Il ne se brûla pas la cervelle.--Mais, peu à peu, par l’étude, par
l’expérience, par le spectacle de la tragédie humaine, la conviction
s’insinua en lui que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un
sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit _Là-bas_. Dans
cette préface d’_A Rebours_ qu’il faut toujours citer, parce qu’elle
constitue un document de premier ordre sur son évolution de
l’indifférence à la foi, il écrit: «Ce livre a rappelé l’attention sur
les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le
point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur
l’éternel procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler
les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu très
résolument, en somme, pour l’Église et contre le démon».
Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se confinait le naturalisme,
comprenant que les théories de cette école ne supportaient pas l’examen
parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des certitudes, les
hypothèses chancelantes du déterminisme, il en conclut qu’une telle
doctrine d’art «conduisait tout droit à la stérilité la plus complète,
si l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas contraire, aux
plus fatigantes des redites».
Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il rencontra l’Église et il
constata le rôle capital qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer
dans l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les âmes qui se
tenaient loin d’elle devenaient les victimes d’une force malveillante,
occupée sans cesse à leur fausser le jugement ou à les pervertir.
Il avait découvert le satanisme et il s’attacha passionnément à en
relever les manifestations au Moyen Age d’abord, puis à travers les
siècles et enfin au temps présent. La vie d’un contemporain de Jeanne
d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre de luxure sacrilège, lui
fournit son point de départ. Tandis qu’il en rédigeait les principaux
épisodes, son terrain d’investigation s’étendit; il découvrit la
continuité de l’action diabolique s’avérant par les sabbats, les
maléfices de tous genres et les messes noires. Une documentation très
sûre, ses observations personnelles achevèrent de détruire en lui la
bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme de naguère.
Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes démoniaques les
plus évidents; surtout il était pris de malaise à la pensée que si le
Démon existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister aussi et
que, pour échapper à l’un, il était logique de recourir à l’autre. Ce
qui ne l’empêchait pas de reconnaître, avec une entière sincérité, que
pour trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du cœur, il lui
aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints passages de _Là-Bas_ exposent
cet état d’âme complexe. Celui-ci entre autres: «Par instants, après
certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s’accentuait,
il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences de
prières éparses dans des fumées d’encens... Il pouvait se l’avouer, ce
désir momentané de croire, pour se réfugier hors des âges, sourdait bien
souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails
infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la
quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes,
par des déboires d’argent et des ennuis de terme... Resté célibataire et
sans fortune, il maugréait certains jours contre cette existence qui lui
était faite. Il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des
sujets d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des consolations et
des apaisements; et il en était bien réduit à se dire que la religion
est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des
onguents, les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait en retour
une telle volonté de ne plus s’étonner de rien qu’il s’en écartait tout
en l’épiant. Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle... car
elle jaillit en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu
s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre
dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs
plus inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par son art extatique
et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté
de ses vies de Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait le
Surnaturel car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit
chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout quand on y songe? Il était
vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines,
de mettre sur le compte du hasard--qui est lui-même d’ailleurs
indéchiffrable--les événements imprévus, les déveines et les chances...»
Il en était là quand, au plus fort de ses travaux sur le satanisme, il
entra en relations avec une femme, une possédée qui le fit assister à
une messe noire, l’entraîna--sans que, du reste, il s’en rendît
compte,--à commettre un affreux sacrilège. Révolté dès qu’il eut compris
où elle le menait, il rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible
danger car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, chez Satan,
s’expose à demeurer dans son empire et à s’y plaire.
La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le garda de ce péril.
L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait _Là-Bas_, est
indiqué dans cette conversation de deux de ses personnages: «Attester le
Satanisme, dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi
sûr; mais alors si on est logique, il faut croire au Catholicisme et,
dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier; car enfin ce n’est pas le
Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à
lutter contre la religion du Christ.
--Eh bien, crois!
--Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent
et me révoltent.
--Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, reprit des
Hermies, et cependant il y a des moments où je sens que ça vient, où je
crois presque. Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le
surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier
l’évidence; c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac
stupide des libres-penseurs.
--C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. Ah! ce que j’envie la
foi robuste de Carhaix!
--Tu n’es pas difficile! La foi, mais c’est le brise-lames de la vie,
c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en
paix!...[2]»
[2] _Là-Bas_, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique
fervent, dont Durtal--qui est Huysmans--recherche la conversation.
En résumé: à cette période de son existence, Huysmans admet l’inaptitude
de l’art, purement réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre
compte des opérations de la vie spirituelle. Il a constaté, au point de
vue philosophique, que l’école naturaliste dont il fit partie, échouait
lorsqu’elle cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce qu’elle se
cramponnait à un déterminisme controuvé. En ce qui le regarde
personnellement, concluant à l’illusion universelle et au néant foncier
de toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet. Il a
reconnu l’intervention constante du Surnaturel dans les affaires de ce
monde. Il conçoit que la religion catholique pourrait lui apporter le
calme et la tendresse auxquels il aspire; il proclame l’influence
bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il n’entrevoit même
pas la possibilité d’acquérir la foi parce que les dogmes le révoltent;
parce que la pratique lui répugne; parce que sa sensualité refuse de
renoncer aux voluptés défendues--parce que la raison humaine clignote
toujours en lui comme une mauvaise chandelle dans une lanterne aux
vitres enfumées.
C’est la seconde phase.
Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore et indécis, à
l’horizon de son âme. Le Surnaturel diabolique l’a enveloppé, un moment,
de ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses. Le Surnaturel
divin va s’emparer de son cœur et de son intelligence et, par la douleur
physique et morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même et de ce
qui l’entoure, le projeter, presque malgré lui, au pied de la Croix.
Et c’est la troisième phase: celle de la conversion.