raison humaine, la

tendresse humaine lui font faillite. Il est seul... Il est tout seul!...

Tout seul, non: au-dessus de la table, un Crucifix, surmontant une

lithographie du Sacré Cœur, ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est

venu pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité. Il offre au

poète le brasier d’amour qui consumera ses fautes; il lui montre la

plaie de son côté d’où ruisselle le rachat du monde; il lui chuchote--à

voix si basse:--Mon enfant, c’est à cause de tes péchés que je saigne

sur cette croix. Blottis-toi dans ma blessure et je te rendrai doux et

humble de cœur car je suis celui-là qui ne change jamais!...

Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice. Ses yeux à peine

fixés sur le gibet de gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore

assez souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession le poursuit

du procès engagé par sa femme. Il implore une réconciliation; il écrit

des lettres suppliantes qui restent sans réponses. Il agonise

d’incertitudes et d’angoisses. Mais il n’est pas assez arraché de tout

pour sentir que Dieu seul recueillera le débauché, le gibier de prison

vomi par la société.

Et des jours coulent...

Un matin, le directeur de la prison entre dans la cellule et, après

quelques phrases d’encouragement, lui remet le jugement du tribunal de

la Seine qui prononce la séparation au profit de sa femme et qui confie

à celle-ci la garde de l’enfant.

Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine fut foudroyé. Et alors

Jésus se manifesta.

Mais laissons parler le poète.

«Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape

sur l’épaule du directeur me rendirent un peu de courage--et, une heure

ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire à mon

gardien de prier monsieur l’Aumônier de venir me parler.

«Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt

celui de persévérance de Monseigneur Gaume...»

Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort quoique l’aumônier

corroborât ses lectures «des meilleurs et des plus cordiaux

commentaires». Ah! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans

l’intermédiaire d’aucun livre.

Il reprend: «Dans la situation d’esprit où je me trouvais, le désespoir

de n’être pas libre et la honte de me trouver là déterminèrent, un

certain petit matin de juin,--après une nuit douce-amère passée à

méditer sur la Présence réelle et la multiplicité sans nombre des

hosties figurée au Saint Évangile par la multiplication des pains et des

poissons--tout cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution...

Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans

que je pusse prendre le temps de m’habiller et me prosterna en larmes,

en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du Sacré Cœur--cette

image évocatrice de la plus sublime dévotion de l’Église catholique aux

temps modernes.

«L’heure seule du lever, deux heures au moins après ce véritable petit

ou grand miracle moral, me fit me relever et je vaquai, selon le

règlement, au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la chambre)

lorsque le gardien de jour entra, qui m’adressa la phrase

traditionnelle.--Tout va bien?

«Je lui répondis aussitôt:--Dites à monsieur l’Aumônier de venir.

«Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes après; je lui fis

part de ma conversion.

«C’en était une, sérieusement. Je croyais, je voyais, il me semblait que

je savais: j’étais illuminé. Je fusse allé au martyre pour de bon--et

j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés à la grandeur de

l’Offensé...

«L’Aumônier, un homme d’expérience, me calma, après m’avoir félicité de

la grâce reçue. Puis comme, dans mon ardeur probablement indiscrète et

imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance et tout péché,

j’implorais de me confesser sur-le-champ, dans ma crainte de mourir

impénitent, disais-je, il me répliqua, en souriant un peu:--N’ayez peur.

Vous n’êtes déjà plus impénitent, c’est moi qui vous l’assure. Quant à

l’absolution, veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est patient

et il saura bien vous faire encore un petit crédit, lui qui attend son

dû depuis pas mal de temps déjà, n’est-ce pas?...[13]»

[13] PAUL VERLAINE: _Mes Prisons_, pages 428 et suivantes (Édition

Messein).

Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de laisser le repentir

imbiber, d’une façon encore plus profonde, l’âme du pauvre pécheur.

Alors, dans la solitude et le silence--ces adjuvants incomparables du

Paraclet--les larmes revinrent--un fleuve de larmes qui balaya, emporta

les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes

d’intempérance et de luxure, la haine et la colère, et qui fit place

nette dans ce cœur où le Bon Maître allait pouvoir descendre.

Verlaine éprouva combien la douleur est efficace pour modeler l’âme en

forme de ciboire où rayonnera bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui

enveloppaient le cœur fondirent. Il connut ce printemps de la Grâce où

les prières fleurissent comme des perce-neige, où le rosier, chargé des

roses rouges de la contrition, vous fait sentir ses épines qui blessent

et qui versent du baume tout à la fois. Son âme monta vers le Sacré Cœur

comme une alouette vers le soleil d’un beau jour d’avril.

La confession générale eut lieu, puis la communion. Dans ses écrits en

prose, Verlaine n’a guère donné de détails sur ses dispositions quand il

reçut les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés que l’effet produit

fut intégral, car nous en trouvons l’admirable écho dans les vers de

_Sagesse_.

La sincérité du poète n’est pas moins évidente. Pour preuve, deux

lettres écrites, peu après, à son ami Lepelletier et publiées par

celui-ci dans le livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages

essentiels.

«... Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve en grand, en

immense, ce qu’on ressent quand, les premières difficultés surmontées,

on perçoit une science, un art, une langue nouvelle et aussi ce

sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger... Si l’on te demande

de mes nouvelles, dis que je me suis absolument converti à la religion

catholique, après mûres réflexions, en pleine possession de ma liberté

morale et de mon bon sens. Oh! cela tu peux bien le dire si l’on

t’interroge... Je vois à présent ce que c’est que le vrai courage. Le

stoïcisme est une sottise douloureuse, une Lapalissade. J’ai mieux: ce

mieux, je te le souhaite, mon ami...»

Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en envoyant à M.

Lepelletier les premiers vers de _Sagesse_: «C’est absolument senti, je

t’assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souffrir

depuis trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour sentir tout ce

qu’il y a d’admirablement consolant, de raisonnable, de logique dans

cette religion si terrible et si douce. Oh! terrible, oui! Mais l’homme

est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa seule naissance. Et je

ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres qui sont

aveuglantes quand on a le bonheur d’être retiré de cette société

abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, damnée!... Si tu

savais comme je suis détaché de tout, hormis de la prière et de la

méditation!»

M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres si probantes. Mais

comme, pour sa part, il en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer

par des considérations rationalistes le retour de Verlaine à la foi. Et

alors il nous propose notre vieille connaissance, l’auto-suggestion:

Verlaine s’est hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le reste

s’en est suivi. Vous voyez comme c’est simple! En compulsant son livre,

documenté, perspicace au point de vue humain, plein d’affection et

d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité renversante dès qu’il

touche à la religion, je me répétais ce que je vérifie toujours

davantage à mesure que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel

dans les âmes: la Foi est une grâce qui nous opère de la cécité.

Ah! si _Sagesse_ n’était que le produit des hallucinations d’un cerveau

surchauffé par l’isolement, pensez-vous que les jeunes mécréants qui

firent le succès de ces vers auraient été non seulement ravis par les

mérites littéraires du recueil, mais touchés jusqu’au fond du cœur par

l’accent si sincère des joies et des tristesses qu’il raconte?

Croyez-vous que M. Jules Lemaître--qui ne passe point pour un

emballé--en aurait écrit ceci: «Ces dialogues avec Dieu sont

comparables--je le dis sérieusement--à ceux du saint auteur de

l’_Imitation_. A mon avis, c’est peut-être la première fois que la

poésie française a véritablement exprimé l’amour de Dieu.»

Examinons donc _Sagesse_ à la lumière de la Mystique.

Quand l'esprit souffle · 第 29 / 90 题