PAUL VERLAINE

Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela, tout cela,

Et que je suis plus pauvre que personne--

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

Paul Verlaine.

I

J’ai entendu parler, pour la première fois, de Paul Verlaine, en 1886,

comme je venais de déposer le casque et la cuirasse, après cinq ans de

service militaire.

Féru de littérature, j’étais, comme la plupart des poètes qui allaient

former l’école symboliste, fort préoccupé de tenter des voies nouvelles,

d’assouplir le vers, de le rendre plus musical et surtout de le libérer

des entraves par trop rigides dont les Parnassiens l’avaient garrotté.

Mais ce qui nous unit principalement, ce fut un goût d’idéalisme qui

nous portait à réagir contre l’aberration matérialiste que préconisait

le naturalisme alors triomphant. Car c’était l’époque où Zola proférait

les bruits les plus incongrus dans tous les trombones de la réclame...

Donc, flânant en Belgique, je fis la connaissance à Marcinelle, près de

Charleroi, d’un jeune avocat fort lettré, M. Jules Destrée--depuis,

député socialiste,--qui me montra un petit volume intitulé _Romances

sans paroles_ dont les vers le ravissaient. Il me lut quelques pièces,

entre autres: _Il pleure dans mon cœur_,... _Voici des fruits, des

fleurs_,... _Le piano que baise une main frêle_...

Je me récriai d’admiration tant cette poésie répondait à mon rêve, tant,

tout ondoyante, toute flexible, toute mélodieuse, toute nuancée, tout

aérienne, elle me semblait supérieure aux fades déclamations et aux

rhapsodies descriptives dont les champs de l’art étaient alors infestés.

Je m’enquis du nom de l’auteur.

--Ah! me dit Destrée, on ne sait pas grand’chose sur son compte. C’est

un nommé Verlaine qui, paraît-il, a été condamné, il y a une douzaine

d’années, pour tentative de meurtre. En prison, il s’est converti au

catholicisme et il a écrit un recueil de vers religieux intitulé

_Sagesse_ que je ne connais pas. M. Huysmans l’a découvert; il en parle

dans son livre _A Rebours_ publié il y a deux ans. Ce fut une véritable

révélation pour beaucoup, car les Parnassiens, dont Verlaine fit partie

avant 70, gardent le silence sur ce repris de justice qu’il leur semble

compromettant d’avouer pour l’un des leurs...

Rentré à Paris, je lus _A Rebours_. Les pages--d’ordre purement

littéraire--que Huysmans y consacre à Verlaine augmentèrent mon envie de

m’initier davantage à l’œuvre de l’étrange poète. Non sans quelque

peine, je me procurai un exemplaire de _Sagesse_ de l’édition Palmé,

presque tout entière mise au pilon.

Je lus et relus cette plaquette. Tout m’en plaisait: la simplicité de la

forme, dissimulant un art consommé, la beauté des images, la fraîcheur

de l’inspiration, le parfum de sincérité qui flottait sur ces strophes

semblables à des buissons de roses blanches.

Bien entendu, fort ignorant que j’étais des choses religieuses, je ne

pus saisir à quel point l’esprit catholique imprégnait le livre d’un

bout à l’autre, quelle haute Mystique l’illuminait de ses clartés.

Néanmoins, dès lors et plus tard, quand parurent _Amour_, _Bonheur_,

_Liturgies intimes_, quelles que fussent mes préventions contre

l’Église, je dus bien rendre témoignage, que les poésies chrétiennes de

Verlaine constituaient les joyaux de son œuvre.

Cela, je l’ai dit et répété dans de nombreux articles et dans les

conférences que, dès cette époque, je faisais sur le poète.

D’ailleurs, il faut y insister: Dans ce temps, la presse bien pensante,

que les mœurs décousues de Verlaine effarouchaient, se tenait sur la

réserve à son égard. Elle ne l’a pas encore accepté tout entière.

N’ai-je pas lu dernièrement un article où l’on opposait au pécheur

repentant de _Sagesse_... qui? Un chansonnier breton--bon chrétien

d’ailleurs. Tout de même, il n’y a pas proportion!

La presse boulevardière et maintes revues normaliennes propageaient

force légendes malveillantes, force jugements ineptes sur la personne et

sur l’art de Verlaine.

Mais de jeunes écrivains, mécréants pour la plupart, trouvant chez lui

une beauté nouvelle ne cessaient d’acclamer, avec une furie généreuse,

les mérites de ses poèmes. C’est donc la génération symboliste qui a

fait la gloire de Verlaine--envers et contre tous. Elle n’a pas toujours

placé aussi judicieusement ses admirations...

Quoi qu’il en soit, les catholiques ont lieu de se réjouir d’un pareil

résultat. En effet, n’est-il pas réconfortant que la partie la plus

pénétrante, la plus humaine et la plus surnaturelle à la fois de l’œuvre

de Verlaine, celle où il atteste les beautés et les bienfaits de

l’Église, soit tenue pour la plus admirable même par des adversaires

irréductibles de notre foi? Quelle preuve que le Saint-Esprit demeure le

plus grand des artistes!

Répétons-le donc, dût la postérité renfrognée de Jansénius crier au

scandale: Verlaine fut et reste, malgré ses rechutes, ses faiblesses et

ses égarements, le chantre incomparable de la Grâce. Aussi Huysmans

n’exagère pas quand il écrit: «L’Église a eu en lui le plus grand poète

dont elle se puisse enorgueillir depuis le Moyen Age.» (Préface aux

_Poésies religieuses_, 1 vol., chez Messein.)

Quand l'esprit souffle · 第 27 / 90 题