A mon avis, avec la seconde partie d’_En Route_, le chef-d’œuvre de
Huysmans c’est _Sainte Lydwine de Schiedam_.
_La Cathédrale_, en effet, s’alourdit de considérations liturgiques,
d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, sur le symbolisme religieux, de
nomenclatures bibliographiques par trop sèches qui en rendent la lecture
assez pénible. D’autre part, les états d’âme, consécutifs à sa
conversion, que Huysmans y analyse, sont toujours les mêmes. Cette
monotonie était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui se
prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait que constater le
fait sans en varier l’exposé. Son admirable véracité, son souci
d’exactitude s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi
poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand il écrivit _En
Route_. Or les études d’archéologie, d’histoire et d’art qui occupent
une grande partie du volume apparaissent plaquées un peu au hasard parmi
les considérations d’ordre psychologique. Il semble qu’il y ait là un
défaut de composition et l’intérêt en pâtit.
Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder l’ouvrage. Il aurait
consacré un livre à part à la description et à l’explication de la
cathédrale de Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant la
période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle est, _la Cathédrale_
donne l’impression d’une mosaïque disparate et rafistolée à
l’aveuglette, où les pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent
avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents notables, de la
vie spirituelle.
La même remarque s’applique à _l’Oblat_, encore qu’il y ait dans ce
livre d’intéressantes données sur les vicissitudes d’une communauté
bénédictine à l’époque des expulsions.
Quant à _Foules de Lourdes_, c’est un livre manqué. Le tempérament de
Huysmans ne le désignait guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa
sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, avant tout, le
vilain côté des choses humaines, et à le souligner dans ses écrits,
l’ont emporté une fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile
qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat du Surnaturel à
Lourdes. Les laideurs vinrent au premier plan et rejetèrent les beautés
dans une pénombre excessive.
Cependant on trouve dans _Foules de Lourdes_, une superbe apologie de la
Sainte Vierge, une page exquise sur les cierges à la Grotte, une
réfutation judicieuse et documentée des difficultés que la science
matérialiste oppose au caractère miraculeux des guérisons obtenues par
l’Immaculée. Ceci peut atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par
manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression blessante qu’il
laisse à beaucoup de personnes.
Mais dans _Sainte Lydwine_, Huysmans a rencontré un sujet qui s’adaptait
on ne peut mieux à son talent et à son amour de la Mystique. Cette
victime volontaire de la loi de substitution, souffrant des maux inouïs
dans son corps et dans son âme pour racheter les péchés de son siècle,
cette Sainte toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée de
parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, l’a merveilleusement
inspiré.
Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, dans des pages d’une
puissance et d’une éloquence magnifiques, le rôle bienfaisant,
assainissant, divin, de la douleur dans le monde. Il a reproduit, avec
une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle chez lui, avec un
grand bonheur d’expression, les épisodes terribles ou gracieux qui
parsèment la légende de la Sainte. Son style s’est clarifié,
simplifié[7]. Son humeur même s’est adoucie. Moins railleur, il est
devenu plus compatissant à autrui, plus équitable, plus persuasif.
[7] Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues. Par
exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant
l’aide de Lydwine: «Je vous serais obligé _d’exorer_ le Sauveur pour
qu’il _m’élague_ de ce qui lui déplaît le plus en moi.» Mais ces
taches sont rares.
C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander la lecture de _Sainte
Lydwine_. D’abord cette relation, tout imprégnée d’esprit surnaturel,
réagit, d’une façon excellente, contre certaines vies de Saints où
l’aberration rationaliste s’étale avec impudence à moins que ce ne
soient les vaines finasseries du libéralisme.
Ensuite l’impression produite par le livre est consolante: on y apprend
à souffrir avec résignation, voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en
trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers l’abnégation de
soi-même.
Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. Comme on l’a indiqué
ci-dessus, il semble qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte
Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, pour
accepter, en se sanctifiant, les tortures purificatrices par où s’acheva
son existence périssable.