Je n’ai point ici pour objectif d’écrire la vie d’Huysmans depuis sa
conversion. De même, au cours des pages précédentes, écartant tout ce
qui n’était point mon sujet, à savoir: suivre la marche de la Grâce dans
cette âme, et en marquer, avec autant de précision que je l’ai pu, les
arrêts et les reprises, j’ai tâché de rendre évidente l’action du
Surnaturel dans cette rénovation d’une conscience. J’ai voulu établir
une sorte de procès-verbal; je me suis donc attaché à réprimer l’émotion
que suscitaient souvent en moi maints épisodes où se manifeste la
véracité magnifique du pécheur pénitent.
Poursuivant sur ce terrain volontairement circonscrit, dans ce qui va
venir, je démontrerai, je l’espère, que Huysmans était prédestiné à
conquérir son salut par la douleur physique et morale. Dieu, en effet,
multiplia les épines sur le chemin où il l’avait engagé. Rares et brèves
y furent les joies, fréquentes et prolongées les souffrances. Huysmans y
acquit peu à peu la résignation puis l’amour de la Croix. Il y reçut
aussi la persévérance jusqu’à cette mort enviable pour le croyant,
effrayante pour l’incrédule, qui fut la sienne.
L’état d’âme, que révèlent les livres postérieurs à sa conversion, c’est
surtout l’aridité, cette épreuve si fréquente chez ceux que Dieu mène
par les voies extraordinaires et dont saint Jean de la Croix a si
merveilleusement fixé les phases.
Dans cet état, nous apprend-il en substance, Dieu purifie l’âme en lui
retirant toute lumière sur ce qui se passe en elle. Bien plus, il semble
s’en tenir à distance et n’accorde aucune satisfaction apparente au
désir qu’elle éprouve de se rapprocher de Lui.
«L’âme, spécifie le Saint, ignore le chemin où elle se trouve; privée de
toutes les consolations naturelles et surnaturelles dont elle avait
coutume de jouir, elle est éprise d’amour de Dieu et ne peut se
contenter et cette soif est si ardente qu’elle en est toute
desséchée...»
Et il ajoute: «On voit qu’un tel état peut devenir une épreuve très rude
quand il se prolonge. Il est d’une monotonie désolante et
malheureusement il s’impose: on ne peut en changer à son gré. Quand
cette aridité dure pendant quelques jours, elle est déjà profondément
ennuyeuse. Mais au bout de plusieurs années, elle devient intolérable.
On est bien tenté de s’étourdir en se jetant tout au moins dans les
bonnes lectures et dans les œuvres saintes mais extérieures»; mais le
résultat est nul ou à peu près.
Enfin, rassemblant, sous une image frappante, les différents traits de
ce véritable purgatoire, le Saint en dit: «C’est une plaine sablonneuse,
sèche, monotone. Çà et là pousse une herbe rare, partout la même. Elle
se dresse tristement vers le ciel. C’est le souvenir de Dieu, souvenir
simple, sans variété. Le vent des distractions couche cette herbe et
l’oriente en tout sens. Mais la rafale passée, les tiges se relèvent et
reprennent leur direction vers le ciel avec une obstination
tranquille...»
Tel fut, en effet, le cas d’Huysmans durant les années qui suivirent sa
conversion et jusqu’au jour où la maladie le cloua sur son lit. Il l’a
noté dans _la Cathédrale_ et dans _l’Oblat_.
D’abord il fut durement éprouvé au point de vue des consolations
naturelles: le bon prêtre qui l’avait envoyé à la Trappe, qui avait
repris la direction de son âme à son retour à Paris et pour lequel il
ressentait une affection filiale, mourut peu de temps après. Des amitiés
nouvelles et qu’il croyait solides s’éloignèrent. Il s’était retiré dans
la solitude, auprès de l’abbaye de Ligugé; il y trouvait quelque
réconfort à suivre les splendides offices bénédictins. Or, quelques mois
après son installation, les religieux furent expulsés, partirent en
exil. Il dut rentrer dans ce Paris qu’il avait en horreur.
Enfin comme tous les écrivains convertis, il eut à subir de violentes
attaques. Les incroyants le chargèrent d’injures et de calomnies ou
déplorèrent hypocritement son gâtisme précoce. Parmi les catholiques,
divers Pharisiens mirent en doute sa sincérité, soulignèrent, avec
perfidie, l’outrance de quelques-uns de ses jugements, interprétèrent
dans un sens défavorable tous ses faits et gestes, le poursuivirent, lui
et ses confesseurs, de conseils empoisonnés ou de lettres anonymes.
Encore un coup, comme tous les pécheurs repentants à qui Dieu impose la
lourde croix de la notoriété, il but, jusqu’à la lie, le fiel de la
méchanceté humaine.
Et pour secours surnaturel, rien que la foi privée, en apparence, des
visites de la Grâce, rien qu’une oraison qui semblait ne pas être
entendue, rien que des communions où Jésus gardait le silence en lui,
rien qu’une faim dévorante de Dieu qui paraissait ne devoir être jamais
rassasiée. Il n’obtint un peu de tendresse que lorsqu’il se réfugiait
auprès de la Consolatrice des Affligés, à Chartres, à Lourdes ou à
Notre-Dame des Victoires.
Il a consigné son état d’aridité dans de nombreux passages de ses
livres, ceux-ci par exemple: «Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans
un état d’anémie spirituelle affreux. L’âme se traînait dans une
langueur que berçait le ronronnement de prières toutes machinales... Il
se demandait: suis-je plus heureux qu’avant ma conversion? Et il devait
cependant bien, pour ne pas se mentir, se répondre: oui. En somme, il
menait une vie chrétienne, priait mal, mais, du moins, priait sans
relâche. Seulement il se sentait l’âme si vermoulue et si aride!...»
(_La Cathédrale_, ch. II).
Ce qui l’attristait aussi, c’était sa pénurie de ferveur à la communion.
Il décrit comme suit sa sécheresse: «C’est un état particulier où il
semble que la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus; que la
vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et vous étouffe, où il semble,
lorsqu’on reprend assez d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au
dedans de soi, que l’on se penche, dans un silence effrayant, sur un
trou noir.» (_La Cathédrale_, p. 97).
Il avait en outre à lutter contre une vanité sournoise qui le portait à
s’admirer pour sa continence et son assiduité à la prière, malgré les
distractions et le manque de goût. Cette tentation le suppliciait car
Dieu lui laissait cette exquise humilité dont il l’avait gratifié dès la
première heure. «J’ai, dit-il, à l’état latent, ce qu’au Moyen Age on
appelait ingénument la vaine gloire: une essence d’orgueil diluée dans
de la vanité et s’évaporant au dedans de moi, dans des réflexions toutes
tacites... Mon vice est muet et souterrain; il ne sort pas; je ne le
vois pas ni ne l’entends. Il coule et rampe à la sourdine et il me saute
dessus sans que je l’aie entendu venir.»
Et relevant ces distractions incessantes qui marquent l’état d’aridité
il s’écriait: «Il suffit que je m’agenouille, que je veuille me
recueillir pour qu’aussitôt je me disperse. Ah! les gens qui ne
pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile que de prier. Je
voudrais bien les y voir: ils pourraient attester alors que les
imaginations profanes qui laissent, à d’autres moments, tranquille,
surgissent pendant l’oraison, à l’improviste.» (_La Cathédrale_, p.
103).
Puis l’aridité persistant, «un jour l’ennui s’implanta en lui, l’ennui
noir qui ne permet ni de travailler, ni de lire, ni de prier, qui vous
accable à ne plus savoir que devenir ni que faire... Je m’ennuie à
crever: ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le
secret de mes mécomptes et de mes noises. Mon existence, je la jaugerais
volontiers de la sorte: le passé me semble horrible; le présent
m’apparaît faible et désolé; quant à l’avenir, c’est l’épouvante... Je
cherche des sensations dans mes communions; il faudrait pourtant me
convaincre que c’est parce qu’elles sont glacées qu’elles deviennent
méritoires. Je le vois mais j’en souffre: c’est si naturel de demander à
Dieu un peu de joie!...» (_La Cathédrale_, chap. VIII).
Oui, c’est naturel, mais le patient, malgré les éclaircissements de son
admirable confesseur, n’arrivait pas à se rendre compte qu’il était dans
le Surnaturel. Dieu voulait qu’il demeurât dans les ténèbres, qu’il
progressât sans aide sensible.
Il essaya la diversion notée par saint Jean de la Croix. Il se jeta dans
des lectures infinies de Mystique, de liturgie, d’art religieux et il
n’en tira que de la satiété: «Quel malheur, s’écria-t-il, que d’avoir
une bobine dans la cervelle et de se dévider ainsi ses récentes
lectures!...» (_L’Oblat_, p. 134).
Cependant les offices de la Semaine Sainte lui apportaient un peu de
soulagement: souffrant comme il était, il goûtait Notre-Seigneur en
croix, la Vierge en larmes. Il se sentait alors en communion avec
l’Église; il parvenait à prier sans trop de contraction.
Mais bientôt l’ennui revenait; et, sauf le temps du voyage en Hollande
où il alla visiter la ville de Schiedam, patrie de sainte Lydwine, il ne
sortit plus de l’aridité jusqu’au moment où la maladie brisa sa plume.
Durant cette période d’apparent abandon de Dieu, il eut tout de même
deux signes qui purent lui faire comprendre qu’il n’était point
délaissé.
D’abord l’amour de Dieu persistait, intégral, en lui, s’augmentait même
du fait qu’il s’y attachait avec persévérance malgré la fatigue de son
âme et malgré l’éclipse des grâces sensibles, malgré aussi les déboires
d’ordre naturel.
Ensuite ses livres produisirent des conversions.