VI

Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir que le moment approchait

où il lui faudrait procéder à la grande lessive. «La question qui reste

maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir dans quel

réceptacle nous vous mettrons.»

A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc, est-ce que le prêtre entendait

le retrancher du monde?

«Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de moi un séminariste ou un

moine! Le séminaire est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent,

il est séduisant au point de vue mystique et même capiteux au point de

vue de l’art. Mais je n’ai pas les aptitudes physiques et encore moins

les prédispositions spirituelles pour m’interner à jamais dans un

cloître!...»

Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la Vierge de lui ouvrir le

refuge d’un monastère. Mais, à ce moment, la nature se cabrait en lui

d’autant plus qu’il traversait une de ces périodes où la Grâce, opérant

aux régions les plus intimes de l’âme, se fait moins manifeste, se

dérobe à l’analyse du néophyte. «Ce qu’il ressentait, depuis que sa

chair le laissait plus lucide, était si insensible, si indéfinissable,

si continu pourtant qu’il devait renoncer à comprendre. Chaque fois

qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait qui

masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. La

seule impression qu’il eût c’est que c’était bien moins lui qui

s’avançait dans l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le

pénétrait, s’emparait peu à peu de lui.»

Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se plaignit de piétiner

sur place, d’ignorer vers où s’orientait son destin.

Mais l’abbé clairvoyant: «Cette marche vers Dieu que vous trouvez si

obscure et si lente, elle est au contraire si lumineuse et si rapide

qu’elle m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point, vous ne vous

rendez pas compte de la vitesse qui vous emporte.»

Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent la partie des

œuvres de saint Jean de la Croix où sont exposées les souffrances de

l’âme soumise à la purification des sens, il ne lui parla plus que des

ordres religieux et particulièrement des Trappistes.

Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le chant grégorien, il

l’engagea à fréquenter la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur.

Là il entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures, des

mutilations, des négligences qui le déforment dans la plupart des

églises.

Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé, en tant qu’artiste,

baigné de suave contrition en tant que catholique de désir.

Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci le fit assister à une

prise d’habit dans ce même sanctuaire. Huysmans,--comme déjà chez les

Carmélites, mais d’une façon encore plus intense, vu ses progrès dans la

vie spirituelle--fut touché à fond par l’holocauste volontaire de la

jeune fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour l’amour du

Christ, les péchés du monde.

A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné d’effluves monastiques,

l’abbé l’entretint de nouveau de la Trappe, puis lui dit à

brûle-pourpoint: «C’est là que vous devriez aller pour vous convertir».

Huysmans se récria. Pris de panique à cette seule pensée il allégua la

faiblesse de son âme et son peu d’endurance corporelle.

«--Mais je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un

cloître... Il s’agit d’y rester une huitaine de jours, le temps de vous

nettoyer... Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable

résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas?»

Cet argument ne décida pas Huysmans: le régime alimentaire le mettrait à

bas, le lever nocturne l’achèverait. Les objections se pressaient sur

ses lèvres.

Et l’abbé nettement: «--Vous ne serez pas malade à la Trappe car ce

serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne

serait plus le Christ alors! Mais parlons de votre âme; ayez donc le

courage de la toiser, de la regarder bien en face. La voyez-vous? Avouez

qu’elle vous fait horreur.»

Huysmans se taisait.

Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait soutenu par les

prières de ces moines fondus en Dieu, qu’il trouverait là un confesseur

expert, auquel il pourrait se confier avec certitude puisque, par un

préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de la répugnance à recourir

au clergé parisien.

Huysmans ne se rendait pas: «Il était sourdement irrité contre cet ami

qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et

l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une

existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussière, à l’état de

loque.»

Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il éprouvait maintenant «une

angoisse presque physique, il ne savait plus à quelles réflexions

entendre; il ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une

pensée nette: celle que le moment de prendre une résolution était venu.»

L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit: «Mon enfant, croyez-moi, le

jour où vous irez, _de vous-même_ chez Dieu, le jour où vous frapperez à

sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour

vous laisser passer... Enfin soyez assez mon ami pour penser que le

vieux prêtre ne restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose

prieront de leur mieux pour vous.

--Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému par l’accent attendri du

prêtre, je ne puis me décider ainsi à l’improviste; je réfléchirai...

--Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour

qu’il m’éclaire, et je vous atteste que cette solution de la Trappe est

la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour et vous

serez guidé...»

Et il le quitta.

Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les paroles de son

directeur.--A cette phase, il eut le sentiment indubitable que la

décision à prendre était laissée à son libre arbitre. Il semblait que

Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé, d’autant plus

méritoire qu’il serait sans doute très pénible à sa nature.

Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté parfaite, il établit son

bilan.

_Contre_: J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies me torturent

dès que mes heures de repas changent et que je m’abstiens de viande.

Jamais, je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile chaude, de

légumes et de lait, d’autant que ce dernier, je ne le digère pas.

Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux par terre pendant des

heures. Puis je ne pourrai me passer de la cigarette et probablement, on

me défendra de fumer.

Bref, dans mon état de santé, il serait fou de courir un pareil risque

de maladie grave.

D’autre part, il est à craindre que, dans le silence et la solitude, ma

sécheresse d’âme ne persiste, s’aggrave même. Alors je m’ennuierai

terriblement, je ne saurai comment tuer les heures et je me rebuterai.

Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées dans l’ombre jusqu’à

aujourd’hui: me confesser et communier.

Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment aurai-je l’audace

d’étaler mes ordures devant un moine que ma puanteur d’âme suffoquera?

«Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser

s’avancer, oser offrir à Dieu, comme un tabernacle, son égout à peine

clarifié par le repentir, drainé par l’absolution mais à peine sec,

c’est monstrueux! Je n’ai pas le courage d’infliger au Christ cette

dernière insulte!»

Néanmoins, voyons le _Pour_.

Eh! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait justement d’apporter mon

âme au couvent pour la purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait

le mérite?

Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement de ma carcasse? La

nourriture, que je crois insuffisante pour mon organisme débilité, les

autres incommodités de cette vie monastique--qui ne durera du reste

qu’une semaine,--je les supporterai s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et

puis pourquoi supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les preuves

certaines de son intervention, quand j’ai cru sans que ma volonté

intervînt, quand il m’a donné la force de ne plus céder aux tentations

sensuelles?

Non, tout ce débat est misérable. Je sens «qu’il me faut partir. Je suis

poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de

l’être, et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra

céder».

A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant plusieurs jours, il

fut repris d’incertitude et d’autant plus tourmenté que la Malice, le

voyant tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles.

Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en vain qu’il errait

d’église en église, qu’il priait de son mieux, son âme demeurait inerte,

comme engourdie.

Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se soumettre, et sous

prétexte de lui demander de nouveaux renseignements sur la Trappe et sur

les conditions du voyage.

L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps pour découvrir sa peur

des sacrements et son désir d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de

nouveau toutes les objections du néophyte. Puis le voyant presque

convaincu mais si sombre, il brusqua les choses.

--Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez. Le temps d’avoir une

réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y

rendre dans cinq jours?

«Alors Huysmans éprouva une chose étrange. Ce fut une sorte de touche

caressante, de poussée douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la

sienne.» D’abord il recula, inquiet de cette force indéfinissable qui le

mettait en branle avec délicatesse et insistance à la fois. «Puis il fut

inexplicablement rassuré, s’abandonna.» Dès qu’il eut dit _oui_ une

immense allégresse, un soulagement énorme lui vinrent.

Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène dont son âme venait d’être

le théâtre. Il constata qu’il n’y avait pas eu substitution d’une

volonté extérieure à la sienne, car il avait conservé son libre arbitre,

et aurait très bien pu se dérober à la pression douce qu’il avait subie.

Par suite, son consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait

s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles et aveugles

qu’endurent certains névrosés puisque, restant maître de ses actes, il

en avait gardé l’entière conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose et

autres hypothèses par où les psychologues matérialistes tentent de nier

l’intervention du Surnaturel dans des mouvements d’âme dont l’origine

leur échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait vérifié à quel

point il était demeuré lucide pour prendre un parti. Puis il savait trop

que, sur ce terrain, les sciences humaines battent la campagne et que

dès qu’elles échafaudent une théorie, elles la voient aussitôt

controuvée par les faits.

Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment où il ne parvenait pas

à surmonter sa répugnance pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre

tacite de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas obéir, il

avait néanmoins compris que s’il ne se soumettait pas, l’avenir de son

âme serait gravement compromis.

Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les églises, des conseils

et des ordres du même genre, il se dit: «En somme, il y a la touche

divine, quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des

mystiques; c’est moins formulé et pourtant c’est aussi sûr.»

Et, fort judicieusement, il conclut: «Ce que je me serais rongé, ce que

je me serais colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce

prêtre dont les arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce

secours imprévu, cette aide!»

Quand l'esprit souffle · 第 14 / 90 题