XIV

Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu Huymans, «la conversion du

pécheur n’est pas sa guérison mais seulement sa convalescence».

Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des rechutes et pour se

bonifier, il s’était appliqué à observer avec beaucoup d’exactitude les

commandements de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter assidûment le

confessionnal et la Sainte Table. Par là, il s’attachait à corriger ses

défauts.

Or, le plus persistant, c’était le manque de charité envers le prochain.

Il s’en rendait si bien compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était

qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du _Pater_:

_Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont

offensés._

Ce lui était matière à débats anxieux (voir _l’Oblat_, p. 117). Car il

constatait que sa nature l’inclinait, sur ce point, à des jugements

aigres et par trop sommaires, à des médisances plus impulsives que

réfléchies, à des accès de colère contre qui l’avait lésé.

Retenons qu’il était dans la vie comme dans ses livres: un nerveux d’une

extrême impressionnabilité, un imaginatif pour qui les moindres déboires

s’exagéraient en catastrophes. En outre, il possédait un don de la

caricature qui lui faisait éprouver du plaisir à tourner en ridicule les

travers de la pauvre humanité.

Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois l’effet d’un chat

peu sociable, qui n’aime pas que les étrangers se familiarisent avec lui

et qui se tient toujours prêt à jouer de la griffe.

Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait mal avec son amour

si réel de Dieu. Entre amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des

sorties furibondes contre les Pharisiens et les pies-grièches de

dévotion, il lui arrivait de couper court à ses diatribes, d’en

témoigner de la confusion et de s’excuser avec une charmante ingénuité.

--C’est que, expliquait-il, la bêtise «au front de taureau», pour parler

comme Baudelaire, et l’hypocrisie me mettent hors de moi.

Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse à ceux qui avaient

su se faire aimer de lui. J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai

lui demander pardon des outrages dont je l’avais persécuté du temps où

j’appartenais au diable, il se montra plein d’affectueuse mansuétude. En

nous embrassant pour sceller la réconciliation, nous pleurions comme

deux gosses qui se sont flanqué des taloches et qui en éprouvent du

remords...

Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement à Lui, qui avait commencé à

le diriger dans les voies de la perfection en lui imposant la

persévérance sans le réconfort des consolations sensibles, acheva de

briser son amour-propre en lui envoyant la maladie pour qu’elle

complétât son Purgatoire sur la terre.

D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il écrivait la dernière ligne de

_Foules de Lourdes_--c’est une prière à Notre-Dame--il fut frappé d’un

zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta sur le nerf optique.

Fait notable: il recouvra la vue lorsqu’il eut à corriger les épreuves

de son livre et il la reperdit aussitôt la besogne accomplie.--Je tiens

ce détail de lui-même.

Au bout de quelques mois, une amélioration partielle se produisit. Il

put quitter le bandeau qui lui couvrait les paupières. Mais sa vision

demeura défectueuse: il ne supportait plus les lumières vives et était

obligé de se servir de lunettes.

Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le mal atroce qui l’acheva:

un cancer de la face qui lui rongea la joue droite, caria le maxillaire

et finalement lui perfora le palais.

Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, Huysmans eut, tout

d’abord, un mouvement d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions; il

savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut de la nature,

reculant devant la souffrance, fut bref. Un acte d’entier abandon à la

justice de Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura:--Comme

sainte Lydwine!... Que votre volonté soit faite, Seigneur...

Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et non seulement il se

soumit en toute humilité, mais encore, s’étendant sur la croix sans

récriminer, il refusa de ruser avec la souffrance.

«Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, voulaient

employer les piqûres de morphine. Il s’écria:--Ah! vous voulez

m’empêcher de souffrir! Vous voulez changer les souffrances du Bon Dieu

en mauvaises jouissances de la terre. Je vous le défends!...

«Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, en le soutenant de sa

Grâce, Dieu voulait estampiller les œuvres de son serviteur de bonne

volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter de lui:--Il me

fallait, disait-il, souffrir tout cela pour que ceux qui liront mes

livres sachent que je n’ai pas fait que de la littérature[8]...»

[8] Dom DU BOURG: _Huysmans intime_, p. 32.

Son courage reçut une récompense. Plus les tortures augmentèrent, plus

il entra dans la sérénité. Elles étaient loin maintenant les

lamentations de naguère; bien loin les tirades sarcastiques bafouant les

faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, le pardon des injures,

l’oubli des iniquités à son égard habitèrent son âme. C’était si

frappant que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions visité de

compagnie:--Il est transformé; il fallait la douleur pour cela; c’est

admirable!...

Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement son âme à la charité

chrétienne, il se préoccupait de ses amis, surtout des néophytes entrés

après lui dans l’Église.

Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité d’esprit demeurait

parfaite, il leur écrivait des lettres dictées par son expérience,

illuminées par les clartés nouvelles qui lui venaient de son calvaire.

Tant qu’il put tenir la plume, il les leur prodigua[9].

[9] Voir note II à la fin de cette étude.

Et quelle patience fut la sienne! Le mal poursuivant ses ravages, malgré

tous les efforts des médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons:

on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents et l’os de la

mâchoire supérieure, on essaya de cruelles médications empiriques.

Le tout, en vain.

Lui disait avec un sourire doucement résigné:--Ces messieurs m’ont mis

en capilotade; maintenant, ils renoncent même aux palliatifs et ils ne

me font plus que des pansements à l’eau oxygénée... Ils auraient bien pu

commencer par là!...

A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait davantage à Dieu.

Vers la fin, il ne pouvait que rarement communier, le pus lui emplissant

presque toujours la bouche. Il suppléait à cette privation du corps et

du sang de Notre-Seigneur, par des communions de désir qui lui

fortifiaient l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il en

vint à vivre dans un état d’oraison presque continuel. Puis sa tendre

dévotion pour la Sainte Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête

endolorie sur les genoux de la Bonne Mère et, me montrant le chapelet

qui ne quittait plus ses doigts, il me disait:--J’ai peine à me

recueillir; mes prières sont pareilles aux fumées mourantes d’un

encensoir oublié devant l’autel, mais notre Immaculée s’en contente et

elle me soulage pour porter ma croix: le corps souffre à hurler, mais

l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à une lumière

blanche...

Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. Il était assis

dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne put que me serrer faiblement la

main et articuler, d’une voix presque imperceptible, ces mots:--Je vais

à Dieu, cher ami, et je prie pour vous...

Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit paisiblement dans le

Seigneur, sans une plainte, sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on

ne s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer.

L’épuration était accomplie: il avait racheté par des souffrances

héroïquement supportées ses égarements anciens et ce que «le vieil

homme» avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En

comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il avait acquis le droit de

s’écrier avec le serviteur de la parabole évangélique:--_Seigneur, vous

m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, et voici que je

vous en ai gagné cinq autres!..._

Quand un converti peut se rendre ce témoignage au seuil de la Vie

éternelle, je crois qu’il a mérité son salut.

Quand l'esprit souffle · 第 21 / 90 题