VIII

«_Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par les lieux

arides, cherchant le repos. Ne le trouvant pas, il dit: «Je retournerai

dans ma maison d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée de

ses souillures et ornée..._»

Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout heureux d’avoir enlevé les

boues qui lui obstruaient l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans

ses résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie.

C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi tenta-t-il de rentrer dans

la maison devenue nette.

Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes avant-coureurs de cette

brusque attaque et qui peuvent s’expliquer d’une façon naturelle. «Le

vieil homme», ayant rompu avec des habitudes ancrées en lui par de

longues années d’indifférence religieuse et d’égarements sensuels, se

réveille et tente de réagir contre les obligations que la Grâce lui

impose. C’est assez bien la situation d’un jeune arbre à fruits,

appliqué récemment en espalier contre un mur. Les liens qui le

maintiennent lui semblent d’abord importuns; il tend à les rompre et à

reprendre sa forme d’hier.

De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction _tout instinctive_ contre

une règle dont il venait d’éprouver les bienfaits, mais avec cette

différence _qu’à la réflexion_, il ne désirait nullement retourner sur

ses pas.

Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie aurait lieu et il

lui avait fait entendre que le démon en profiterait pour lui travailler

l’imagination.

C’est, en effet, par l’imagination--si développée chez les

écrivains--que le Malin pratique une brèche dans l’âme d’où il avait été

chassé. Il use ensuite de cette faculté comme d’un verre grossissant qui

déforme toutes choses. Il la bourre d’inquiétudes, de scrupules ineptes;

il lui inculque le doute; il lui montre ses péchés comme des pyramides

et ses mérites comme des grains de sable--bref, il l’obsède et la porte

à se décourager et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but

visé.

Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère surnaturel de cet

assaut, c’est le fait que les scrupules et les révoltes dont le néophyte

se sent soudain envahi, persistent lors même que sa raison et sa

volonté, demeurées intactes, s’opposent à cette tentative d’infection

nouvelle. Il repousse, de toutes ses forces, les pensées néfastes que

l’Ennemi lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas à les éliminer.

N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute dans la vie spirituelle

et qui ne sait pas encore ce qu’une direction judicieuse lui apprendra

par la suite à savoir que: la seule arme contre ces fantômes c’est le

mépris. Se croyant en passe de pécher _malgré lui_, il essaie de boxer

avec un adversaire aussi rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc;

il s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est mis en

déroute[4].

[4] Voir pour le développement de ce théorème de Mystique: _Sous

l’Étoile du Matin_, chapitres II et IV.

Ainsi de Huysmans.

Voici en quelle minime circonstance l’attaque démoniaque se dessina.

Il venait de confier à son commensal que, s’étant confessé, il devait

recevoir la communion le lendemain.

--C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a qu’une messe

conventuelle à cinq heures et la règle défend d’y communier; c’est le

Père prieur qui la dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous

n’avons que trois religieux prêtres au monastère: le Prieur, le Père

Abbé qui est malade et garde le lit et le Père Benoît qui est absent.

Cependant je vais m’informer.

Renseignement pris, les choses s’arrangèrent pour que Huysmans pût tout

de même communier. Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain

matin, avant son départ et lui donnerait le Pain de vie.

Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis dans la tête qu’il serait

communié par un moine et la perspective de l’être par un séculier le

désolait. Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion était

puérile, absurde, plus il s’attachait à la vaincre, plus elle

s’affirmait irrésistible.

«Je n’ai pas envie de communier demain...» Et il se révolta.

Pourtant une lueur de bon sens lui vint: «--Je suis lâche et imbécile à

la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnera pas quand même?»

C’était la note juste, mais tout de suite il se remit à errer: «--Je

manque d’humilité, c’est pour me punir que le Ciel me refuse la joie

d’être sanctifié par un moine...»

Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait. Pour faire

diversion, il voulut réciter la première des dizaines de chapelet qui

lui avaient été prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée

par son dépit, se développa dans toute sa fureur. En désarroi, oubliant

tout à fait les avertissements du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce

fut la crise de scrupule.

A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se figura que ce n’étaient

pas un _Pater_, dix _Ave_ et un _Gloria_ qu’il devait réciter, avec

contrition, chaque jour, mais bien dix chapelets entiers.

Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il se répétât qu’il était

sûr que le Prieur ne lui avait imposé qu’_une_ dizaine d’_un_ chapelet,

l’idée le poursuivait que, se contentant de si peu, il péchait par

paresse.

--Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à Paris, le temps matériel

me manquerait d’ânonner cinq cents oraisons à la file!... Allons, je

vais dire mes dix _Ave_ et rien de plus...

Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une voix railleuse

s’éleva en lui qui disait:--Ah! Ah! tu vois bien que ce n’est pas cela.

Dix chapelets! Dix chapelets! Et non une dizaine de chapelet, sinon ta

pénitence est nulle.

«--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, pensa-t-il, je ne

suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens... Eh bien je

vais réciter dix chapelets; peut-être ensuite, aurai-je la paix.»

Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes de subterfuges

pour se garder attentif à cette impossible besogne.--Mais alors épuisé,

presque abruti par cette rabâcherie qui devenait purement machinale, il

s’arrêta.

Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage:

--Mieux vaut que tu ne communies pas: après avoir manqué ta pénitence,

tu n’oseras approcher de la Sainte Table.

Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia, vaille que

vaille, les trois derniers chapelets. De ce coup il était rendu. Mais

comme il soupirait d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières, tout

de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli la tâche avec

répugnance, il lui fallait tout recommencer!

Il chercha un moyen terme: compenser par une dizaine réfléchie, récitée

avec soin, les cinq cents oraisons gâchées.--Il n’y parvint pas. Alors

il s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de son tourment.

A ce moment, sa volonté prit, un moment, le dessus: «Si je m’appesantis

sur cet ordre d’idées, si j’ergote, je suis perdu!»

Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable hantise dont

il était la victime.

Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein d’appréhensions mal

formulées, mais si las, qu’il n’avait plus la force d’écouter les

chuchotements qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin,

espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule le ressaisit,

devint formidable et s’aggrava d’un sentiment de haine contre le prêtre

qui devait le communier le matin suivant.

Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand M. Bruno, venu à pas

rapides, l’aborda et lui demanda, sans autre préambule, ce qu’il avait.

Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il ne s’était confié à

personne, le regardait sans répondre.

«Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois des intuitions: je

suis certain, à l’heure qu’il est, que le Diable vous travaille les

côtes...»

Le pénitent exposa le combat dont il avait été le théâtre depuis

plusieurs heures.

«--Ah! dit M. Bruno, c’est toujours la même tactique: arriver à vous

dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous

rendre le chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il encore?

Vous n’avez pas envie de communier demain?

--C’est vrai, répondit Huysmans.

--Nous allons arranger la chose.»

M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques minutes puis

revint, ramenant le Prieur, et se retira.

Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua son tourment.

--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains.

Eh! bien, c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que

vous aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez égrené dix chapelets

entiers aujourd’hui?

Huysmans fit signe que oui.

--Et naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes

impatienté, vous avez fini par battre la campagne?»

Et voyant que Huysmans souriait piteusement: «--Eh! bien, entendez-moi,

déclara le Père, d’un ton énergique, je vous défends absolument à

l’avenir de recommencer une prière. Elle est mal dite? Tant pis, passez

outre... Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la

communion vous est venue, car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi

porte tous ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui vous la

déconseille. Vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez

avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le

Sacrement: je prends tout sur moi.» Il le salua et sortit.

Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur: «--J’ignorais, se dit-il,

ces attaques contre l’âme, cette charge à fond de train contre la raison

qui demeure intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça, c’est fort!...»

Au moment du coucher, un dernier assaut fut risqué par le diable.

Huysmans n’avait dit ni au Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le

prêtre séculier qui le communierait, tant la chose lui avait paru

ridicule. Or soudain cette aversion lui revint avec une véhémence

inouïe.

Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne l’empêcherait

de communier.

Puis il ajouta en soupirant: «--Ah! Seigneur, si j’étais seulement

certain que cette communion vous plaise. Donnez-moi un signe,

montrez-moi que je puis sans remords vous recevoir. Faites que, par

impossible, demain, ce soit un moine qui...»

Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption par cette

demande et qu’il encourait le risque, si elle n’était pas exaucée, de

s’imaginer que sa communion ne vaudrait rien.

Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait téméraire. Et enfin

apaisé, il s’endormit.

Au réveil, tout continuait de se taire en lui. «Il comprenait maintenant

qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec

lui-même qu’il avait lutté.»

Mais il demeurait morne et froid; il ne se sentait plus aucun désir de

la communion qu’il allait recevoir. Il se rendit à l’église,

s’agenouilla, pria d’une façon distraite car la pensée l’obsédait de ce

signe qu’il avait demandé; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant plus

que jamais puérile et irrespectueuse. Mais elle revenait toujours.

Comme la messe allait commencer, il fut surpris de voir entrer, pour la

dire, non le prêtre séculier qu’il attendait, mais un moine qu’il

n’avait pas encore vu.

Avide de se renseigner, il appela d’un geste M. Bruno prosterné non loin

de lui et, lui désignant le religieux, lui demanda tout bas qui c’était.

--C’est dom Anselme, l’abbé du monastère, répondit l’oblat.

--Celui qui était malade?

--Oui, c’est lui qui va nous communier.

Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude. Ainsi, sans intervention

humaine, le signe qu’il avait demandé à Dieu lui était accordé.

«Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il, tu as même mieux que le

simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se

cria: Oh! croire, croire, comme ces pauvres convers; ne pas être nanti

d’une âme qui vole à tous les vents. Avoir la foi enfantine, la foi

immobile, l’indéracinable foi! Ah! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en

moi.»

Son âme se réchauffa par cette invocation; il put prier à cœur ouvert

et, au moment de communier, cette humilité si franche, dont il avait

déjà donné tant de preuves, lui fit dire: «Seigneur, ne vous éloignez

point. Que votre miséricorde retienne votre justice. Pardonnez-moi;

accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme...»

Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait à un transport de joie

surnaturelle.--Or rien ne vint qu’une sensation d’étouffement si pénible

qu’il ne put faire son action de grâces et qu’il dut s’élancer dehors

pour respirer.

«Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non

la communion qui avait agi. Près du confesseur, il avait nettement perçu

la présence du Rédempteur. Tout son être avait été, en quelque sorte,

injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie lui avait seulement apporté

un tribut d’étouffement et de peine.»

C’était une épreuve dont on peut spécifier comme suit la nature: il

avait demandé un signe surnaturel qui lui prouvât que sa communion était

agréable à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation de cette

faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son action illuminante sur l’âme

lui étaient refusées.

Il était désorienté; le Père hôtelier lui demandant, au déjeuner, s’il

était content, il ne répondit que d’une façon vague. Puis détournant le

propos, il s’enquit de la circonstance qui avait fait que le Père abbé

l’avait communié.

«--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le Père abbé a

subitement déclaré, en se réveillant, qu’il lui fallait, ce matin,

célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du Prieur qui

lui défendait, en tant que médecin, de quitter le lit. Je ne sais pas et

personne ne sait ce qui lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors

annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu:

«Parfaitement, c’est moi qui le communierai...»

Huysmans s’inclina sans rien dire:--Il n’y a plus à douter, pensa-t-il,

Dieu a voulu me répondre d’une façon nette.

Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu la permission de lui

faire visiter les dépendances du couvent.

--Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a exprimé le désir de vous

connaître.

Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis dans une petite

cellule fort nue. L’abbé reçut, avec amabilité, le néophyte et lui

demanda tout d’abord s’il se portait bien et s’il s’accommodait de

l’abstinence et de la nourriture succincte. Huysmans répondit

affirmativement. De fait, contre toutes ses prévisions jamais il ne

s’était trouvé en meilleure santé: point de névralgies, ni défaillances,

ni troubles d’estomac.

--Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y a pourtant quelque chose

qui doit vous manquer?

--Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il avoua avoir fumé en

cachette.

--Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac n’a pas été prévu par

saint Benoît; sa règle n’en fait donc point mention et je suis, dès

lors, libre d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant de

cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner.

Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le promena partout et leur

conversation porta sur l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne

préparait donc le pénitent à la tempête formidable que le Malin allait,

de nouveau, soulever en lui.

Quand l'esprit souffle · 第 16 / 90 题