III

Il ne se brûla pas la cervelle.--Mais, peu à peu, par l’étude, par

l’expérience, par le spectacle de la tragédie humaine, la conviction

s’insinua en lui que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un

sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit _Là-bas_. Dans

cette préface d’_A Rebours_ qu’il faut toujours citer, parce qu’elle

constitue un document de premier ordre sur son évolution de

l’indifférence à la foi, il écrit: «Ce livre a rappelé l’attention sur

les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le

point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur

l’éternel procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler

les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu très

résolument, en somme, pour l’Église et contre le démon».

Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se confinait le naturalisme,

comprenant que les théories de cette école ne supportaient pas l’examen

parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des certitudes, les

hypothèses chancelantes du déterminisme, il en conclut qu’une telle

doctrine d’art «conduisait tout droit à la stérilité la plus complète,

si l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas contraire, aux

plus fatigantes des redites».

Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il rencontra l’Église et il

constata le rôle capital qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer

dans l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les âmes qui se

tenaient loin d’elle devenaient les victimes d’une force malveillante,

occupée sans cesse à leur fausser le jugement ou à les pervertir.

Il avait découvert le satanisme et il s’attacha passionnément à en

relever les manifestations au Moyen Age d’abord, puis à travers les

siècles et enfin au temps présent. La vie d’un contemporain de Jeanne

d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre de luxure sacrilège, lui

fournit son point de départ. Tandis qu’il en rédigeait les principaux

épisodes, son terrain d’investigation s’étendit; il découvrit la

continuité de l’action diabolique s’avérant par les sabbats, les

maléfices de tous genres et les messes noires. Une documentation très

sûre, ses observations personnelles achevèrent de détruire en lui la

bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme de naguère.

Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes démoniaques les

plus évidents; surtout il était pris de malaise à la pensée que si le

Démon existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister aussi et

que, pour échapper à l’un, il était logique de recourir à l’autre. Ce

qui ne l’empêchait pas de reconnaître, avec une entière sincérité, que

pour trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du cœur, il lui

aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints passages de _Là-Bas_ exposent

cet état d’âme complexe. Celui-ci entre autres: «Par instants, après

certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s’accentuait,

il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences de

prières éparses dans des fumées d’encens... Il pouvait se l’avouer, ce

désir momentané de croire, pour se réfugier hors des âges, sourdait bien

souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails

infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la

quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes,

par des déboires d’argent et des ennuis de terme... Resté célibataire et

sans fortune, il maugréait certains jours contre cette existence qui lui

était faite. Il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des

sujets d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des consolations et

des apaisements; et il en était bien réduit à se dire que la religion

est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des

onguents, les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait en retour

une telle volonté de ne plus s’étonner de rien qu’il s’en écartait tout

en l’épiant. Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle... car

elle jaillit en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu

s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre

dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs

plus inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par son art extatique

et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté

de ses vies de Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait le

Surnaturel car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit

chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout quand on y songe? Il était

vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines,

de mettre sur le compte du hasard--qui est lui-même d’ailleurs

indéchiffrable--les événements imprévus, les déveines et les chances...»

Il en était là quand, au plus fort de ses travaux sur le satanisme, il

entra en relations avec une femme, une possédée qui le fit assister à

une messe noire, l’entraîna--sans que, du reste, il s’en rendît

compte,--à commettre un affreux sacrilège. Révolté dès qu’il eut compris

où elle le menait, il rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible

danger car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, chez Satan,

s’expose à demeurer dans son empire et à s’y plaire.

La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le garda de ce péril.

L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait _Là-Bas_, est

indiqué dans cette conversation de deux de ses personnages: «Attester le

Satanisme, dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi

sûr; mais alors si on est logique, il faut croire au Catholicisme et,

dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier; car enfin ce n’est pas le

Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à

lutter contre la religion du Christ.

--Eh bien, crois!

--Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent

et me révoltent.

--Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, reprit des

Hermies, et cependant il y a des moments où je sens que ça vient, où je

crois presque. Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le

surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier

l’évidence; c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac

stupide des libres-penseurs.

--C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. Ah! ce que j’envie la

foi robuste de Carhaix!

--Tu n’es pas difficile! La foi, mais c’est le brise-lames de la vie,

c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en

paix!...[2]»

[2] _Là-Bas_, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique

fervent, dont Durtal--qui est Huysmans--recherche la conversation.

En résumé: à cette période de son existence, Huysmans admet l’inaptitude

de l’art, purement réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre

compte des opérations de la vie spirituelle. Il a constaté, au point de

vue philosophique, que l’école naturaliste dont il fit partie, échouait

lorsqu’elle cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce qu’elle se

cramponnait à un déterminisme controuvé. En ce qui le regarde

personnellement, concluant à l’illusion universelle et au néant foncier

de toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet. Il a

reconnu l’intervention constante du Surnaturel dans les affaires de ce

monde. Il conçoit que la religion catholique pourrait lui apporter le

calme et la tendresse auxquels il aspire; il proclame l’influence

bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il n’entrevoit même

pas la possibilité d’acquérir la foi parce que les dogmes le révoltent;

parce que la pratique lui répugne; parce que sa sensualité refuse de

renoncer aux voluptés défendues--parce que la raison humaine clignote

toujours en lui comme une mauvaise chandelle dans une lanterne aux

vitres enfumées.

C’est la seconde phase.

Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore et indécis, à

l’horizon de son âme. Le Surnaturel diabolique l’a enveloppé, un moment,

de ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses. Le Surnaturel

divin va s’emparer de son cœur et de son intelligence et, par la douleur

physique et morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même et de ce

qui l’entoure, le projeter, presque malgré lui, au pied de la Croix.

Et c’est la troisième phase: celle de la conversion.

Quand l'esprit souffle · 第 12 / 90 题