Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir que le moment approchait
où il lui faudrait procéder à la grande lessive. «La question qui reste
maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir dans quel
réceptacle nous vous mettrons.»
A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc, est-ce que le prêtre entendait
le retrancher du monde?
«Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de moi un séminariste ou un
moine! Le séminaire est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent,
il est séduisant au point de vue mystique et même capiteux au point de
vue de l’art. Mais je n’ai pas les aptitudes physiques et encore moins
les prédispositions spirituelles pour m’interner à jamais dans un
cloître!...»
Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la Vierge de lui ouvrir le
refuge d’un monastère. Mais, à ce moment, la nature se cabrait en lui
d’autant plus qu’il traversait une de ces périodes où la Grâce, opérant
aux régions les plus intimes de l’âme, se fait moins manifeste, se
dérobe à l’analyse du néophyte. «Ce qu’il ressentait, depuis que sa
chair le laissait plus lucide, était si insensible, si indéfinissable,
si continu pourtant qu’il devait renoncer à comprendre. Chaque fois
qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait qui
masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. La
seule impression qu’il eût c’est que c’était bien moins lui qui
s’avançait dans l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le
pénétrait, s’emparait peu à peu de lui.»
Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se plaignit de piétiner
sur place, d’ignorer vers où s’orientait son destin.
Mais l’abbé clairvoyant: «Cette marche vers Dieu que vous trouvez si
obscure et si lente, elle est au contraire si lumineuse et si rapide
qu’elle m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point, vous ne vous
rendez pas compte de la vitesse qui vous emporte.»
Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent la partie des
œuvres de saint Jean de la Croix où sont exposées les souffrances de
l’âme soumise à la purification des sens, il ne lui parla plus que des
ordres religieux et particulièrement des Trappistes.
Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le chant grégorien, il
l’engagea à fréquenter la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur.
Là il entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures, des
mutilations, des négligences qui le déforment dans la plupart des
églises.
Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé, en tant qu’artiste,
baigné de suave contrition en tant que catholique de désir.
Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci le fit assister à une
prise d’habit dans ce même sanctuaire. Huysmans,--comme déjà chez les
Carmélites, mais d’une façon encore plus intense, vu ses progrès dans la
vie spirituelle--fut touché à fond par l’holocauste volontaire de la
jeune fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour l’amour du
Christ, les péchés du monde.
A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné d’effluves monastiques,
l’abbé l’entretint de nouveau de la Trappe, puis lui dit à
brûle-pourpoint: «C’est là que vous devriez aller pour vous convertir».
Huysmans se récria. Pris de panique à cette seule pensée il allégua la
faiblesse de son âme et son peu d’endurance corporelle.
«--Mais je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un
cloître... Il s’agit d’y rester une huitaine de jours, le temps de vous
nettoyer... Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable
résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas?»
Cet argument ne décida pas Huysmans: le régime alimentaire le mettrait à
bas, le lever nocturne l’achèverait. Les objections se pressaient sur
ses lèvres.
Et l’abbé nettement: «--Vous ne serez pas malade à la Trappe car ce
serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne
serait plus le Christ alors! Mais parlons de votre âme; ayez donc le
courage de la toiser, de la regarder bien en face. La voyez-vous? Avouez
qu’elle vous fait horreur.»
Huysmans se taisait.
Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait soutenu par les
prières de ces moines fondus en Dieu, qu’il trouverait là un confesseur
expert, auquel il pourrait se confier avec certitude puisque, par un
préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de la répugnance à recourir
au clergé parisien.
Huysmans ne se rendait pas: «Il était sourdement irrité contre cet ami
qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et
l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une
existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussière, à l’état de
loque.»
Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il éprouvait maintenant «une
angoisse presque physique, il ne savait plus à quelles réflexions
entendre; il ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une
pensée nette: celle que le moment de prendre une résolution était venu.»
L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit: «Mon enfant, croyez-moi, le
jour où vous irez, _de vous-même_ chez Dieu, le jour où vous frapperez à
sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour
vous laisser passer... Enfin soyez assez mon ami pour penser que le
vieux prêtre ne restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose
prieront de leur mieux pour vous.
--Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému par l’accent attendri du
prêtre, je ne puis me décider ainsi à l’improviste; je réfléchirai...
--Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour
qu’il m’éclaire, et je vous atteste que cette solution de la Trappe est
la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour et vous
serez guidé...»
Et il le quitta.
Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les paroles de son
directeur.--A cette phase, il eut le sentiment indubitable que la
décision à prendre était laissée à son libre arbitre. Il semblait que
Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé, d’autant plus
méritoire qu’il serait sans doute très pénible à sa nature.
Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté parfaite, il établit son
bilan.
_Contre_: J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies me torturent
dès que mes heures de repas changent et que je m’abstiens de viande.
Jamais, je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile chaude, de
légumes et de lait, d’autant que ce dernier, je ne le digère pas.
Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux par terre pendant des
heures. Puis je ne pourrai me passer de la cigarette et probablement, on
me défendra de fumer.
Bref, dans mon état de santé, il serait fou de courir un pareil risque
de maladie grave.
D’autre part, il est à craindre que, dans le silence et la solitude, ma
sécheresse d’âme ne persiste, s’aggrave même. Alors je m’ennuierai
terriblement, je ne saurai comment tuer les heures et je me rebuterai.
Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées dans l’ombre jusqu’à
aujourd’hui: me confesser et communier.
Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment aurai-je l’audace
d’étaler mes ordures devant un moine que ma puanteur d’âme suffoquera?
«Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser
s’avancer, oser offrir à Dieu, comme un tabernacle, son égout à peine
clarifié par le repentir, drainé par l’absolution mais à peine sec,
c’est monstrueux! Je n’ai pas le courage d’infliger au Christ cette
dernière insulte!»
Néanmoins, voyons le _Pour_.
Eh! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait justement d’apporter mon
âme au couvent pour la purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait
le mérite?
Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement de ma carcasse? La
nourriture, que je crois insuffisante pour mon organisme débilité, les
autres incommodités de cette vie monastique--qui ne durera du reste
qu’une semaine,--je les supporterai s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et
puis pourquoi supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les preuves
certaines de son intervention, quand j’ai cru sans que ma volonté
intervînt, quand il m’a donné la force de ne plus céder aux tentations
sensuelles?
Non, tout ce débat est misérable. Je sens «qu’il me faut partir. Je suis
poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de
l’être, et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra
céder».
A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant plusieurs jours, il
fut repris d’incertitude et d’autant plus tourmenté que la Malice, le
voyant tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles.
Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en vain qu’il errait
d’église en église, qu’il priait de son mieux, son âme demeurait inerte,
comme engourdie.
Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se soumettre, et sous
prétexte de lui demander de nouveaux renseignements sur la Trappe et sur
les conditions du voyage.
L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps pour découvrir sa peur
des sacrements et son désir d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de
nouveau toutes les objections du néophyte. Puis le voyant presque
convaincu mais si sombre, il brusqua les choses.
--Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez. Le temps d’avoir une
réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y
rendre dans cinq jours?
«Alors Huysmans éprouva une chose étrange. Ce fut une sorte de touche
caressante, de poussée douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la
sienne.» D’abord il recula, inquiet de cette force indéfinissable qui le
mettait en branle avec délicatesse et insistance à la fois. «Puis il fut
inexplicablement rassuré, s’abandonna.» Dès qu’il eut dit _oui_ une
immense allégresse, un soulagement énorme lui vinrent.
Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène dont son âme venait d’être
le théâtre. Il constata qu’il n’y avait pas eu substitution d’une
volonté extérieure à la sienne, car il avait conservé son libre arbitre,
et aurait très bien pu se dérober à la pression douce qu’il avait subie.
Par suite, son consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait
s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles et aveugles
qu’endurent certains névrosés puisque, restant maître de ses actes, il
en avait gardé l’entière conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose et
autres hypothèses par où les psychologues matérialistes tentent de nier
l’intervention du Surnaturel dans des mouvements d’âme dont l’origine
leur échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait vérifié à quel
point il était demeuré lucide pour prendre un parti. Puis il savait trop
que, sur ce terrain, les sciences humaines battent la campagne et que
dès qu’elles échafaudent une théorie, elles la voient aussitôt
controuvée par les faits.
Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment où il ne parvenait pas
à surmonter sa répugnance pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre
tacite de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas obéir, il
avait néanmoins compris que s’il ne se soumettait pas, l’avenir de son
âme serait gravement compromis.
Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les églises, des conseils
et des ordres du même genre, il se dit: «En somme, il y a la touche
divine, quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des
mystiques; c’est moins formulé et pourtant c’est aussi sûr.»
Et, fort judicieusement, il conclut: «Ce que je me serais rongé, ce que
je me serais colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce
prêtre dont les arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce
secours imprévu, cette aide!»