Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles blanchies à la
chaux, une fenêtre grillée qui n’ouvre que sur le ciel, une couchette
dure, une table étroite, un escabeau, une cruche de grès.
Le grand silence de la prison l’enveloppe, à peine interrompu par le
bruit monotone des pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement
du guichet qu’un gardien tire, deux fois dans la journée, pour lui
tendre des repas sommaires.
C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui faudra vivre en tête à
tête avec sa conscience.
Le passage brusque d’une existence désordonnée et tapageuse à une vie
claustrale l’ahurit d’abord: son esprit roule et tangue parmi des rêves
incohérents, oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité grise
et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied un peu. Il écoute
s’apaiser en lui les rumeurs de la tempête qui l’a jeté, tout fiévreux,
sur cette morne plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant,
avec elles, l’image du funeste compagnon d’aventure qui l’a trahi.
D’autres figures la remplacent: sa femme, son enfant.
Alors le regret du foyer perdu, le remords de s’être aliéné celle qui
l’aimait, malgré les malentendus et les querelles, lui déchirent le
cœur. Il se demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds les joies
paisibles qu’il s’était promises au temps des fiançailles. Des vers
écrits pour la petite épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire:
... Arrière
L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés!
Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,
Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,
Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses
Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin.
Oui, je veux marcher droit et calme dans la vie
Vers le but où le sort dirigera mes pas...
Et encore:
N’est-ce pas, nous irons, gais et lents, dans la voie
Modeste que nous montre en souriant l’espoir,
Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie;
Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir,
Nos deux cœurs, exhalant leurs tendresses paisibles,
Seront deux rossignols qui chantent dans le soir...
Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent le chant des
rossignols. La petite épouse, pleine de rancune, décoche du papier
timbré à l’époux dans le malheur.
Quoi donc, tout est-il fini entre eux? Quand il sortira de cette geôle,
il n’aura même pas la consolation de se réfugier vers des lèvres qui
pardonneront! Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être qu’un
autre la lui aura prise! Et son fils, qu’il n’a vu qu’au berceau, on le
détournera de lui!
Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le pavé de sa cellule; il
lance autour de lui des regards effarés. Qui lui apportera une parole de
consolation? Qui fera le geste de pardon? Personne,--il est seul.
A quoi lui servent maintenant les «convictions philosophiques» dont son
ami Lepelletier nous rapporte, en des termes d’une si inconsciente
drôlerie, l’empire sur son intelligence? Le sophiste teuton, qui lui
servit une lourde panade de force et de matière, va-t-il lui fournir une
aide dans sa détresse?
Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations hâtives lui
semblent, à cette heure, ce qu’ils sont en effet: les très poussiéreuses
balayures de l’orgueil. La science humaine, la raison humaine, la
tendresse humaine lui font faillite. Il est seul... Il est tout seul!...
Tout seul, non: au-dessus de la table, un Crucifix, surmontant une
lithographie du Sacré Cœur, ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est
venu pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité. Il offre au
poète le brasier d’amour qui consumera ses fautes; il lui montre la
plaie de son côté d’où ruisselle le rachat du monde; il lui chuchote--à
voix si basse:--Mon enfant, c’est à cause de tes péchés que je saigne
sur cette croix. Blottis-toi dans ma blessure et je te rendrai doux et
humble de cœur car je suis celui-là qui ne change jamais!...
Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice. Ses yeux à peine
fixés sur le gibet de gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore
assez souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession le poursuit
du procès engagé par sa femme. Il implore une réconciliation; il écrit
des lettres suppliantes qui restent sans réponses. Il agonise
d’incertitudes et d’angoisses. Mais il n’est pas assez arraché de tout
pour sentir que Dieu seul recueillera le débauché, le gibier de prison
vomi par la société.
Et des jours coulent...
Un matin, le directeur de la prison entre dans la cellule et, après
quelques phrases d’encouragement, lui remet le jugement du tribunal de
la Seine qui prononce la séparation au profit de sa femme et qui confie
à celle-ci la garde de l’enfant.
Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine fut foudroyé. Et alors
Jésus se manifesta.
Mais laissons parler le poète.
«Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape
sur l’épaule du directeur me rendirent un peu de courage--et, une heure
ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire à mon
gardien de prier monsieur l’Aumônier de venir me parler.
«Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt
celui de persévérance de Monseigneur Gaume...»
Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort quoique l’aumônier
corroborât ses lectures «des meilleurs et des plus cordiaux
commentaires». Ah! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans
l’intermédiaire d’aucun livre.
Il reprend: «Dans la situation d’esprit où je me trouvais, le désespoir
de n’être pas libre et la honte de me trouver là déterminèrent, un
certain petit matin de juin,--après une nuit douce-amère passée à
méditer sur la Présence réelle et la multiplicité sans nombre des
hosties figurée au Saint Évangile par la multiplication des pains et des
poissons--tout cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution...
Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans
que je pusse prendre le temps de m’habiller et me prosterna en larmes,
en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du Sacré Cœur--cette
image évocatrice de la plus sublime dévotion de l’Église catholique aux
temps modernes.
«L’heure seule du lever, deux heures au moins après ce véritable petit
ou grand miracle moral, me fit me relever et je vaquai, selon le
règlement, au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la chambre)
lorsque le gardien de jour entra, qui m’adressa la phrase
traditionnelle.--Tout va bien?
«Je lui répondis aussitôt:--Dites à monsieur l’Aumônier de venir.
«Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes après; je lui fis
part de ma conversion.
«C’en était une, sérieusement. Je croyais, je voyais, il me semblait que
je savais: j’étais illuminé. Je fusse allé au martyre pour de bon--et
j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés à la grandeur de
l’Offensé...
«L’Aumônier, un homme d’expérience, me calma, après m’avoir félicité de
la grâce reçue. Puis comme, dans mon ardeur probablement indiscrète et
imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance et tout péché,
j’implorais de me confesser sur-le-champ, dans ma crainte de mourir
impénitent, disais-je, il me répliqua, en souriant un peu:--N’ayez peur.
Vous n’êtes déjà plus impénitent, c’est moi qui vous l’assure. Quant à
l’absolution, veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est patient
et il saura bien vous faire encore un petit crédit, lui qui attend son
dû depuis pas mal de temps déjà, n’est-ce pas?...[13]»
[13] PAUL VERLAINE: _Mes Prisons_, pages 428 et suivantes (Édition
Messein).
Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de laisser le repentir
imbiber, d’une façon encore plus profonde, l’âme du pauvre pécheur.
Alors, dans la solitude et le silence--ces adjuvants incomparables du
Paraclet--les larmes revinrent--un fleuve de larmes qui balaya, emporta
les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes
d’intempérance et de luxure, la haine et la colère, et qui fit place
nette dans ce cœur où le Bon Maître allait pouvoir descendre.
Verlaine éprouva combien la douleur est efficace pour modeler l’âme en
forme de ciboire où rayonnera bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui
enveloppaient le cœur fondirent. Il connut ce printemps de la Grâce où
les prières fleurissent comme des perce-neige, où le rosier, chargé des
roses rouges de la contrition, vous fait sentir ses épines qui blessent
et qui versent du baume tout à la fois. Son âme monta vers le Sacré Cœur
comme une alouette vers le soleil d’un beau jour d’avril.
La confession générale eut lieu, puis la communion. Dans ses écrits en
prose, Verlaine n’a guère donné de détails sur ses dispositions quand il
reçut les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés que l’effet produit
fut intégral, car nous en trouvons l’admirable écho dans les vers de
_Sagesse_.
La sincérité du poète n’est pas moins évidente. Pour preuve, deux
lettres écrites, peu après, à son ami Lepelletier et publiées par
celui-ci dans le livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages
essentiels.
«... Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve en grand, en
immense, ce qu’on ressent quand, les premières difficultés surmontées,
on perçoit une science, un art, une langue nouvelle et aussi ce
sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger... Si l’on te demande
de mes nouvelles, dis que je me suis absolument converti à la religion
catholique, après mûres réflexions, en pleine possession de ma liberté
morale et de mon bon sens. Oh! cela tu peux bien le dire si l’on
t’interroge... Je vois à présent ce que c’est que le vrai courage. Le
stoïcisme est une sottise douloureuse, une Lapalissade. J’ai mieux: ce
mieux, je te le souhaite, mon ami...»
Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en envoyant à M.
Lepelletier les premiers vers de _Sagesse_: «C’est absolument senti, je
t’assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souffrir
depuis trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour sentir tout ce
qu’il y a d’admirablement consolant, de raisonnable, de logique dans
cette religion si terrible et si douce. Oh! terrible, oui! Mais l’homme
est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa seule naissance. Et je
ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres qui sont
aveuglantes quand on a le bonheur d’être retiré de cette société
abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, damnée!... Si tu
savais comme je suis détaché de tout, hormis de la prière et de la
méditation!»
M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres si probantes. Mais
comme, pour sa part, il en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer
par des considérations rationalistes le retour de Verlaine à la foi. Et
alors il nous propose notre vieille connaissance, l’auto-suggestion:
Verlaine s’est hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le reste
s’en est suivi. Vous voyez comme c’est simple! En compulsant son livre,
documenté, perspicace au point de vue humain, plein d’affection et
d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité renversante dès qu’il
touche à la religion, je me répétais ce que je vérifie toujours
davantage à mesure que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel
dans les âmes: la Foi est une grâce qui nous opère de la cécité.
Ah! si _Sagesse_ n’était que le produit des hallucinations d’un cerveau
surchauffé par l’isolement, pensez-vous que les jeunes mécréants qui
firent le succès de ces vers auraient été non seulement ravis par les
mérites littéraires du recueil, mais touchés jusqu’au fond du cœur par
l’accent si sincère des joies et des tristesses qu’il raconte?
Croyez-vous que M. Jules Lemaître--qui ne passe point pour un
emballé--en aurait écrit ceci: «Ces dialogues avec Dieu sont
comparables--je le dis sérieusement--à ceux du saint auteur de
l’_Imitation_. A mon avis, c’est peut-être la première fois que la
poésie française a véritablement exprimé l’amour de Dieu.»
Examinons donc _Sagesse_ à la lumière de la Mystique.