_Notre amour de Dieu est fait de nos déceptions et de nos
douleurs. Qu’est-ce qu’un cœur qui n’est pas brisé? Peu de
chose. C’est lorsque nous n’attendons plus rien des hommes que
nous valons tout ce que nous pouvons valoir._
Jules Lemaître.
I
Imaginez un homme que le train-train de la vie quotidienne dégoûte au
suprême degré, que le contact des neuf-dixièmes de ses contemporains
horripile, et qui tient le siècle où il vit pour un résumé de toutes les
platitudes, de toutes les laideurs et de toutes les vilenies.
Ajoutez qu’il digère mal, qu’il souffre de névralgies fréquentes et que
son système nerveux vibre à l’excès, d’une façon presque continuelle.
Notez aussi que c’est un écrivain dont l’art, en haine du «déjà vu», du
«déjà dit», se plaît à l’analyse d’états d’âmes anormaux, à la recherche
de sensations insolites, à la peinture de milieux exceptionnels.
Douez-le d’un talent plus apte à décrire les ridicules et les vices de
la pauvre espèce humaine, qu’à en souligner les beaux côtés et les
vertus. Gratifiez-le, en outre, d’un style brutal, barbare, tourmenté,
plaqué de couleurs violentes mais, par cela même, prodigieusement
évocatoire.
Enfin n’oubliez pas qu’il a perdu la foi depuis une trentaine d’années,
que le goût du néant et le plus sombre pessimisme régissent toutes ses
pensées--vous aurez une œuvre qui pourrait se qualifier: l’épopée
réaliste de la désespérance et vous aurez la personnalité de Joris-Karl
Huysmans avant sa conversion.
Comment il est allé du naturalisme au surnaturel, de Schopenhauer à la
Vierge auxiliatrice, c’est ce qu’expliquent fort clairement ses
principaux livres. Nous le trouvons incrédule et souffrant, mais
intéressé par les choses religieuses et leur témoignant, jusqu’à un
certain point, de la sympathie dans _En Rade_, _A vau-l’eau_, _A
rebours_; souffrant mais en voie de retour à Dieu dans _Là-bas_;
souffrant mais plein de ferveur au cours de sa conversion et durant les
années qui la suivirent dans _En Route_, _la Cathédrale_, _l’Oblat_,
_Foules de Lourdes_ et _Sainte Lydwine_.
Voyons d’abord la première période.