II

Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de bonne heure son père et sa

mère et ne fréquente pas le peu de parents éloignés qui lui restent.

Sans fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun de ses

collègues de bureau. D’autre part, ses confrères de la littérature lui

inspirent presque tous de la répulsion. Sur ces derniers il s’est

exprimé en des termes auxquels quiconque eut l’occasion de vérifier les

mœurs et la tournure d’esprit de ces personnages n’hésitera guère à

souscrire.

Il dit dans _A Rebours_: «Des Esseintes approcha les hommes de lettres

avec lesquels sa pensée devait se sentir mieux à l’aise. Ce fut un

nouveau leurre; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et

mesquins, par leur conversation aussi banale qu’une porte d’église, par

leurs dégoûtantes discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le

nombre des éditions et le bénéfice de la vente.»

Dans _Là-bas_ il insiste: «Durtal jugeait, par expérience, que les

littérateurs se divisaient, à l’heure actuelle, en deux groupes, le

premier composé de cupides bourgeois, le second d’abominables mufles...

Sachant, par expérience aussi, qu’aucune amitié n’est possible avec ces

cormorans toujours à l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des

relations qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille ou dupe.»

Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune amitié dépassant la

camaraderie. Isolé, peu sociable, il possédait cependant une sensibilité

telle que les heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était, à

travers la vie, dans la position d’un homme qu’on aurait dépouillé de

son épiderme, et qu’on obligerait de se promener dans un fourré plein de

ronces.

Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique. Son estomac

délabré se révolte contre les nourritures que la modicité de ses

ressources le force de prendre dans les gargotes où de redoutables

alchimistes cuisinent des poisons lents, mais infaillibles. Résultat:

une bile âcre, des idées noires et de la misanthropie.

Il a peint ses tribulations gastronomiques dans une nouvelle d’une

centaine de pages intitulée _A vau l’eau_: M. Folantin, expéditionnaire

d’âge mûr ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe sans

pouvoir découvrir les «aliments probes» que réclame son tempérament

débilité. Ses angoisses et ses déceptions forment un récit où, en des

phrases d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans se

remémore ses propres déboires. En effet, pour lui, réaliste, attentif à

noter les misères des existences médiocres et à en tirer les arguments

d’un réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un petit bourgeois,

de tempérament chétif et d’entrailles récalcitrantes, offrent autant

d’intérêt que les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque.

Les personnages principaux de ses romans sont d’ailleurs tous des

névrosés et des gastralgiques, par exemple le Jacques Marle d’_En Rade_

et surtout le des Esseintes d’_A Rebours_.

En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire, des joies de la

foule, de la puérilité de ses agitations. Il a fait de ce _dilettante_

de l’artificiel le porte-parole de ses désillusions, de ses inquiétudes

et de ses rancunes contre un monde qu’il abomine. Il lui a donné son

penchant vers les arts d’exception et les littératures faisandées. Il

lui a minutieusement créé une vie hors de la société, dans une maison à

l’écart où tout, depuis l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des

repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et la nature.

Surtout la nature, Huysmans la déteste: «Elle a fait son temps, dit-il

dans _A Rebours_, elle a définitivement lassé, par la dégoûtante

uniformité de ses paysages et de ses ciels, la patience des raffinés. Au

fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle

petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre,

quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de

montagnes et de mers!...»

De même, dans _En Rade_, il vilipende les travaux de la terre: «Quelle

blague que l’or des blés! Il ne pouvait parvenir à trouver que ce

tableau de la moisson, si constamment célébré par les peintres et les

poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu,

des gens dépoitraillés et velus puant le suint, et qui sciaient en

mesure des taillis de rouille.»

Il n’a d’ailleurs presque jamais _vu_ la nature: dans _la Cathédrale_,

il rabroue le soleil et les roses; il compare les montagnes de la

Salette à «des monceaux d’écailles d’huîtres»; autre part, il assimile

le paysage de Lourdes à un décor d’opéra. Seuls, certains aspects de

plaines et de canaux, certains ciels couverts de novembre trouvent grâce

devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité hollandaise.

On saisit maintenant à quel point ce sensitif exaspéré, ce peintre amer

de la sottise et de la laideur, cet inexorable bourreau des conventions

et de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la vie, sauf des

impressions désagréables, ne goûtant quelques voluptés troubles qu’en

des sensations d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées

sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était voué aux tortures du

_spleen_, aux rongements d’esprit les plus irréductibles. Ses gaîtés

même étaient moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des

bouffonneries macabres sur la décomposition des cadavres. (Voir _En

Rade_, p. 243, et _Là-bas_, p. 39.)

Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque, il est attiré par la

littérature religieuse. Il lit parfois les Écritures qui lui suggèrent

des rêveries sur les arts orientaux et de fastueuses évocations de

scènes bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à Assuérus et la

danse de Salomé devant Hérode. Son penchant vers la liturgie commence

aussi à se dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche à la

religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque respectueuse.

Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui vient qu’il puisse se

convertir. Pour lui, l’Église est une sorte de momie macérée dans des

baumes dont les parfums surannés lui agréent, enclose dans une châsse

qu’incrustent de très vieilles pierreries dont l’éclat défaillant lui

flatte l’œil. Le plus souvent elle lui est motif à digressions d’ordre

purement esthétique.

Néanmoins, quand les personnages où il incarna son âme solitaire

souffrent par trop, il leur met dans la bouche le timide regret de ne

point posséder la foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa

tante, qui vient de mourir: «Quelle occupation que la prière, quel

passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d’un

culte. Le soir, on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation et

les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches s’égouttent dans

la longueur des offices, dans l’alanguissement des cantiques et des

vêpres, car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses... La

religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là sont heureux qui

acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les

afflictions de la vie présente. Ah! ma tante Ursule a dû mourir sans

regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore!...»

Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées de vie à rebours de la

nature ont ruiné la santé, des Esseintes, forcé de rentrer dans le

monde, qu’il considère comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs,

s’écrie: «Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule

qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la

nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du

vieil espoir».

Mais ces velléités de chercher un refuge auprès de la Grande

Consolatrice ne tenaient guère. Comme il l’a dit en 1903[1]: «A cette

époque, les mystères du catéchismeme paraissaient enfantins; j’ignorais

parfaitement ma religion; je ne me rendais pas compte que tout est

mystère, que nous vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il

serait encore plus mystérieux que la Providence. Je n’admettais pas la

douleur infligée par un Dieu; je m’imaginais que le pessimisme pouvait

être le consolateur des âmes élevées: quelle bêtise! Jamais le

pessimisme n’a consolé les malades de corps et les alités d’âme...»

[1] Dans une préface pour _A Rebours_ écrite après la conversion.

Il restait donc ballotté entre mille incertitudes, mille raffinements

d’art et de sensualité, d’où il ne sortait que pour sombrer dans une

mélancolie pareille à une nuit sans aurore.

Il était presque mûr pour le suicide. Comme l’écrivait Barbey

d’Aurevilly rendant compte d’_A Rebours_: «Après avoir écrit un tel

livre, il ne reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou à se

faire chrétien».

Quand l'esprit souffle · 第 11 / 90 题