CHAPITRE LIX

Werther et don Juan.

Parmi les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqué d'un pauvre

amoureux et qu'il a quitté le salon, ordinairement la conversation finit

par agiter la question de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes

comme le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste serait plus

exact si j'eusse cité Saint-Preux, mais c'est un si plat personnage, que

je ferais tort aux âmes tendres en le leur donnant pour représentant.

Le caractère de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus

utiles et estimées dans le monde: l'admirable intrépidité, l'esprit de

ressource, la vivacité, le sang-froid, l'esprit amusant, etc.

Les don Juan ont de grands moments de sécheresse et une vieillesse fort

triste; mais la plupart des hommes n'arrivent pas à la vieillesse.

Les amoureux jouent un pauvre rôle le soir dans le salon, car l'on n'a

de talent et de force auprès des femmes qu'autant qu'on met à les avoir

exactement le même intérêt qu'à une partie de billard. Comme la société

connaît aux amoureux un grand intérêt dans la vie, quelque esprit qu'ils

aient, ils prêtent le flanc à la plaisanterie; mais le matin en

s'éveillant, au lieu d'avoir de l'humeur jusqu'à ce que quelque chose de

piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent à ce qu'ils

aiment et font des châteaux en Espagne habités par le bonheur.

L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts, à toutes les

impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des

bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance

du _beau_, sous quelque forme qu'il se présente, fût-ce sous un habit de

bure. Il fait trouver le bonheur même sous les richesses[211]. Ces

âmes-là, au lieu d'être sujettes à se blaser comme Mielhan, Bezenval,

etc., deviennent folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les

femmes douées d'une certaine élévation d'âme qui, après la première

jeunesse, savent voir l'amour où il est, et quel est cet amour,

échappent en général aux don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que

la qualité des conquêtes. Remarquez, au désavantage de la considération

des âmes tendres, que la publicité est nécessaire au triomphe des don

Juan, comme le secret à ceux des Werther. La plupart des gens qui

s'occupent de femmes par état sont nés au sein d'une grande aisance,

c'est-à-dire sont, par le fait de leur éducation et par l'imitation de

ce qui les entourait dans leur jeunesse, égoïstes et secs[212].

[211] Premier volume de la _Nouvelle Héloïse_, et tous les volumes, si

Saint-Preux se fût trouvé avoir l'ombre du caractère; mais c'était

un vrai poète, un bavard sans résolution, qui n'avait du coeur

qu'après avoir péroré, d'ailleurs homme fort plat. Ces gens-là ont

l'immense avantage de ne pas choquer l'orgueil féminin, et de ne

jamais donner d'_étonnement_ à leur amie. Qu'on pèse ce mot; c'est

peut-être là tout le secret du succès des hommes plats auprès des

femmes distinguées. Cependant l'amour n'est pas une passion

qu'autant qu'il fait oublier l'amour-propre. Elles ne sentent donc

pas complètement l'amour, les femmes qui, comme L.., lui demandent

les plaisirs de l'orgueil. Sans s'en douter, elles sont à la même

hauteur que l'homme prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche

dans l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulent l'amour et

l'orgueil; mais l'amour se retire la rougeur sur le front; c'est le

plus orgueilleux des despotes: ou il est tout, ou il n'est rien.

[212] Voir une page d'André Chénier, _OEuvres_, page 370; ou bien

ouvrir les yeux dans le monde, ce qui est plus difficile. «En

général, ceux que nous appelons patriciens sont plus éloignés que

les autres hommes de rien aimer», dit l'empereur Marc-Aurèle.

(_Pensées_, page 50.)

Les vrais don Juan finissent même par regarder les femmes comme le parti

ennemi, et par se réjouir de leurs malheurs de tous genres.

Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous montrait à Munich la

vraie manière d'être heureux par la volupté, même sans l'amour-passion.

«Je vois qu'une femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me trouve

tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que lui dire.» Bien loin

de mettre son amour-propre à rougir et à se venger de ce moment

d'embarras, il le cultivait précieusement comme la source du bonheur.

Chez cet aimable jeune homme, l'amour goût était tout à fait exempt de

la vanité qui corrode; c'était une nuance affaiblie, mais pure et sans

mélange, de l'amour véritable; et il respectait toutes les femmes comme

des êtres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 février

1820).

Comme on ne se choisit pas un tempérament, c'est-à-dire une âme, l'on ne

se donne pas un rôle supérieur. J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu

auraient eu beau faire, malgré tout leur esprit, ils n'auraient pu

changer de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers que le duc

n'a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de

la Chevrette, auprès de Mme d'Houdetot; à Venise, en écoutant la musique

des _Scuole_; et à Turin aux pieds de Mme Bazile. Mais aussi il n'eut

jamais à rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprès de Mme de

Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie.

Le rôle des Saint Preux est plus doux et remplit tous les moments de

l'existence; mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus

brillant. Si Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire

et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scène du

monde à la dernière place, tandis que don Juan se voit une réputation

superbe parmi les hommes, et pourra peut-être encore plaire à une femme

tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses goûts libertins.

Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me semble que la

question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux,

c'est que don Juan réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au

lieu d'avoir, comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses

désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité,

comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se

perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense

comme un général au succès de ses manoeuvres[213], et, en un mot, tue

l'amour, au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.

[213] Comparez _Lovelace_ à _Tom Jones_.

Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre raison qui l'est pour

le moins autant à mes yeux, mais que, grâce à la méchanceté de la

providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c'est

que l'habitude de la justice me paraît, sauf les accidents, la route la

plus assurée pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas

scélérats[214].

[214] Voir la _Vie privée du duc de Richelieu_, 9 volumes in-8º.

Pourquoi, au moment où un assassin tue un homme, ne tombe-t-il pas

mort aux pieds de sa victime? Pourquoi les maladies? et, s'il y a

des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il pas de la

colique? Pourquoi Henri IV règne-t-il vingt et un ans, et Louis XV

cinquante-neuf? Pourquoi la durée de la vie n'est-elle pas en

proportion exacte avec le degré de vertu de chaque homme? Et autres

questions _infâmes_, diront les philosophes anglais, qu'il n'y a

assurément aucun mérite à poser, mais auxquelles il y aurait quelque

mérite à répondre autrement que par des injures et du _cant_.

Pour être heureux dans le crime, il faudrait exactement n'avoir pas de

remords. Je ne sais si un tel être peut exister[215]; je ne l'ai jamais

rencontré, et je parierais que l'aventure de Mme Michelin troublait les

nuits du duc de Richelieu.

[215] Voir Néron après le meurtre de sa mère, dans Suétone; et

cependant de quelles belles masses de flatterie n'était-il pas

environné?

Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement pas de sympathie,

ou pouvoir mettre à mort le genre humain[216].

[216] La cruauté n'est qu'une sympathie souffrante. Le _pouvoir_ n'est

le premier des bonheurs, après l'amour, que parce que l'on croît

être en état de _commander la sympathie_.

Les gens qui ne connaissent l'amour que par les romans éprouveront une

répugnance naturelle en lisant ces phrases en faveur de la vertu en

amour. C'est que, par les lois du roman, la peinture de l'amour vertueux

est essentiellement ennuyeuse et peu intéressante. Le sentiment de la

vertu paraît ainsi de loin neutraliser celui de l'amour, et les paroles

_amour vertueux_ semblent synonymes d'amour faible. Mais tout cela est

une _infirmité_ de l'art de peindre, qui ne fait rien à la passion telle

qu'elle existe dans la nature[217].

[217] Si l'on peint aux yeux du spectateur le sentiment de la vertu à

côté du sentiment de l'amour, on se trouve avoir représenté un coeur

partagé entre deux sentiments. La vertu dans les romans n'est bonne

qu'à sacrifier. Julie d'Étanges.

Je demande la permission de faire le portrait du plus intime de mes

amis.

Don Juan abjure tous les devoirs qui le lient au reste des hommes. Dans

le grand marché de la vie, c'est un marchand de mauvaise foi qui prend

toujours et ne paye jamais. L'idée de l'égalité lui inspire la rage que

l'eau donne à l'hydrophobe; c'est pour cela que l'orgueil de la

naissance va si bien au caractère de don Juan. Avec l'idée de l'égalité

des droits disparaît celle de la justice, ou plutôt si don Juan est

sorti d'un sang illustre, ces idées communes ne l'ont jamais approché;

et je croirais assez qu'un homme qui porte un nom historique est plus

disposé qu'un autre à mettre le feu à une ville pour se faire cuire un

oeuf[218]. Il faut l'excuser; il est tellement possédé de l'amour de

soi-même, qu'il arrive au point de perdre l'idée du mal qu'il cause, et

de ne voir plus que lui dans l'univers qui puisse jouir ou souffrir.

Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie

dans notre propre coeur et éloignent la méfiance de celui des autres,

don Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s'applaudit de ne

songer qu'à soi, tandis qu'il voit les autres hommes sacrifier au

devoir; il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais, au milieu de

son triomphe, à peine à trente ans, il s'aperçoit avec étonnement que la

vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour ce qui faisait tous

ses plaisirs. Don Juan me disait à Thorn, dans un accès d'humeur noire:

«Il n'y a pas vingt variétés de femmes, et une fois qu'on en a eu deux

ou trois de chaque variété, la satiété commence.» Je répondais: «Il n'y

a que l'imagination qui échappe pour toujours à la satiété. Chaque femme

inspire un intérêt différent, et bien plus, la même femme, si le hasard

vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours

de la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d'une manière

différente. Mais une femme tendre, même en vous aimant, ne produirait

sur vous, par ses prétentions à l'égalité, que l'irritation de

l'orgueil. Votre manière d'avoir les femmes tue toutes les autres

jouissances de la vie; celle de Werther les centuple.»

[218] Voir Saint-Simon, fausse couche de Mme la duchesse de Bourgogne,

et Mme de Motteville, _passim_. Cette princesse, qui s'étonnait que

les autres femmes eussent cinq doigts à la main comme elle; ce duc

d'Orléans, Gaston, frère de Louis XIII, trouvant si simple que ses

favoris allassent à l'échafaud pour lui faire plaisir. Voyez, en

1820, ces messieurs mettre en avant une loi d'élection qui peut

ramener les Robespierre en France, etc., etc.; voyez Naples en 1799.

(Je laisse cette note écrite en 1820. Liste des grands seigneurs de

1778 avec des notes sur leur moralité, données par le général

Laclos, vue à Naples, chez le marquis Berio; manuscrit de plus de

trois cents pages bien scandaleux.)

Ce triste drame arrive au dénouement. On voit le don Juan vieillissant

s'en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le

voit, tourmenté du poison qui le dévore, s'agiter en tous sens et

changer continuellement d'objet. Mais, quel que soit le brillant des

apparences, tout se termine pour lui à changer de peine; il se donne de

l'ennui paisible ou de l'ennui agité: voilà le seul choix qui lui reste.

Enfin il découvre et s'avoue à soi-même cette fatale vérité; dès lors il

est réduit pour toute jouissance à faire sentir son pouvoir, et à faire

ouvertement le mal pour le mal. C'est aussi le dernier degré du malheur

habituel; aucun poète n'a osé en présenter l'image fidèle, ce tableau

ressemblant ferait horreur.

Mais on peut espérer qu'un homme supérieur détournera ses pas de cette

route fatale, car il y a une contradiction au fond du caractère de don

Juan. Je lui ai supposé beaucoup d'esprit, et beaucoup d'esprit conduit

à la découverte de la vertu par le chemin du temple de la gloire[219].

[219] Le caractère du jeune privilégié, en 1822, est assez

correctement représenté par le brave Bothwell, d'_Old Mortality_.

La Rochefoucauld, qui s'entendait pourtant en amour-propre, et qui dans

la vie réelle n'était rien moins qu'un nigaud d'homme de lettres[220],

dit (267): «Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux

par la passion que l'on a que par celle que l'on inspire.»

[220] Voir les Mémoires de Retz, et le mauvais moment qu'il fit passer

au coadjuteur, entre deux portes, au Parlement.

Le bonheur de don Juan n'est que de la vanité basée, il est vrai, sur

des circonstances amenées par beaucoup d'esprit et d'activité; mais il

doit sentir que le moindre général qui gagne une bataille, que le

moindre préfet qui contient un département, a une jouissance plus

remarquable que la sienne; tandis que le bonheur du duc de Nemours quand

Mme de Clèves lui dit qu'elle l'aime est, je crois, au-dessus du bonheur

de Napoléon à Marengo.

L'amour à la don Juan est un sentiment dans le genre du goût pour la

chasse. C'est un besoin d'activité qui doit être réveillé par des objets

divers et mettant sans cesse en doute votre talent.

L'amour à la Werther est comme le sentiment d'un écolier qui fait une

tragédie et mille fois mieux; c'est un but nouveau dans la vie, auquel

tout se rapporte, et qui change la face de tout. L'amour-passion jette

aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une

nouveauté inventée d'hier. Il s'étonne de n'avoir jamais vu le spectacle

singulier qui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant,

tout respire l'intérêt le plus passionné[221]. Un amant voit la femme

qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre,

et faisant cent lieues pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre,

chaque rocher lui parle d'elle d'une manière différente et lui en

apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas de ce spectacle

magique, don Juan a besoin que les objets extérieurs, qui n'ont de prix

pour lui que par leur degré d'utilité, lui soient rendus piquants par

quelque intrigue nouvelle.

[221] Vol. 1819. Les Chèvrefeuilles à la descente.

L'amour à la Werther a de singuliers plaisirs; après un an ou deux,

quand l'amant n'a plus, pour ainsi dire, qu'une âme avec ce qu'il aime,

et cela, chose étrange, même indépendamment des succès en amour, même

avec les rigueurs de sa maîtresse, quoi qu'il fasse ou qu'il voie, il se

demande: «Que dirait-elle si elle était avec moi? que lui dirais-je de

cette vue de _Casa-Lecchio_?» Il lui parle, il écoute ses réponses, il

rit des plaisanteries qu'elle lui fait. A cent lieues d'elle et sous le

poids de sa colère, il se surprend à se faire cette réflexion: «Léonore

était fort gaie ce soir.» Il se réveille: «Mais, mon Dieu! se dit-il en

soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins que moi!»

«--Mais vous m'impatientez, me dit un de mes amis auquel je lis cette

remarque: vous opposez sans cesse l'homme passionné au don Juan, ce

n'est pas là la question. Vous auriez raison si l'on pouvait à volonté

se donner une passion. Mais dans l'indifférence, que

faire?»--L'amour-goût, sans horreurs. Les horreurs viennent toujours

d'une petite âme qui a besoin de se rassurer sur son propre mérite.

Continuons. Les don Juan doivent avoir bien de la peine à convenir de la

vérité de cet état de l'âme dont je parlais tout à l'heure. Outre qu'ils

ne peuvent le voir ni le sentir, il choque trop leur vanité. L'erreur de

leur vie est de croire conquérir en quinze jours ce qu'un amant transi

obtient à peine en six mois. Ils se fondent sur des expériences faites

aux dépens de ces pauvres diables qui n'ont ni l'âme qu'il faut pour

plaire, en révélant ses mouvements naïfs à une femme tendre, ni l'esprit

nécessaire pour le rôle de don Juan. Ils ne veulent pas voir que ce

qu'ils obtiennent, fût-il même accordé par la même femme, n'est pas la

même chose.

L'homme prudent sans cesse se méfie.

C'est pour cela que des amants trompeurs

Le nombre est grand. Les dames que l'on prie

Font soupirer longtemps des serviteurs

Qui n'ont jamais été faux de leur vie.

Mais du trésor qu'elles donnent enfin

Le prix n'est su que du coeur qui le goûte;

Plus on l'achète et plus il est divin:

Le lot d'amour ne vaut pas ce qu'il coûte.

NIVERNAIS, _le Troubadour Guillaume de la Tour_, III, 342.

L'amour-passion à l'égard des don Juan peut se comparer à une route

singulière, escarpée, incommode, qui commence à la vérité parmi des

bosquets charmants, mais bientôt se perd entre des rochers taillés à

pic, dont l'aspect n'a rien de flatteur pour les yeux vulgaires. Peu à

peu la route s'enfonce dans les hautes montagnes au milieu d'une forêt

sombre dont les arbres immenses, en interceptant le jour par leurs têtes

touffues et élevées jusqu'au ciel, jettent une sorte d'horreur dans les

âmes non trempées par le danger.

Après avoir erré péniblement comme dans un labyrinthe infini dont les

détours multipliés impatientent l'amour-propre, tout à coup l'on fait un

détour, et l'on se trouve dans un monde nouveau, dans la délicieuse

vallée de Cachemire de Lalla-Rook.

Comment les don Juan, qui ne s'engagent jamais dans cette route ou qui

n'y font tout au plus que quelques pas, pourraient-ils juger des aspects

qu'elle présente au bout du voyage?

* * * * *

«Vous voyez que l'inconstance est bonne:

«Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.»

--Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on

par l'inconstance? le plaisir apparemment.

Mais le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie femme désirée

quinze jours et gardée trois mois, est _différent_ du plaisir que l'on

trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix.

Si je ne mets pas _toujours_, c'est qu'on dit que la vieillesse,

changeant nos organes, nous rend incapables d'aimer; pour moi, je n'en

crois rien. Votre maîtresse, devenue votre amie intime, vous donne

d'autres plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C'est une fleur qui,

après avoir été rose le matin, dans la saison des fleurs, se change en

un fruit délicieux le soir, quand les roses ne sont plus de saison[222].

[222] Voir les Mémoires de Collé; sa femme.

Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse dans toute la

force du terme; on ne l'aborde qu'en tremblant, et, dirais-je aux don

Juan, l'homme qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour sont

toujours en proportion de la crainte.

Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur de

l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les

désespoirs d'amour; ils font anecdote; personne ne fait attention aux

vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.

«L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui.»--Je le crois

bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au courage de se tuer.

Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que dans la

variété. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dépens

du bordeaux ne fait que dire avec plus ou moins d'éloquence: «J'aime

mieux le Champagne.»

Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison, s'ils se

connaissent bien eux-mêmes, et s'ils courent après le genre de bonheur

qui est le mieux adapté à leurs organes[223] et à leurs habitudes. Ce

qui gâte le parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent

de ce côté par manque de courage.

[223] Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent:

«L'injustice, dans les relations de la vie sociale, produit

sécheresse, défiance et malheur.»

Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la peine de s'étudier

soi-même, a son _beau idéal_, et il me semble qu'il y a toujours un peu

de ridicule à vouloir convertir son voisin.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 89 / 341 题