IV

Il s’agit maintenant de montrer comment Dieu s’empara de cette âme, lui

inculqua le remords de ses fautes, la conduisit à la pénitence, à

l’Eucharistie et, désormais, à l’observation de ses commandements.

Or les influences naturelles ne suffisent pas à expliquer la conversion

de Huysmans--non plus que celle de n’importe quel pécheur repentant.

Tout au plus, préparent-elles, dans une certaine mesure, le terrain,

tout au plus interviennent-elles, comme auxiliaires, aux heures de

crise. Mais elles demeureraient impuissantes si l’action divine ne

suppléait à leur débilité.

C’est donc la Grâce qui opère la transformation de l’âme. C’est elle

qui, s’incrustant aux profondeurs les plus secrètes d’une conscience, y

implante bientôt de telles racines que rien ne saurait plus l’en

arracher.

Au deuxième chapitre d’_En Route_, Huysmans analyse avec une

perspicacité remarquable et les circonstances naturelles qui purent

l’incliner à croire et les opérations de plus en plus sensibles de la

Grâce en lui.

Résumons-le.

Comme préparation lointaine, il démêle un atavisme pieux: jadis sa

famille pratiqua; même certaines de ses tantes et de ses cousines se

firent religieuses. Mais à s’examiner, il ne découvre pas que cet

élément l’ait beaucoup influencé. Il aurait pu ajouter que son cas était

identique à celui d’un grand nombre de ses contemporains. Quelle est la

famille, catholique de baptême, qui ne présente pas des conditions

analogues? Et pourtant, malgré l’ascendance dévote, ils pullulent les

incroyants que leur hérédité laisse tout à fait sourds aux appels de

l’Église.

Deux autres causes lui semblent plus actives: son dégoût de l’existence

aggravé par la solitude, sa passion de l’art peu à peu tournée vers les

beautés de la liturgie et de l’hagiographie, vers la splendeur des

cérémonies. La puissance d’analyse de la philosophie catholique frappe

également en lui le psychologue. Mais tout cela restait dans le domaine

du raisonnement et dans celui des sensations d’art. Le cœur n’était

point touché--ou, du moins, l’écrivain n’en avait pas conscience.

Enfin, un jour où il se sentait plus mélancolique et plus abandonné que

d’habitude, il entra, par hasard, dans une église--c’était le Vendredi

Saint--et il fut remué jusqu’aux larmes par l’office rappelant la

Passion et la mort du Christ. Il sentit le désir de la foi s’ébaucher en

lui d’une façon assez confuse.

Une autre fois, entrant à Saint-Séverin, dont l’architecture le

ravissait, il fut touché par la ferveur des pauvres gens qui priaient

là: «C’étaient, dans ce quartier de gueux, des regrattières, des sœurs

de charité, des loqueteux, des mioches; c’étaient surtout des femmes en

guenilles, des humbles gênées même par le luxe piteux des autels...»

Par aventure, la maîtrise chantait, sans la saboter, une messe de

plain-chant.

Huysmans, déjà saisi par la piété de l’assistance minable, se sentit

soulevé par cette musique incomparable. Il se dit: «Mais il est

impossible que les alluvions de foi qui ont créé cette certitude

musicale soient fausses. L’accent de ces aveux est tel qu’il est

surhumain et si loin de la musique profane qui n’a jamais atteint

l’imperméable grandeur de ce chant nu».

Cet acte de foi si spontané lui valut un retour sur lui-même: «Il était

suffoqué par de nerveuses larmes, toutes les rancœurs de sa vie lui

remontaient; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui

l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son

existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels...»

Il était dans l’antichambre de la contrition. Car, hier encore, il

aurait admiré le plain-chant sans en tirer de conclusions surnaturelles.

La foi visible de l’assistance ne lui aurait guère suggéré qu’un

parallèle sarcastique avec le manque de recueillement que l’on constate

trop souvent dans les églises des quartiers riches. Aujourd’hui, le

voici qui se sent le frère souillé de ces pauvres, le voici qui voudrait

se repentir et qui pleure.

C’est une première touche de la Grâce.

Des mois passent. Il continue de fréquenter les églises. Il «rôde» sans

cesse autour du catholicisme, de plus en plus «touché par ses prières,

pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et ses chants». Il avoue:

«Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une

autre existence il y a loin! Au fond, j’ai le cœur racorni par les

noces, je ne suis bon à rien...» Cela, c’est de l’humilité. Ne

trouvez-vous pas dans cet aveu comme un balbutiant _Domine non sum

dignus_?

Enfin, un jour, au réveil, avec une surprise émue, il s’aperçoit qu’il

croit. «En une nuit, incrédule la veille, sans le savoir, je suis devenu

croyant.»

Tout de suite, cependant, il cherche à s’expliquer le travail caché de

la Grâce. Ici je citerai un peu longuement, car le passage est

caractéristique quant à l’action surnaturelle: «J’ai entendu parler,

dit-il, du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre

ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement

et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent

s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit

comme bon lui semble. Mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui

est le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et

celui-là consiste en je ne sais quoi; c’est quelque chose d’analogue à

la digestion d’un estomac qui travaille sans qu’on le sente. Il n’y a

pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise;

il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, sans que l’on

sache ni comment ni pourquoi, c’est fait. Oui, mais cette manœuvre

ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après

avoir été profondément creusée. Eh non, car, dans ce cas, les opérations

sont sensibles; les objections qui embarrassaient la route sont

résolues; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long

du fil; et ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans m’être douté que

j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de

foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et

taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce

bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un

malheur ou d’un crime, d’un acte que l’on connaît. La seule chose qui me

semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion

divine--grâce...»

Deux points sont à retenir de cette analyse. D’abord que Huysmans,

habitué par profession et par goût à démonter les mobiles de ses pensées

et de ses actes, à faire l’anatomie de ses sentiments et de ses idées,

reconnaît, de la façon la plus indubitable, qu’une force surnaturelle

s’est introduite dans son âme et y agit sans que sa volonté soit

intervenue.

Ensuite, il vérifie que Dieu ne s’est point servi, pour le transformer,

d’un intermédiaire humain. Cela est à souligner car c’est un cas

fréquent dans beaucoup de conversions de notre époque: le clergé n’y a,

au début, aucune part. Ce n’est que par la suite qu’il entre en jeu

comme instructeur, consolateur et dispensateur des Sacrements. Nous

verrons le même fait se reproduire dans les exemples de conversion que

nous aurons à étudier.

Huysmans possède donc la foi. Il lui reste à la mettre en pratique. Et

c’est alors que les difficultés commencent et que les obstacles se

multiplient. Tout de suite il s’aperçoit que la chose n’est pas aussi

commode qu’il se l’était figuré. Ah! il ne s’agit plus de réaliser le

rêve qu’il avait fait naguère: se dorloter dans un assoupissement béat

où le culte et les exercices religieux tiendraient le rôle de

narcotiques. Il s’agit de changer toutes ses habitudes, de divorcer avec

les péchés contre les sixième et neuvième commandements et, avant tout,

de se confesser, de liquider le passé pour inaugurer une existence

nouvelle.

Ce programme l’épouvante; il se dit d’abord qu’il n’aura jamais le

courage de l’appliquer: «Le bouleversement d’idées qu’il avait subi

était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par

instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors

pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la

sincérité de sa conversion. Il se disait: «En fin de compte, je ne suis

emballé à l’église que par l’art; je n’y vais que pour voir ou pour

entendre et non pour prier. Je ne cherche pas le Seigneur mais mon

plaisir. Ce sont des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées,

des bagarres d’esprit, tout ce qu’on voudra, sauf la foi...»

De plus, il remarquait que ses élans vers Dieu étaient presque toujours

suivis de rechutes dans la luxure; de sorte qu’il finissait par

s’imaginer que ses sens blasés avaient besoin d’une excitation

religieuse pour s’embraser.

Relevons cette manœuvre de la Malice qui, mise en éveil par sa marche

vers Dieu, cherchait à l’égarer vers une sorte spéciale de sadisme. Il

reconnut pleinement, par la suite, qu’il avait été, à cette époque,

l’objet d’une manigance d’En-Bas.

C’est, du reste, un fait d’observation courante: dans toute conversion,

dès que le néophyte se sent sollicité, par le Surnaturel divin, de faire

un pas en avant, le Surnaturel diabolique intervient pour le tirer en

arrière. Je ne connais pas d’exceptions à cette règle.

Or, s’il n’y avait eu chez Huysmans qu’une suggestion d’ordre sensuel

dans ses alternatives d’échappées vers Dieu et de culbutes dans l’égout,

on estimera que l’amateur de sensations anormales qu’il fut si longtemps

s’en serait fort bien accommodé, aurait même trouvé du ragoût dans cette

salade d’exaltations pieuses et de piments orduriers.

Au contraire, il se prit en horreur. Après avoir subi de nouveaux doutes

«il sentait très distinctement au fond de lui qu’il possédait

l’inébranlable certitude de la vraie foi... et il était encore assez

franc pour se dire: je ne suis plus un enfant; si j’ai la foi, si

j’admets le catholicisme, je ne puis le concevoir tiède et flottant,

sans cesse réchauffé par un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de

trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins

et pieux. Non, tout ou rien! Se muer de fond en comble ou ne rien

changer...»

Ne rien changer à son existence, il ne le pouvait déjà plus. La Grâce se

faisait plus pressante; et il s’écriait: «Si je n’obéis pas à des ordres

que je sens s’affirmer de plus en plus impérieux en moi, je me prépare

une vie de malaise et de remords.»

Mais arrivé à ce point, il était bien obligé de s’avouer que la première

démarche à faire, c’était de s’adresser à un prêtre qui, sans doute, le

recevrait bientôt au confessionnal. Or, cette pensée l’emplissait de

répugnance car, encore très truffé d’orgueil, il considérait les

neuf-dixièmes du clergé séculier comme trop bornés pour élucider son

cas.

Ce prétexte à ne pas bouger ne tint pas longtemps debout car, presque

immédiatement, il se rappela qu’il connaissait un prêtre intelligent et

pieux, fort versé dans la Mystique et qui, très certainement, le

comprendrait.

Vous croyez qu’il alla le trouver sans autre hésitation? Que non point!

Par crainte de l’inconnu où il entrait en tâtonnant, par vergogne aussi

des aveux pénibles qu’il lui faudrait faire, il s’inventa cent arguties

pour différer.

Sur quoi, la Grâce agit de nouveau d’une façon sensible. Comme il était

de bonne volonté, mais trop vacillant encore pour déjouer les ruses du

Mauvais et progresser sans aide, elle le conduisit là où il devait

trouver un secours surnaturel.

De même qu’à Saint-Séverin, ce furent des pauvres, des humbles, des

sacrifiées à l’Amour divin qui furent, en cette occasion, les

instruments de Dieu.

C’était le jour de Noël, l’après-midi. Horripilé par les bruits pompeux

qui sévissent, aux grandes fêtes, sous les voûtes des églises à la mode,

Huysmans errait dans la lugubre et réclusionnaire rue de la Santé.

Arrivé au coin de la rue de l’Ebre, à l’heure des vêpres, il découvrit

une toute petite église, fort obscure et chétivement décorée où il

pénétra. Il y avait là quelques religieuses vêtues de blanc, un

pensionnat de jeunes filles voilées de mousseline, des pauvresses. Il

était seul d’hommes. Le recueillement était si intense, l’atmosphère

d’oraison qui flottait dans l’église si tiède et si lénifiante que son

âme, glacée jusqu’alors par des litiges d’orgueil et de luxure,

contractée sur elle-même, se réchauffa, se dénoua. Se comparant aux

femmes, évidemment très pures et très pieuses, qui l’entouraient, il eut

un mouvement d’humilité tout à fait soudain. Ce fut «un élan véritable,

un sourd besoin de supplier l’Incompréhensible, lui aussi. Environné

d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il

se dissolvait un peu, qu’il participait, même de loin, aux tendresses

réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, se rappela celle que

saint Paphnuce avait apprise à la courtisane Thaïs:--_Toi qui m’as

créée, aie pitié de moi._ Il balbutia l’humble phrase, pria, non par

amour, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s’abandonner, par

regret de ne pouvoir aimer».

Il voulut ensuite réciter le _Pater_, mais la phrase: _pardonne-nous nos

offenses_, l’arrêta parce que, se sentant de la rancune contre certains

qui l’avaient lésé, il n’osait affirmer qu’il n’éprouvait point de haine

à leur égard. Il s’abîma donc dans la conscience de son indignité et

demeura muet.

Les Vêpres s’achevaient. Le prêtre qui officiait lui délégua le bedeau

pour l’avertir qu’il allait y avoir une procession, et pour le prier de

suivre le Saint-Sacrement. Il acquiesça, mais avec répugnance car il

appréhendait, par respect humain, de «se couvrir de ridicule». Mais le

bedeau revenait et lui glissait dans la main un cierge allumé. Bon gré,

mal gré, il lui fallut escorter son Dieu, suivi lui-même par toutes les

laïques, tandis que les religieuses, voile levé, entonnaient le naïf et

adorable chant de Noël: _Adeste fideles_. A ce moment, il n’était

nullement ému; au supplice de se trouver en évidence, il se disait: «Ce

que je dois avoir l’air couenne!»

La procession finie, le bedeau lui souffla de s’agenouiller à la barre

de communion, devant l’autel. Huysmans se sentait plein de gêne. La

sensation d’avoir derrière lui toutes ces femmes qui, croyait-il,

l’observaient, lui était très pénible. Puis il craignait les taches de

cire tombant du cierge sur son paletot; puis à se tenir à

genoux--posture qui ne lui était guère habituelle--il éprouvait de

l’ankylose et des crampes. Bref il ne parvenait plus à se recueillir.

Or, au moment même où le prêtre se tourna vers les fidèles pour donner

la bénédiction, où lui-même se trouva face à face avec la Présence

Réelle, la Grâce rentra en lui, chassa les niaiseries qui lui

encombraient l’esprit et lui inspira un vif et suave sentiment de

contrition: «Malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, il oublia ses

souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi, tel un capitaine à

la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges. Et

lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre

fendit lentement l’air en forme de croix et bénit, avec le

Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, il demeura le corps

incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à

passer inaperçu Là-Haut, au milieu de cette foule pieuse».

Et voilà encore de l’humilité ou je ne m’y connais pas!

L’effet bienfaisant de cette minute où le Surnaturel lui avait délié

l’âme se corrobora du souvenir d’une prise de voile à laquelle il avait

assisté, peu auparavant, au Carmel de l’avenue de Saxe. Il se peignit

l’image de cette postulante, étendue aux pieds de l’Archevêque

officiant, s’offrant pour être une des victimes qui compensent, à force

de rigueurs sur elles-mêmes et de prières, les péchés du monde. Il se

remémora l’existence des Carmélites et il se dit: «La vie, la vie de ces

femmes! Coucher sur une paillasse piquée de crin, sans oreiller ni

draps; jeûner sept mois de l’année sur douze; toujours manger, debout,

des légumes et des aliments maigres; rester sans feu, l’hiver;

psalmodier, pendant des heures, sur des dalles glacées; se châtier le

corps, être assez humble, pour, si l’on a été douillettement élevée,

accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes les

plus viles; prier dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit, jusqu’à

ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort. Faut-il

qu’elles aient pitié de nous, qu’elles tiennent à expier l’imbécillité

de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car il est inapte

à comprendre les joies suppliciées de telles âmes!»

Touché jusqu’au fond du cœur par ce souvenir, aussi par l’humble piété

qui se révélait chez les Franciscaines de la rue de l’Ebre, tout remué

par la grâce de contrition reçue en ce jour de Noël, il eut honte de ses

hésitations, de ses rechutes dans la débauche, de ses dérobades à

l’appel divin. Spontanément, rentré chez lui, il tomba à genoux.

D’inspiration, l’idée lui vint de recourir à la Vierge, consolatrice des

affligés, auxiliatrice des pécheurs. Il lui adressa, d’un trait, cette

prière que, pour ma part, je trouve splendide en sa violence et en sa

crudité:

«Ayez pitié; écoutez-moi!... j’aime mieux tout que de rester ainsi, que

de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines!

Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun

courage pour me combattre. Ah! si vous vouliez! Je sais bien que c’est

fort d’oser vous supplier, alors qu’on n’est même pas résolu à retourner

son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur le fond pour en

faire couler la lie, pour en détacher le tartre, mais je me sens si

débile, si peu sûr de moi qu’en vérité, je recule. Oh! tout de même, ce

que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je

ne sais où, dans un cloître. Mon Dieu! c’est fou ce que je vous raconte,

car je ne resterais pas deux jours dans un couvent et, d’ailleurs, on ne

m’y recevrait pas!...»

L’effet fut immédiat. Quand il se releva, une ferme résolution d’aller

trouver, dès le lendemain, le prêtre qu’il avait rencontré quelques mois

auparavant, s’était imposée à lui, et le calme entra dans son cœur.

Ainsi se termina la période où il avait eu à lutter, tout seul, contre

le Surnaturel démoniaque, à recevoir, sans s’y être préparé que par un

désir combattu de changer de vie, les visites de la Grâce. Il ne s’était

confié à personne; la foi était entrée en lui sans son propre concours;

alors qu’il en avait espéré la paix de l’esprit, il n’en avait d’abord

reçu que des souffrances et des angoisses. Selon la logique naturelle,

il aurait dû reculer devant les nouvelles douleurs que lui présageait un

aussi pénible début dans la voie étroite. Or, au contraire, l’humilité

avec la contrition lui furent départies sur un simple acte de respect au

Saint-Sacrement, la force de persévérer sur une brève prière à

l’Immaculée.

Remarquez également que sa présence à la prise de voile et que la

découverte qu’il fit de la chapelle des Franciscaines étaient, au point

de vue humain, purement fortuites. Suivant la procession, puis

agenouillé devant l’autel, il s’était d’abord dispersé en des

préoccupations puériles et ne s’était repris que sous l’action soudaine

de la force mystérieuse dont il avait appris à reconnaître que ses

manifestations échappaient au raisonnement, déconcertaient les chicanes

du sens commun.

Enfin, de la façon la plus directe, il venait d’être amené, par un

mouvement inattendu, à solliciter l’intercession de la Vierge de

laquelle il ne s’était guère occupé jusqu’alors. Et aussitôt il avait

reçu l’énergie de faire un nouveau pas en avant.

V

C’est un fait avéré que Dieu envoie toujours au converti, dans le moment

même où une aide lui devient nécessaire, le prêtre qu’il lui faut.

Huysmans ne fit point exception à cette règle. L’ecclésiastique qui prit

la direction de son âme--et qu’il a peint dans _En Route_ sous le nom

d’abbé Gévresin--était âgé, ce qui lui donnait de l’expérience. En

outre, comme il a été dit plus haut, il était fort savant en Mystique,

ce qui le rendait apte à suivre les opérations de la Grâce dans une âme

ramenée à Dieu par une voie peu ordinaire.

Enfin ses infirmités lui interdisaient de s’absorber dans le ministère

paroissial: par suite, n’ayant qu’à confesser quelques collègues et

quelques religieuses, il lui restait du loisir pour étudier, éclairer,

consoler et guider l’étrange brebis qui venait se réfugier sous sa

houlette.

Huysmans, selon la parole qu’il s’était donnée devant Dieu de ne plus

différer, vint donc lui rendre visite et lui exposa, sans réticences,

les péripéties de sa conversion. Il avoua «ses débats avec la chair, son

respect humain, son éloignement des pratiques religieuses, son aversion

pour tous les rites exigés, pour tous les jougs».

Le prêtre l’écouta sans l’interrompre puis, après avoir fait remarquer à

son pénitent qu’ayant passé la quarantaine et abusé des voluptés

illicites, il était naturel qu’il fût en proie à des tentations

sensuelles d’origine imaginative, il lui demanda s’il priait pour les

conjurer.

Le néophyte répondit affirmativement, mais il ajouta que ses

supplications ne l’empêchaient pas de retomber dans la débauche. Après,

il se prenait en horreur mais il était bien temps!

«--Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir, s’écria-t-il.

--Soyez tranquille, fit l’abbé, vous l’avez.»

Et comme Huysmans marquait du doute, il reprit: «Rappelez-vous ce que

dit sainte Térèse:--Une des peines des commençants, c’est de ne pouvoir

reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs fautes; ils l’ont

pourtant et la preuve en est de leur résolution si sincère de servir

Dieu... Méditez cette phrase, elle s’applique à vous car cette répulsion

de vos péchés qui vous excède témoigne de vos regrets; et vous avez le

désir de servir le Seigneur puisque vous vous débattez, en somme, pour

aller à lui.»

Huysmans, un peu rasséréné, lui demanda ce qu’il devait faire pour

arriver à se vaincre. Le prêtre, ne le voyant pas disposé à se

confesser, répondit: «Je vous recommande de prier, chez vous, à

l’église, partout, le plus que vous pourrez... Nous verrons après.»

Huysmans jugea cette médication par trop anodine. Il le laissa voir.

Mais l’abbé: «Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou

vous parler comme à une femme. Entendez-moi donc: la façon dont s’est

opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que

la Mystique appelle un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé de

l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous

ramener... Or, nous ne pouvons supposer que le Seigneur ait agi à la

légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la

parfera donc si vous n’y mettez aucun obstacle. Vous êtes, à l’heure

actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains... Laissez-le

agir, patientez, il s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera;

contentez-vous de proférer avec le Psalmiste:--Apprends-moi à faire ta

volonté parce que tu es mon Dieu.»

Il termina en lui réitérant le conseil de prier beaucoup, surtout au

plus fort de ses crises charnelles et de ne point se décourager, même

s’il succombait de nouveau à la tentation.

Huysmans prit congé en promettant de revenir. Résumant l’entretien, il

fut un peu étonné de la méthode expectative qu’employait l’abbé. «En

somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans

votre jus et attendez.»

Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin à la prière.

Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort de prier dans le

péril, il se sentit soutenu Là-Haut; ses culbutes dans la fange

s’espacèrent. Certaines personnes s’étonneront peut-être qu’elles

n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles, s’étant

rendu compte de son ignominie, il aurait dû s’abstenir!

C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du travail tour à tour

latent ou sensible de la Grâce sur une âme encore souillée, le néophyte

continue, pendant un certain temps, d’agir selon ses habitudes

antérieures, mais il n’y a plus là qu’une succession de gestes quasi

machinale. Les mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes n’offrent

plus de consistance. Tandis qu’en apparence il reste presque le même, la

Grâce modifie profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez que,

durant cette action mystérieuse, le Mauvais ne reste pas oisif et qu’il

tente de reconquérir le terrain perdu en illusionnant le converti.

Huysmans, comme tous les convertis, traversa cette période. Ce fut alors

qu’il s’imagina que lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses

inclinations religieuses s’affaiblissaient également.

Il s’en plaignit à l’abbé.

«Cela signifie, répondit le prêtre, que votre adversaire vous tend le

plus sournois des pièges. Il cherche à vous persuader que vous

n’arriverez à rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus

répugnantes des débauches. Il tâche de vous convaincre que c’est la

satiété et le dégoût seuls de ces actes qui vous ramèneront à Dieu; il

vous incite à les commettre pour soi-disant hâter votre délivrance. Il

vous induit au péché sous prétexte de vous en préserver.»

Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans priât régulièrement,

se rendît chaque jour dans les églises, surtout le matin et le soir.

Huysmans obéit et bientôt il constata que ce régime lui réussissait.

«Ses pensées toujours ramenées vers Dieu par des visites quotidiennes

dans les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un fait le

prouvait: lui qui n’avait pu pendant si longtemps se recueillir le

matin, il priait maintenant dès son réveil. Dans l’après-midi même, il

se sentait envahi par le besoin de causer humblement avec Dieu, par un

irrésistible désir de lui demander pardon, d’implorer son aide. Il

semblait alors que le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches,

qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler à lui.»

Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la prière persévérante,

constaté que la parole de Notre-Seigneur: _Demandez et il vous sera

donné_ était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance de la

prière d’autrui pour le soulagement du pécheur.

Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité l’avait

naguère conquis, le ressaisit soudain; il retomba, pendant quelques

jours, tout à fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette

malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut chez l’abbé. Tout en

larmes, il lui confia sa rechute et ses remords.

«--Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir ce repentir que vous

m’assuriez ne pas éprouver jusqu’ici? dit l’abbé.

--Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible que, malgré tous ses

efforts, on est certain d’être culbuté au premier assaut!

--Ceci est une autre question. Allons, je vois que vous vous êtes au

moins défendu et qu’à l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet,

dans un état de fatigue qui exige une aide.»

Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier pour lui dans des

monastères de religieuses, en l’avertissant toutefois que la plus grande

part de ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le voulait

bien, supporter le reste, mais que s’il retombait, il serait désormais

sans excuse.

«Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous secourir, entrer en lice;

elles prendront le surplus des assauts que vous ne pouvez vaincre; sans

même qu’elles connaissent votre nom, du fond de leur province, des

monastères de Carmélites et de Clarisses vont, sur une lettre de moi,

prier pour vous.»

Ainsi fut fait. De par cette application de la loi de substitution

mystique, Huysmans fut, en effet, soulagé: les tentations se firent plus

rares, perdirent de leur virulence et il n’y succomba plus.

Dans le même temps il apprit à prier pour autrui. La charité chrétienne

l’ayant soulagé, il comprit que ses prières pourraient également

soulager ses frères de souffrance[3].

[3] Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume le

passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus

admirables épisodes d’_En Route_ (p. 115).

Un soir, dans une église, il se trouva au milieu de pauvres femmes du

peuple et d’infirmes qui, visiblement, venaient supplier Dieu de les

aider à porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et de cette foi

le remua profondément. Il s’oublia lui-même et pria, avec ferveur, pour

ces infortunés. Une grande douceur lui resta de cet acte de compassion.

A cette phase de l’évolution de Huysmans, son acquis peut se spécifier

ainsi: il a pris, par obéissance, l’habitude de la prière; il a constaté

que la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait atténué, d’une

façon surnaturelle, la violence et la fréquence de ses tentations; il

s’est aperçu, lui jusqu’alors enclos dans sa personnalité, qu’il n’était

pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses avec

lesquelles il s’est trouvé en contact.

Quand l'esprit souffle · 第 13 / 90 题