Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de bonne heure son père et sa
mère et ne fréquente pas le peu de parents éloignés qui lui restent.
Sans fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun de ses
collègues de bureau. D’autre part, ses confrères de la littérature lui
inspirent presque tous de la répulsion. Sur ces derniers il s’est
exprimé en des termes auxquels quiconque eut l’occasion de vérifier les
mœurs et la tournure d’esprit de ces personnages n’hésitera guère à
souscrire.
Il dit dans _A Rebours_: «Des Esseintes approcha les hommes de lettres
avec lesquels sa pensée devait se sentir mieux à l’aise. Ce fut un
nouveau leurre; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et
mesquins, par leur conversation aussi banale qu’une porte d’église, par
leurs dégoûtantes discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le
nombre des éditions et le bénéfice de la vente.»
Dans _Là-bas_ il insiste: «Durtal jugeait, par expérience, que les
littérateurs se divisaient, à l’heure actuelle, en deux groupes, le
premier composé de cupides bourgeois, le second d’abominables mufles...
Sachant, par expérience aussi, qu’aucune amitié n’est possible avec ces
cormorans toujours à l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des
relations qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille ou dupe.»
Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune amitié dépassant la
camaraderie. Isolé, peu sociable, il possédait cependant une sensibilité
telle que les heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était, à
travers la vie, dans la position d’un homme qu’on aurait dépouillé de
son épiderme, et qu’on obligerait de se promener dans un fourré plein de
ronces.
Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique. Son estomac
délabré se révolte contre les nourritures que la modicité de ses
ressources le force de prendre dans les gargotes où de redoutables
alchimistes cuisinent des poisons lents, mais infaillibles. Résultat:
une bile âcre, des idées noires et de la misanthropie.
Il a peint ses tribulations gastronomiques dans une nouvelle d’une
centaine de pages intitulée _A vau l’eau_: M. Folantin, expéditionnaire
d’âge mûr ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe sans
pouvoir découvrir les «aliments probes» que réclame son tempérament
débilité. Ses angoisses et ses déceptions forment un récit où, en des
phrases d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans se
remémore ses propres déboires. En effet, pour lui, réaliste, attentif à
noter les misères des existences médiocres et à en tirer les arguments
d’un réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un petit bourgeois,
de tempérament chétif et d’entrailles récalcitrantes, offrent autant
d’intérêt que les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque.
Les personnages principaux de ses romans sont d’ailleurs tous des
névrosés et des gastralgiques, par exemple le Jacques Marle d’_En Rade_
et surtout le des Esseintes d’_A Rebours_.
En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire, des joies de la
foule, de la puérilité de ses agitations. Il a fait de ce _dilettante_
de l’artificiel le porte-parole de ses désillusions, de ses inquiétudes
et de ses rancunes contre un monde qu’il abomine. Il lui a donné son
penchant vers les arts d’exception et les littératures faisandées. Il
lui a minutieusement créé une vie hors de la société, dans une maison à
l’écart où tout, depuis l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des
repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et la nature.
Surtout la nature, Huysmans la déteste: «Elle a fait son temps, dit-il
dans _A Rebours_, elle a définitivement lassé, par la dégoûtante
uniformité de ses paysages et de ses ciels, la patience des raffinés. Au
fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle
petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre,
quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de
montagnes et de mers!...»
De même, dans _En Rade_, il vilipende les travaux de la terre: «Quelle
blague que l’or des blés! Il ne pouvait parvenir à trouver que ce
tableau de la moisson, si constamment célébré par les peintres et les
poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu,
des gens dépoitraillés et velus puant le suint, et qui sciaient en
mesure des taillis de rouille.»
Il n’a d’ailleurs presque jamais _vu_ la nature: dans _la Cathédrale_,
il rabroue le soleil et les roses; il compare les montagnes de la
Salette à «des monceaux d’écailles d’huîtres»; autre part, il assimile
le paysage de Lourdes à un décor d’opéra. Seuls, certains aspects de
plaines et de canaux, certains ciels couverts de novembre trouvent grâce
devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité hollandaise.
On saisit maintenant à quel point ce sensitif exaspéré, ce peintre amer
de la sottise et de la laideur, cet inexorable bourreau des conventions
et de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la vie, sauf des
impressions désagréables, ne goûtant quelques voluptés troubles qu’en
des sensations d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées
sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était voué aux tortures du
_spleen_, aux rongements d’esprit les plus irréductibles. Ses gaîtés
même étaient moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des
bouffonneries macabres sur la décomposition des cadavres. (Voir _En
Rade_, p. 243, et _Là-bas_, p. 39.)
Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque, il est attiré par la
littérature religieuse. Il lit parfois les Écritures qui lui suggèrent
des rêveries sur les arts orientaux et de fastueuses évocations de
scènes bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à Assuérus et la
danse de Salomé devant Hérode. Son penchant vers la liturgie commence
aussi à se dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche à la
religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque respectueuse.
Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui vient qu’il puisse se
convertir. Pour lui, l’Église est une sorte de momie macérée dans des
baumes dont les parfums surannés lui agréent, enclose dans une châsse
qu’incrustent de très vieilles pierreries dont l’éclat défaillant lui
flatte l’œil. Le plus souvent elle lui est motif à digressions d’ordre
purement esthétique.
Néanmoins, quand les personnages où il incarna son âme solitaire
souffrent par trop, il leur met dans la bouche le timide regret de ne
point posséder la foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa
tante, qui vient de mourir: «Quelle occupation que la prière, quel
passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d’un
culte. Le soir, on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation et
les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches s’égouttent dans
la longueur des offices, dans l’alanguissement des cantiques et des
vêpres, car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses... La
religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là sont heureux qui
acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les
afflictions de la vie présente. Ah! ma tante Ursule a dû mourir sans
regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore!...»
Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées de vie à rebours de la
nature ont ruiné la santé, des Esseintes, forcé de rentrer dans le
monde, qu’il considère comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs,
s’écrie: «Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule
qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la
nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du
vieil espoir».
Mais ces velléités de chercher un refuge auprès de la Grande
Consolatrice ne tenaient guère. Comme il l’a dit en 1903[1]: «A cette
époque, les mystères du catéchismeme paraissaient enfantins; j’ignorais
parfaitement ma religion; je ne me rendais pas compte que tout est
mystère, que nous vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il
serait encore plus mystérieux que la Providence. Je n’admettais pas la
douleur infligée par un Dieu; je m’imaginais que le pessimisme pouvait
être le consolateur des âmes élevées: quelle bêtise! Jamais le
pessimisme n’a consolé les malades de corps et les alités d’âme...»
[1] Dans une préface pour _A Rebours_ écrite après la conversion.
Il restait donc ballotté entre mille incertitudes, mille raffinements
d’art et de sensualité, d’où il ne sortait que pour sombrer dans une
mélancolie pareille à une nuit sans aurore.
Il était presque mûr pour le suicide. Comme l’écrivait Barbey
d’Aurevilly rendant compte d’_A Rebours_: «Après avoir écrit un tel
livre, il ne reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou à se
faire chrétien».