«_Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par les lieux
arides, cherchant le repos. Ne le trouvant pas, il dit: «Je retournerai
dans ma maison d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée de
ses souillures et ornée..._»
Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout heureux d’avoir enlevé les
boues qui lui obstruaient l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans
ses résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie.
C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi tenta-t-il de rentrer dans
la maison devenue nette.
Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes avant-coureurs de cette
brusque attaque et qui peuvent s’expliquer d’une façon naturelle. «Le
vieil homme», ayant rompu avec des habitudes ancrées en lui par de
longues années d’indifférence religieuse et d’égarements sensuels, se
réveille et tente de réagir contre les obligations que la Grâce lui
impose. C’est assez bien la situation d’un jeune arbre à fruits,
appliqué récemment en espalier contre un mur. Les liens qui le
maintiennent lui semblent d’abord importuns; il tend à les rompre et à
reprendre sa forme d’hier.
De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction _tout instinctive_ contre
une règle dont il venait d’éprouver les bienfaits, mais avec cette
différence _qu’à la réflexion_, il ne désirait nullement retourner sur
ses pas.
Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie aurait lieu et il
lui avait fait entendre que le démon en profiterait pour lui travailler
l’imagination.
C’est, en effet, par l’imagination--si développée chez les
écrivains--que le Malin pratique une brèche dans l’âme d’où il avait été
chassé. Il use ensuite de cette faculté comme d’un verre grossissant qui
déforme toutes choses. Il la bourre d’inquiétudes, de scrupules ineptes;
il lui inculque le doute; il lui montre ses péchés comme des pyramides
et ses mérites comme des grains de sable--bref, il l’obsède et la porte
à se décourager et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but
visé.
Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère surnaturel de cet
assaut, c’est le fait que les scrupules et les révoltes dont le néophyte
se sent soudain envahi, persistent lors même que sa raison et sa
volonté, demeurées intactes, s’opposent à cette tentative d’infection
nouvelle. Il repousse, de toutes ses forces, les pensées néfastes que
l’Ennemi lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas à les éliminer.
N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute dans la vie spirituelle
et qui ne sait pas encore ce qu’une direction judicieuse lui apprendra
par la suite à savoir que: la seule arme contre ces fantômes c’est le
mépris. Se croyant en passe de pécher _malgré lui_, il essaie de boxer
avec un adversaire aussi rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc;
il s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est mis en
déroute[4].
[4] Voir pour le développement de ce théorème de Mystique: _Sous
l’Étoile du Matin_, chapitres II et IV.
Ainsi de Huysmans.
Voici en quelle minime circonstance l’attaque démoniaque se dessina.
Il venait de confier à son commensal que, s’étant confessé, il devait
recevoir la communion le lendemain.
--C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a qu’une messe
conventuelle à cinq heures et la règle défend d’y communier; c’est le
Père prieur qui la dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous
n’avons que trois religieux prêtres au monastère: le Prieur, le Père
Abbé qui est malade et garde le lit et le Père Benoît qui est absent.
Cependant je vais m’informer.
Renseignement pris, les choses s’arrangèrent pour que Huysmans pût tout
de même communier. Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain
matin, avant son départ et lui donnerait le Pain de vie.
Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis dans la tête qu’il serait
communié par un moine et la perspective de l’être par un séculier le
désolait. Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion était
puérile, absurde, plus il s’attachait à la vaincre, plus elle
s’affirmait irrésistible.
«Je n’ai pas envie de communier demain...» Et il se révolta.
Pourtant une lueur de bon sens lui vint: «--Je suis lâche et imbécile à
la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnera pas quand même?»
C’était la note juste, mais tout de suite il se remit à errer: «--Je
manque d’humilité, c’est pour me punir que le Ciel me refuse la joie
d’être sanctifié par un moine...»
Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait. Pour faire
diversion, il voulut réciter la première des dizaines de chapelet qui
lui avaient été prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée
par son dépit, se développa dans toute sa fureur. En désarroi, oubliant
tout à fait les avertissements du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce
fut la crise de scrupule.
A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se figura que ce n’étaient
pas un _Pater_, dix _Ave_ et un _Gloria_ qu’il devait réciter, avec
contrition, chaque jour, mais bien dix chapelets entiers.
Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il se répétât qu’il était
sûr que le Prieur ne lui avait imposé qu’_une_ dizaine d’_un_ chapelet,
l’idée le poursuivait que, se contentant de si peu, il péchait par
paresse.
--Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à Paris, le temps matériel
me manquerait d’ânonner cinq cents oraisons à la file!... Allons, je
vais dire mes dix _Ave_ et rien de plus...
Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une voix railleuse
s’éleva en lui qui disait:--Ah! Ah! tu vois bien que ce n’est pas cela.
Dix chapelets! Dix chapelets! Et non une dizaine de chapelet, sinon ta
pénitence est nulle.
«--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, pensa-t-il, je ne
suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens... Eh bien je
vais réciter dix chapelets; peut-être ensuite, aurai-je la paix.»
Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes de subterfuges
pour se garder attentif à cette impossible besogne.--Mais alors épuisé,
presque abruti par cette rabâcherie qui devenait purement machinale, il
s’arrêta.
Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage:
--Mieux vaut que tu ne communies pas: après avoir manqué ta pénitence,
tu n’oseras approcher de la Sainte Table.
Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia, vaille que
vaille, les trois derniers chapelets. De ce coup il était rendu. Mais
comme il soupirait d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières, tout
de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli la tâche avec
répugnance, il lui fallait tout recommencer!
Il chercha un moyen terme: compenser par une dizaine réfléchie, récitée
avec soin, les cinq cents oraisons gâchées.--Il n’y parvint pas. Alors
il s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de son tourment.
A ce moment, sa volonté prit, un moment, le dessus: «Si je m’appesantis
sur cet ordre d’idées, si j’ergote, je suis perdu!»
Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable hantise dont
il était la victime.
Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein d’appréhensions mal
formulées, mais si las, qu’il n’avait plus la force d’écouter les
chuchotements qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin,
espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule le ressaisit,
devint formidable et s’aggrava d’un sentiment de haine contre le prêtre
qui devait le communier le matin suivant.
Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand M. Bruno, venu à pas
rapides, l’aborda et lui demanda, sans autre préambule, ce qu’il avait.
Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il ne s’était confié à
personne, le regardait sans répondre.
«Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois des intuitions: je
suis certain, à l’heure qu’il est, que le Diable vous travaille les
côtes...»
Le pénitent exposa le combat dont il avait été le théâtre depuis
plusieurs heures.
«--Ah! dit M. Bruno, c’est toujours la même tactique: arriver à vous
dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous
rendre le chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il encore?
Vous n’avez pas envie de communier demain?
--C’est vrai, répondit Huysmans.
--Nous allons arranger la chose.»
M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques minutes puis
revint, ramenant le Prieur, et se retira.
Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua son tourment.
--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains.
Eh! bien, c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que
vous aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez égrené dix chapelets
entiers aujourd’hui?
Huysmans fit signe que oui.
--Et naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes
impatienté, vous avez fini par battre la campagne?»
Et voyant que Huysmans souriait piteusement: «--Eh! bien, entendez-moi,
déclara le Père, d’un ton énergique, je vous défends absolument à
l’avenir de recommencer une prière. Elle est mal dite? Tant pis, passez
outre... Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la
communion vous est venue, car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi
porte tous ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui vous la
déconseille. Vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez
avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le
Sacrement: je prends tout sur moi.» Il le salua et sortit.
Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur: «--J’ignorais, se dit-il,
ces attaques contre l’âme, cette charge à fond de train contre la raison
qui demeure intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça, c’est fort!...»
Au moment du coucher, un dernier assaut fut risqué par le diable.
Huysmans n’avait dit ni au Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le
prêtre séculier qui le communierait, tant la chose lui avait paru
ridicule. Or soudain cette aversion lui revint avec une véhémence
inouïe.
Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne l’empêcherait
de communier.
Puis il ajouta en soupirant: «--Ah! Seigneur, si j’étais seulement
certain que cette communion vous plaise. Donnez-moi un signe,
montrez-moi que je puis sans remords vous recevoir. Faites que, par
impossible, demain, ce soit un moine qui...»
Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption par cette
demande et qu’il encourait le risque, si elle n’était pas exaucée, de
s’imaginer que sa communion ne vaudrait rien.
Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait téméraire. Et enfin
apaisé, il s’endormit.
Au réveil, tout continuait de se taire en lui. «Il comprenait maintenant
qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec
lui-même qu’il avait lutté.»
Mais il demeurait morne et froid; il ne se sentait plus aucun désir de
la communion qu’il allait recevoir. Il se rendit à l’église,
s’agenouilla, pria d’une façon distraite car la pensée l’obsédait de ce
signe qu’il avait demandé; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant plus
que jamais puérile et irrespectueuse. Mais elle revenait toujours.
Comme la messe allait commencer, il fut surpris de voir entrer, pour la
dire, non le prêtre séculier qu’il attendait, mais un moine qu’il
n’avait pas encore vu.
Avide de se renseigner, il appela d’un geste M. Bruno prosterné non loin
de lui et, lui désignant le religieux, lui demanda tout bas qui c’était.
--C’est dom Anselme, l’abbé du monastère, répondit l’oblat.
--Celui qui était malade?
--Oui, c’est lui qui va nous communier.
Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude. Ainsi, sans intervention
humaine, le signe qu’il avait demandé à Dieu lui était accordé.
«Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il, tu as même mieux que le
simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se
cria: Oh! croire, croire, comme ces pauvres convers; ne pas être nanti
d’une âme qui vole à tous les vents. Avoir la foi enfantine, la foi
immobile, l’indéracinable foi! Ah! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en
moi.»
Son âme se réchauffa par cette invocation; il put prier à cœur ouvert
et, au moment de communier, cette humilité si franche, dont il avait
déjà donné tant de preuves, lui fit dire: «Seigneur, ne vous éloignez
point. Que votre miséricorde retienne votre justice. Pardonnez-moi;
accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme...»
Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait à un transport de joie
surnaturelle.--Or rien ne vint qu’une sensation d’étouffement si pénible
qu’il ne put faire son action de grâces et qu’il dut s’élancer dehors
pour respirer.
«Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non
la communion qui avait agi. Près du confesseur, il avait nettement perçu
la présence du Rédempteur. Tout son être avait été, en quelque sorte,
injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie lui avait seulement apporté
un tribut d’étouffement et de peine.»
C’était une épreuve dont on peut spécifier comme suit la nature: il
avait demandé un signe surnaturel qui lui prouvât que sa communion était
agréable à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation de cette
faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son action illuminante sur l’âme
lui étaient refusées.
Il était désorienté; le Père hôtelier lui demandant, au déjeuner, s’il
était content, il ne répondit que d’une façon vague. Puis détournant le
propos, il s’enquit de la circonstance qui avait fait que le Père abbé
l’avait communié.
«--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le Père abbé a
subitement déclaré, en se réveillant, qu’il lui fallait, ce matin,
célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du Prieur qui
lui défendait, en tant que médecin, de quitter le lit. Je ne sais pas et
personne ne sait ce qui lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors
annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu:
«Parfaitement, c’est moi qui le communierai...»
Huysmans s’inclina sans rien dire:--Il n’y a plus à douter, pensa-t-il,
Dieu a voulu me répondre d’une façon nette.
Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu la permission de lui
faire visiter les dépendances du couvent.
--Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a exprimé le désir de vous
connaître.
Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis dans une petite
cellule fort nue. L’abbé reçut, avec amabilité, le néophyte et lui
demanda tout d’abord s’il se portait bien et s’il s’accommodait de
l’abstinence et de la nourriture succincte. Huysmans répondit
affirmativement. De fait, contre toutes ses prévisions jamais il ne
s’était trouvé en meilleure santé: point de névralgies, ni défaillances,
ni troubles d’estomac.
--Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y a pourtant quelque chose
qui doit vous manquer?
--Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il avoua avoir fumé en
cachette.
--Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac n’a pas été prévu par
saint Benoît; sa règle n’en fait donc point mention et je suis, dès
lors, libre d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant de
cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner.
Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le promena partout et leur
conversation porta sur l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne
préparait donc le pénitent à la tempête formidable que le Malin allait,
de nouveau, soulever en lui.