Dans les lignes qui suivent, je n’ai pas l’intention de raconter la vie
de Verlaine. Résumant les circonstances qui le menèrent en prison, je
dirai sa conversion soudaine. Puis je suivrai, d’après _Sagesse_, le
travail de la Grâce sur cette âme ingénue; je montrerai sa bonne foi et
sa ferveur. Ensuite, me servant de ses propres confidences, de son œuvre
postérieure à _Sagesse_ et de nombreux documents publiés depuis sa mort,
je tâcherai d’exposer combien il fut désarmé pour lutter contre lui-même
et contre les influences déplorables du milieu où s’enlisèrent ses
derniers jours.
Rien, avant la prison, ne révèle chez Verlaine qu’il ait été préparé au
catholicisme ardent de _Sagesse_. Son père, capitaine du génie en
retraite, considérait la religion comme une sorte de discipline qu’il
importe de respecter--sans plus. Sa mère, grand cœur, plein de tendresse
et de dévouement, ne pratiquait que d’une façon assez sommaire. Le poète
fit sa première communion «parce que cela était convenable» et n’en
garda aucune ferveur. Puis, dès son adolescence, il s’éloigna de
l’Église. Comme bien d’autres, il se laissa prendre aux fariboles de la
science athée. Un de ses biographes qui fut, jusqu’à la fin, son ami
dévoué, dit de sa formation intellectuelle: «Nous avions lu ensemble,
entre autres ouvrages matérialistes, le livre, alors célèbre et réputé
hardi, du docteur Büchner: _Force et matière_, y puisant des arguments
scientifiques pour nous instruire et fortifier nos convictions
philosophiques. Par nos lectures, par nos réflexions, nous étions
persuadés de l’inexistence du surnaturel, et nous ne pouvions croire à
l’existence d’un autre monde, pas plus qu’à la suprématie d’une
puissance extérieure qui domine l’humanité, la gouverne, se mêle de ses
actes, les juge, les récompense, les punit... Verlaine était donc, à
vingt ans, absolument incroyant par raisonnement, conviction, études et
non simplement par une grossièreté négative comme la plupart des hommes
qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas[11].»
[11] EDMOND LEPELLETIER: _Paul Verlaine, sa vie, son œuvre_, p. 387
(Éditions du _Mercure de France_).
Pourtant il lisait aussi, avec plaisir, les œuvres de sainte Térèse, non
pour y chercher des motifs de croire, mais parce que le talent
merveilleux manifesté par la réformatrice du Carmel, dans _le Chemin de
la perfection_ et _les Châteaux de l’Ame_, lui agréait. Ils sont,
d’ailleurs, assez nombreux les incroyants qui cherchent des jouissances
d’ordre littéraire ou psychologique dans les livres de dévotion. Il y a,
par exemple, Sainte-Beuve, qui s’intitulait, aux dîners gras du vendredi
qu’il présidait chez Magny: «évêque du diocèse des athées» et qui,
néanmoins, se déclarait charmé par la lecture assidue de l’_Imitation_.
Moi-même, je me souviens qu’à une époque où je combattais farouchement
l’Église, _la Douloureuse Passion_ de la sœur Catherine Emmerich me
tomba sous la main. Je m’en délectai, mais comme j’aurais fait d’un
conte de fées.
Ce ne fut pas non plus dans le mariage que Verlaine trouva des exemples
de piété. Mlle Mathilde Mauté, qu’il épousa en août 1870, ne pratiquait
pas. La suite des événements montra, au surplus, qu’elle n’était
nullement catholique, puisqu’elle divorça pour se remarier dès que les
rêveries antisociales du Juif Naquet eurent passé dans la loi.
Cette union mal assortie fut l’origine de tous les malheurs du poète.
Quand il eut perdu sa place d’employé à l’Hôtel-de-Ville, après la
Commune, il vint habiter chez ses beaux-parents avec sa femme et son
petit garçon. Mme Verlaine était une personne très positive et très amie
du pot-au-feu, ce qui est, du reste, louable. Mais elle n’a jamais
compris le caractère du grand enfant--très facile à mener si elle avait
su le prendre--qu’était son mari. Les inégalités d’humeur de celui-ci
et, il faut bien le dire, ses équipées bachiques, en compagnie d’autres
écrivains, la courroucèrent. Des querelles éclataient à chaque instant,
aggravées de longues bouderies. Il faut retenir aussi que la jeune femme
était poussée sournoisement à la discorde par son père, qui ne
pardonnait pas à Verlaine de montrer plus de penchant à chevaucher
Pégase qu’à s’acagnarder sur un rond-de-cuir. Ce M. Mauté était un
notaire villageois en retraite, un de ces Prudhommes papelards et
venimeux, à lunettes montées sur or, à faux-cols trop empesés, dont
maints capitalistes--toujours prêts à se duper les uns les autres, sous
couleur de contrats et de licitations--vénèrent la fourberie onctueuse.
Le ménage allait donc fort mal quand survint ce voyou lyrique de
Rimbaud, poète précoce, d’un talent extraordinaire, mais d’une
perversité diabolique, qui prit un ascendant total sur Verlaine. Sa
grossièreté, le mépris qu’il témoignait pour les plus simples
convenances, les orgies où il entraînait son hôte mirent Mme Verlaine
hors d’elle. Elle exigea son expulsion de la maison familiale. Verlaine
refusa et même, il prit la fuite en société de son mauvais génie, tandis
que sa femme introduisait une demande en séparation.
Les deux amis menèrent à Londres, dans les Ardennes, en Belgique, une
existence picaresque qui prit fin à Bruxelles, quand Verlaine n’eut plus
le sou. Alors Rimbaud, que l’intérêt seul avait retenu auprès de lui,
déclara qu’il allait le quitter. Verlaine, après maintes supplications
pour le retenir, entra en fureur. Il avait, du reste, bu avec excès
depuis deux jours. Il tira un revolver de sa poche, fit feu sur Rimbaud
qu’il blessa très légèrement au poignet. Confirmé dans son projet de
rupture, Rimbaud, dès le lendemain, se dirigea vers la gare du Midi pour
retourner dans sa ville natale, Charleville. Verlaine le suivait en
gesticulant et en vociférant. Arrivés place Rouppe, Rimbaud, effrayé par
ses menaces, se réfugia auprès d’un agent de police, montra sa blessure
et fit arrêter Verlaine...
Une condamnation à deux ans de prison s’ensuivit. Le poète fut incarcéré
dans une cellule de la maison de détention de Mons.
Tels furent les événements d’où résulta _Sagesse_[12].
[12] Voir note I sur la première communion de Verlaine à la fin de
cette étude.