IX

Le lendemain matin, après une nuit aussi calme que la précédente, il

venait d’entrer à la chapelle dans le but de prier la Vierge, quand

soudain, avec une rapidité foudroyante, l’esprit de blasphème éclata en

lui. Il entendait résonner dans son âme des injures atroces contre

l’Immaculée. Il avait horreur de cette aberration, il en frissonnait de

dégoût et pourtant il fallait qu’il usât de toute sa volonté pour ne pas

les vociférer à la face de Celle qu’il vénérait.

Épouvanté, n’y comprenant rien, il se réfugia dans le jardin. Aussitôt

la voix démoniaque se tut mais pour faire place à une autre qui l’emplit

d’arguties captieuses. Ce fut d’abord une nouvelle attaque de scrupule:

Pourquoi s’était-il permis de communier sans goût? Pourquoi, au lieu de

se recueillir, avait-il passé l’après-midi à flâner avec M. Bruno?

«--Mais voyons, répondit-il, ces réprimandes sont ineptes: j’ai communié

tel que j’étais, sur l’ordre formel de mon confesseur. Quant à cette

promenade, je ne l’ai ni demandée ni souhaitée, c’est M. Bruno qui,

d’accord avec l’abbé de la Trappe, l’a décidée...»

--N’importe, tu aurais mieux agi en passant toute la journée en prière

dans l’église.

--Mais c’est impossible.

--Si, c’est possible à qui possède vraiment l’esprit de pénitence. Donc

tu ne l’as pas!

Et un ricanement strident lui labourait l’intérieur. Il pantelait, ne

sachant comment faire tête. Alors, avançant toujours, le Mauvais tenta

de ressusciter le débat sur les dizaines du chapelet.

De ce coup, Huysmans se ressaisit. Les enseignements du Prieur lui

revinrent en mémoire et il haussa les épaules. Méprisée, la force

adverse battit en retraite. Mais ce ne fut que le délai d’une minute--et

l’attaque prit une nouvelle forme.

Une averse de doutes s’écroula sur l’âme du patient. Doutes sur la

Présence réelle, doutes sur les vérités révélées, doutes sur la bonté de

Dieu, doutes sur le libre arbitre--bref une kyrielle d’objections mille

fois réfutées, et dont Huysmans avait appris à reconnaître l’inanité

alors qu’il étudiait sa religion. Néanmoins, il voulut accepter la

controverse; mais l’assaut était si pressant qu’il avait à peine le

temps de formuler les réponses avant de recevoir un nouveau coup.

Et cependant la foi qu’il avait acquise restait immobile, inébranlable

sous le flot de paradoxes éculés qui la submergeait.

«Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, à travers cette

bagarre, très lucide, nous sommes deux, pour l’instant, en moi. Je suis

mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes qu’on me

souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi nette...»

Sur cette réflexion, l’attaque fit trêve. L’Ennemi découvert battit en

retraite encore une fois. Mais Huysmans n’avait pas eu le loisir de se

reprendre que l’assaut recommença.

Cette fois, la voix voulait lui persuader qu’il avait été victime d’un

phénomène d’auto-suggestion. Il résista, trop renseigné sur son état

mental pour prendre au sérieux cette insinuation.

Alors, le doute revint. Tous les arguments déjà présentés, défilaient,

grossis, tentaculaires, enlaçant la foi pour essayer de l’étouffer.

Toutes les pédantesques rengaines du matérialisme eurent leur tour. Mais

Huysmans avait jaugé, dès longtemps, leur vide. Il les subit donc sans

fléchir.

Alors furieux d’être repoussé, le démon lui précipita un tombereau

d’ordures dans l’âme. En des tableaux d’une précision effrayante, il lui

mit sous les yeux des scènes d’un dévergondage inénarrable.

Huysmans ne se laissa pas séduire: ces rappels, intensifiés, de ses

débauches lui faisaient horreur; il ne pouvait écarter l’obscène vision,

mais l’impression qu’il en reçut était la même que si on l’eût garrotté

puis barbouillé d’excréments.

Le plus terrible, c’est que le Surnaturel divin n’intervenait

pas--gardait le silence. Alors ce fut la tentation de désespoir: «--Tout

est fini, je suis condamné à flotter comme une épave dont personne ne

veut. Aucune berge ne m’est désormais accessible car si le monde me

répugne, je dégoûte Dieu!»

Non, il ne dégoûtait pas le Seigneur, car, à ce moment même, il put

prier: «--Mon Dieu, dit-il, souvenez-vous du Jardin des Olives.

Souvenez-vous qu’alors un ange vous consola. Ayez pitié de moi, parlez,

ne vous en allez pas...»

Rien: nulle réponse. Le démon aussi se taisait. L’âme du pénitent gisait

maintenant, dans une nuit profonde, comme gelée, sans force et sans la

plus petite consolation--quasi-morte.

C’était la purification renforcée; celle que Dieu impose toujours à

l’âme qu’il entend faire progresser rigoureusement dans la voie étroite

afin qu’elle acquière, d’une façon inébranlable, la certitude que,

réduite à ses propres moyens, elle n’est qu’un cadavre. Et en même

temps, il la triture, comme une éponge, pour en exprimer jusqu’à

l’arrière-suc de ses péchés anciens. L’épreuve est salutaire mais

épouvantablement douloureuse.

Dans cet état d’abandon, Huysmans gagna l’heure de Complies; la crise

ayant duré toute la journée, il ne put prier, mais quand le chœur

entonna le _Salve Regina_, un peu de lumière rentra en lui. Il regagna,

l’office terminé, l’hôtellerie. Là, tout pâle et tout tremblant, il

s’écroula sur une chaise. Le Père hôtelier et M. Bruno, qui l’avaient

rejoint, s’alarmèrent en voyant sa figure défaite et l’interrogèrent.

Il expliqua les tortures qu’il venait de subir.

Et le moine, heureux de constater à quel point cette âme avançait dans

les chemins de Dieu, lui apprit que la crise en question se produisait

toujours lorsque la contrition du pécheur était parfaite, et qu’il

devait donc s’en réjouir comme d’une nouvelle preuve de la sollicitude

divine à son égard.

--N’empêche, avoua-t-il, que c’est un terrible moment à passer.

--C’est ce que la théologie mystique appelle: la «Nuit obscure» ajouta

M. Bruno.

--Ah! s’écria Huysmans, j’y suis maintenant; je me souviens... Voilà

donc pourquoi saint Jean de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les

douleurs de cette nuit, et pourquoi il n’exagère rien lorsqu’il affirme

qu’on est alors plongé tout vivant dans les enfers...

Et il comprit alors pourquoi l’abbé Gévresin, à Paris, avait tant

insisté pour qu’il lût avec attention les œuvres du Saint. C’est qu’il

prévoyait que son pénitent passerait par la nuit obscure et il voulait

le préparer. Mais, dans son désarroi, Huysmans avait tout oublié.

L’hôtelier conclut: «--Le remède à tout cela, c’est la confession. Soyez

debout, demain matin à trois heures. Je vous conduirai au Prieur et il

vous entendra[5].»

[5] Voir la note I à la fin de cette étude sur Huysmans.

X

Par la permission divine, Huysmans venait de traverser une crise qui

devait lui être fort utile.

D’abord il avait acquis la conviction que la Grâce ne l’abandonnait pas,

puisque, contre toute vraisemblance, le signe surnaturel qu’il avait

demandé lui fut octroyé.

Ensuite, ayant subi la récapitulation, peinte en traits de flammes, de

ses égarements passés et pardonnés, quant à la chair et quant à

l’esprit, il se tiendrait davantage en garde contre les rechutes; de

plus il avait appris comment la Puissance d’En-Bas s’empare de

l’imagination pour tendre des embûches aux âmes que Dieu destine à se

perfectionner par la souffrance. Cet enseignement ne serait pas perdu.

Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir et il s’en était

dégagé par la prière la plus humble.

Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait fait expérimenter

l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer Dieu et d’en être payée de retour,

elle est privée, pour un temps, de toute consolation sensible, enfermée

dans la foi toute nue, toute sèche, purement intellectuelle.

Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes sans se rebuter ni

s’attiédir--ainsi qu’il l’aurait sûrement fait si sa conversion n’avait

été que le caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie d’ordre

littéraire--il avait conquis sa récompense et il allait la recevoir.

Sa première communion lui avait seulement procuré--d’une façon

latente--l’énergie nécessaire pour résister aux attaques du démon; la

seconde l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son Sauveur vivre en

elle.

Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession, au Prieur, les

affres par lesquelles il venait de passer. Celui-ci mit les choses au

point, lui fit toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il

n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses que le Mauvais lui

présentait.

«Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant après une

conversion. Du reste, c’est bon signe car, seules, les personnes sur qui

Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves.»

Puis il analysa, avec une extrême précision, le mécanisme des ruses

employées par le démon pour troubler l’âme de bonne volonté, recommanda

encore à son pénitent de répondre par un calme mépris, sans même daigner

faire au Mauvais l’honneur de le combattre.

Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait pas le désir de

communier et que cette inertie l’inquiétait, il conclut par ces mots:

«--Il y a de la fatigue dans votre cas; l’on n’endure pas impunément de

pareils chocs. Ne vous tourmentez pas de cela. Ayez confiance. Ne

prétendez point vous présenter devant Dieu tiré à quatre épingles: allez

à lui, simplement, naturellement--tel que vous êtes. N’oubliez pas que

si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage,

Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.»

Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé, descendit à l’église.

Il reçut la communion avec une pleine humilité, puis alla au jardin pour

faire son action de grâces.

Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement se répandit dans son

âme; une lumière indicible en pénétra les replis les plus intimes; il se

sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même; il se trouva

transporté en adoration au seuil même de l’Éden. Quand il revint sur la

terre, il s’aperçut qu’il voyait pour la première fois la nature: le

brouillard de tristesse et d’impressions artificielles qui la lui

voilait naguère, s’était dissipé. Tout le paysage s’illumina de la même

clarté que son âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation de

dilatement, «la joie presque enfantine du malade qui opère sa première

sortie». Les arbres, lui sembla-t-il, murmuraient des prières; des ailes

angéliques se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil brillait

semblable à un ostensoir d’or radieux. «C’était un Salut de la nature,

une génuflexion d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant

de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait, là-haut, dans la

custode embrasée de l’astre...

«Transporté, il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa

foi. Il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne

comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre n’est

capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de combler ainsi une âme,

de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie.»

Huysmans l’expérimentait donc: cette joie toute surnaturelle atteignait

une intensité que les gens les plus humainement heureux ne soupçonnent

même pas...

Il passa encore quelques jours au monastère, bien portant, entouré

d’affection par les moines et par le bon M. Bruno. Quand il retourna

dans le monde, il emportait le regret de ne pas toujours demeurer auprès

d’eux. Il était fort triste car il pressentait de nouvelles épreuves.

Mais le souvenir des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage.

Quand l'esprit souffle · 第 17 / 90 题