Werther et don Juan.
Parmi les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqué d'un pauvre
amoureux et qu'il a quitté le salon, ordinairement la conversation finit
par agiter la question de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes
comme le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste serait plus
exact si j'eusse cité Saint-Preux, mais c'est un si plat personnage, que
je ferais tort aux âmes tendres en le leur donnant pour représentant.
Le caractère de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus
utiles et estimées dans le monde: l'admirable intrépidité, l'esprit de
ressource, la vivacité, le sang-froid, l'esprit amusant, etc.
Les don Juan ont de grands moments de sécheresse et une vieillesse fort
triste; mais la plupart des hommes n'arrivent pas à la vieillesse.
Les amoureux jouent un pauvre rôle le soir dans le salon, car l'on n'a
de talent et de force auprès des femmes qu'autant qu'on met à les avoir
exactement le même intérêt qu'à une partie de billard. Comme la société
connaît aux amoureux un grand intérêt dans la vie, quelque esprit qu'ils
aient, ils prêtent le flanc à la plaisanterie; mais le matin en
s'éveillant, au lieu d'avoir de l'humeur jusqu'à ce que quelque chose de
piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent à ce qu'ils
aiment et font des châteaux en Espagne habités par le bonheur.
L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts, à toutes les
impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des
bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance
du _beau_, sous quelque forme qu'il se présente, fût-ce sous un habit de
bure. Il fait trouver le bonheur même sous les richesses[211]. Ces
âmes-là, au lieu d'être sujettes à se blaser comme Mielhan, Bezenval,
etc., deviennent folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les
femmes douées d'une certaine élévation d'âme qui, après la première
jeunesse, savent voir l'amour où il est, et quel est cet amour,
échappent en général aux don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que
la qualité des conquêtes. Remarquez, au désavantage de la considération
des âmes tendres, que la publicité est nécessaire au triomphe des don
Juan, comme le secret à ceux des Werther. La plupart des gens qui
s'occupent de femmes par état sont nés au sein d'une grande aisance,
c'est-à-dire sont, par le fait de leur éducation et par l'imitation de
ce qui les entourait dans leur jeunesse, égoïstes et secs[212].
[211] Premier volume de la _Nouvelle Héloïse_, et tous les volumes, si
Saint-Preux se fût trouvé avoir l'ombre du caractère; mais c'était
un vrai poète, un bavard sans résolution, qui n'avait du coeur
qu'après avoir péroré, d'ailleurs homme fort plat. Ces gens-là ont
l'immense avantage de ne pas choquer l'orgueil féminin, et de ne
jamais donner d'_étonnement_ à leur amie. Qu'on pèse ce mot; c'est
peut-être là tout le secret du succès des hommes plats auprès des
femmes distinguées. Cependant l'amour n'est pas une passion
qu'autant qu'il fait oublier l'amour-propre. Elles ne sentent donc
pas complètement l'amour, les femmes qui, comme L.., lui demandent
les plaisirs de l'orgueil. Sans s'en douter, elles sont à la même
hauteur que l'homme prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche
dans l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulent l'amour et
l'orgueil; mais l'amour se retire la rougeur sur le front; c'est le
plus orgueilleux des despotes: ou il est tout, ou il n'est rien.
[212] Voir une page d'André Chénier, _OEuvres_, page 370; ou bien
ouvrir les yeux dans le monde, ce qui est plus difficile. «En
général, ceux que nous appelons patriciens sont plus éloignés que
les autres hommes de rien aimer», dit l'empereur Marc-Aurèle.
(_Pensées_, page 50.)
Les vrais don Juan finissent même par regarder les femmes comme le parti
ennemi, et par se réjouir de leurs malheurs de tous genres.
Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous montrait à Munich la
vraie manière d'être heureux par la volupté, même sans l'amour-passion.
«Je vois qu'une femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me trouve
tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que lui dire.» Bien loin
de mettre son amour-propre à rougir et à se venger de ce moment
d'embarras, il le cultivait précieusement comme la source du bonheur.
Chez cet aimable jeune homme, l'amour goût était tout à fait exempt de
la vanité qui corrode; c'était une nuance affaiblie, mais pure et sans
mélange, de l'amour véritable; et il respectait toutes les femmes comme
des êtres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 février
1820).
Comme on ne se choisit pas un tempérament, c'est-à-dire une âme, l'on ne
se donne pas un rôle supérieur. J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu
auraient eu beau faire, malgré tout leur esprit, ils n'auraient pu
changer de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers que le duc
n'a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de
la Chevrette, auprès de Mme d'Houdetot; à Venise, en écoutant la musique
des _Scuole_; et à Turin aux pieds de Mme Bazile. Mais aussi il n'eut
jamais à rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprès de Mme de
Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie.
Le rôle des Saint Preux est plus doux et remplit tous les moments de
l'existence; mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus
brillant. Si Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire
et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scène du
monde à la dernière place, tandis que don Juan se voit une réputation
superbe parmi les hommes, et pourra peut-être encore plaire à une femme
tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses goûts libertins.
Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me semble que la
question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux,
c'est que don Juan réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au
lieu d'avoir, comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses
désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité,
comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se
perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense
comme un général au succès de ses manoeuvres[213], et, en un mot, tue
l'amour, au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.
[213] Comparez _Lovelace_ à _Tom Jones_.
Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre raison qui l'est pour
le moins autant à mes yeux, mais que, grâce à la méchanceté de la
providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c'est
que l'habitude de la justice me paraît, sauf les accidents, la route la
plus assurée pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas
scélérats[214].
[214] Voir la _Vie privée du duc de Richelieu_, 9 volumes in-8º.
Pourquoi, au moment où un assassin tue un homme, ne tombe-t-il pas
mort aux pieds de sa victime? Pourquoi les maladies? et, s'il y a
des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il pas de la
colique? Pourquoi Henri IV règne-t-il vingt et un ans, et Louis XV
cinquante-neuf? Pourquoi la durée de la vie n'est-elle pas en
proportion exacte avec le degré de vertu de chaque homme? Et autres
questions _infâmes_, diront les philosophes anglais, qu'il n'y a
assurément aucun mérite à poser, mais auxquelles il y aurait quelque
mérite à répondre autrement que par des injures et du _cant_.
Pour être heureux dans le crime, il faudrait exactement n'avoir pas de
remords. Je ne sais si un tel être peut exister[215]; je ne l'ai jamais
rencontré, et je parierais que l'aventure de Mme Michelin troublait les
nuits du duc de Richelieu.
[215] Voir Néron après le meurtre de sa mère, dans Suétone; et
cependant de quelles belles masses de flatterie n'était-il pas
environné?
Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement pas de sympathie,
ou pouvoir mettre à mort le genre humain[216].
[216] La cruauté n'est qu'une sympathie souffrante. Le _pouvoir_ n'est
le premier des bonheurs, après l'amour, que parce que l'on croît
être en état de _commander la sympathie_.
Les gens qui ne connaissent l'amour que par les romans éprouveront une
répugnance naturelle en lisant ces phrases en faveur de la vertu en
amour. C'est que, par les lois du roman, la peinture de l'amour vertueux
est essentiellement ennuyeuse et peu intéressante. Le sentiment de la
vertu paraît ainsi de loin neutraliser celui de l'amour, et les paroles
_amour vertueux_ semblent synonymes d'amour faible. Mais tout cela est
une _infirmité_ de l'art de peindre, qui ne fait rien à la passion telle
qu'elle existe dans la nature[217].
[217] Si l'on peint aux yeux du spectateur le sentiment de la vertu à
côté du sentiment de l'amour, on se trouve avoir représenté un coeur
partagé entre deux sentiments. La vertu dans les romans n'est bonne
qu'à sacrifier. Julie d'Étanges.
Je demande la permission de faire le portrait du plus intime de mes
amis.
Don Juan abjure tous les devoirs qui le lient au reste des hommes. Dans
le grand marché de la vie, c'est un marchand de mauvaise foi qui prend
toujours et ne paye jamais. L'idée de l'égalité lui inspire la rage que
l'eau donne à l'hydrophobe; c'est pour cela que l'orgueil de la
naissance va si bien au caractère de don Juan. Avec l'idée de l'égalité
des droits disparaît celle de la justice, ou plutôt si don Juan est
sorti d'un sang illustre, ces idées communes ne l'ont jamais approché;
et je croirais assez qu'un homme qui porte un nom historique est plus
disposé qu'un autre à mettre le feu à une ville pour se faire cuire un
oeuf[218]. Il faut l'excuser; il est tellement possédé de l'amour de
soi-même, qu'il arrive au point de perdre l'idée du mal qu'il cause, et
de ne voir plus que lui dans l'univers qui puisse jouir ou souffrir.
Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie
dans notre propre coeur et éloignent la méfiance de celui des autres,
don Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s'applaudit de ne
songer qu'à soi, tandis qu'il voit les autres hommes sacrifier au
devoir; il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais, au milieu de
son triomphe, à peine à trente ans, il s'aperçoit avec étonnement que la
vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour ce qui faisait tous
ses plaisirs. Don Juan me disait à Thorn, dans un accès d'humeur noire:
«Il n'y a pas vingt variétés de femmes, et une fois qu'on en a eu deux
ou trois de chaque variété, la satiété commence.» Je répondais: «Il n'y
a que l'imagination qui échappe pour toujours à la satiété. Chaque femme
inspire un intérêt différent, et bien plus, la même femme, si le hasard
vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours
de la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d'une manière
différente. Mais une femme tendre, même en vous aimant, ne produirait
sur vous, par ses prétentions à l'égalité, que l'irritation de
l'orgueil. Votre manière d'avoir les femmes tue toutes les autres
jouissances de la vie; celle de Werther les centuple.»
[218] Voir Saint-Simon, fausse couche de Mme la duchesse de Bourgogne,
et Mme de Motteville, _passim_. Cette princesse, qui s'étonnait que
les autres femmes eussent cinq doigts à la main comme elle; ce duc
d'Orléans, Gaston, frère de Louis XIII, trouvant si simple que ses
favoris allassent à l'échafaud pour lui faire plaisir. Voyez, en
1820, ces messieurs mettre en avant une loi d'élection qui peut
ramener les Robespierre en France, etc., etc.; voyez Naples en 1799.
(Je laisse cette note écrite en 1820. Liste des grands seigneurs de
1778 avec des notes sur leur moralité, données par le général
Laclos, vue à Naples, chez le marquis Berio; manuscrit de plus de
trois cents pages bien scandaleux.)
Ce triste drame arrive au dénouement. On voit le don Juan vieillissant
s'en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le
voit, tourmenté du poison qui le dévore, s'agiter en tous sens et
changer continuellement d'objet. Mais, quel que soit le brillant des
apparences, tout se termine pour lui à changer de peine; il se donne de
l'ennui paisible ou de l'ennui agité: voilà le seul choix qui lui reste.
Enfin il découvre et s'avoue à soi-même cette fatale vérité; dès lors il
est réduit pour toute jouissance à faire sentir son pouvoir, et à faire
ouvertement le mal pour le mal. C'est aussi le dernier degré du malheur
habituel; aucun poète n'a osé en présenter l'image fidèle, ce tableau
ressemblant ferait horreur.
Mais on peut espérer qu'un homme supérieur détournera ses pas de cette
route fatale, car il y a une contradiction au fond du caractère de don
Juan. Je lui ai supposé beaucoup d'esprit, et beaucoup d'esprit conduit
à la découverte de la vertu par le chemin du temple de la gloire[219].
[219] Le caractère du jeune privilégié, en 1822, est assez
correctement représenté par le brave Bothwell, d'_Old Mortality_.
La Rochefoucauld, qui s'entendait pourtant en amour-propre, et qui dans
la vie réelle n'était rien moins qu'un nigaud d'homme de lettres[220],
dit (267): «Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux
par la passion que l'on a que par celle que l'on inspire.»
[220] Voir les Mémoires de Retz, et le mauvais moment qu'il fit passer
au coadjuteur, entre deux portes, au Parlement.
Le bonheur de don Juan n'est que de la vanité basée, il est vrai, sur
des circonstances amenées par beaucoup d'esprit et d'activité; mais il
doit sentir que le moindre général qui gagne une bataille, que le
moindre préfet qui contient un département, a une jouissance plus
remarquable que la sienne; tandis que le bonheur du duc de Nemours quand
Mme de Clèves lui dit qu'elle l'aime est, je crois, au-dessus du bonheur
de Napoléon à Marengo.
L'amour à la don Juan est un sentiment dans le genre du goût pour la
chasse. C'est un besoin d'activité qui doit être réveillé par des objets
divers et mettant sans cesse en doute votre talent.
L'amour à la Werther est comme le sentiment d'un écolier qui fait une
tragédie et mille fois mieux; c'est un but nouveau dans la vie, auquel
tout se rapporte, et qui change la face de tout. L'amour-passion jette
aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une
nouveauté inventée d'hier. Il s'étonne de n'avoir jamais vu le spectacle
singulier qui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant,
tout respire l'intérêt le plus passionné[221]. Un amant voit la femme
qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre,
et faisant cent lieues pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre,
chaque rocher lui parle d'elle d'une manière différente et lui en
apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas de ce spectacle
magique, don Juan a besoin que les objets extérieurs, qui n'ont de prix
pour lui que par leur degré d'utilité, lui soient rendus piquants par
quelque intrigue nouvelle.
[221] Vol. 1819. Les Chèvrefeuilles à la descente.
L'amour à la Werther a de singuliers plaisirs; après un an ou deux,
quand l'amant n'a plus, pour ainsi dire, qu'une âme avec ce qu'il aime,
et cela, chose étrange, même indépendamment des succès en amour, même
avec les rigueurs de sa maîtresse, quoi qu'il fasse ou qu'il voie, il se
demande: «Que dirait-elle si elle était avec moi? que lui dirais-je de
cette vue de _Casa-Lecchio_?» Il lui parle, il écoute ses réponses, il
rit des plaisanteries qu'elle lui fait. A cent lieues d'elle et sous le
poids de sa colère, il se surprend à se faire cette réflexion: «Léonore
était fort gaie ce soir.» Il se réveille: «Mais, mon Dieu! se dit-il en
soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins que moi!»
«--Mais vous m'impatientez, me dit un de mes amis auquel je lis cette
remarque: vous opposez sans cesse l'homme passionné au don Juan, ce
n'est pas là la question. Vous auriez raison si l'on pouvait à volonté
se donner une passion. Mais dans l'indifférence, que
faire?»--L'amour-goût, sans horreurs. Les horreurs viennent toujours
d'une petite âme qui a besoin de se rassurer sur son propre mérite.
Continuons. Les don Juan doivent avoir bien de la peine à convenir de la
vérité de cet état de l'âme dont je parlais tout à l'heure. Outre qu'ils
ne peuvent le voir ni le sentir, il choque trop leur vanité. L'erreur de
leur vie est de croire conquérir en quinze jours ce qu'un amant transi
obtient à peine en six mois. Ils se fondent sur des expériences faites
aux dépens de ces pauvres diables qui n'ont ni l'âme qu'il faut pour
plaire, en révélant ses mouvements naïfs à une femme tendre, ni l'esprit
nécessaire pour le rôle de don Juan. Ils ne veulent pas voir que ce
qu'ils obtiennent, fût-il même accordé par la même femme, n'est pas la
même chose.
L'homme prudent sans cesse se méfie.
C'est pour cela que des amants trompeurs
Le nombre est grand. Les dames que l'on prie
Font soupirer longtemps des serviteurs
Qui n'ont jamais été faux de leur vie.
Mais du trésor qu'elles donnent enfin
Le prix n'est su que du coeur qui le goûte;
Plus on l'achète et plus il est divin:
Le lot d'amour ne vaut pas ce qu'il coûte.
NIVERNAIS, _le Troubadour Guillaume de la Tour_, III, 342.
L'amour-passion à l'égard des don Juan peut se comparer à une route
singulière, escarpée, incommode, qui commence à la vérité parmi des
bosquets charmants, mais bientôt se perd entre des rochers taillés à
pic, dont l'aspect n'a rien de flatteur pour les yeux vulgaires. Peu à
peu la route s'enfonce dans les hautes montagnes au milieu d'une forêt
sombre dont les arbres immenses, en interceptant le jour par leurs têtes
touffues et élevées jusqu'au ciel, jettent une sorte d'horreur dans les
âmes non trempées par le danger.
Après avoir erré péniblement comme dans un labyrinthe infini dont les
détours multipliés impatientent l'amour-propre, tout à coup l'on fait un
détour, et l'on se trouve dans un monde nouveau, dans la délicieuse
vallée de Cachemire de Lalla-Rook.
Comment les don Juan, qui ne s'engagent jamais dans cette route ou qui
n'y font tout au plus que quelques pas, pourraient-ils juger des aspects
qu'elle présente au bout du voyage?
* * * * *
«Vous voyez que l'inconstance est bonne:
«Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.»
--Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on
par l'inconstance? le plaisir apparemment.
Mais le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie femme désirée
quinze jours et gardée trois mois, est _différent_ du plaisir que l'on
trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix.
Si je ne mets pas _toujours_, c'est qu'on dit que la vieillesse,
changeant nos organes, nous rend incapables d'aimer; pour moi, je n'en
crois rien. Votre maîtresse, devenue votre amie intime, vous donne
d'autres plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C'est une fleur qui,
après avoir été rose le matin, dans la saison des fleurs, se change en
un fruit délicieux le soir, quand les roses ne sont plus de saison[222].
[222] Voir les Mémoires de Collé; sa femme.
Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse dans toute la
force du terme; on ne l'aborde qu'en tremblant, et, dirais-je aux don
Juan, l'homme qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour sont
toujours en proportion de la crainte.
Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur de
l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les
désespoirs d'amour; ils font anecdote; personne ne fait attention aux
vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.
«L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui.»--Je le crois
bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au courage de se tuer.
Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que dans la
variété. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dépens
du bordeaux ne fait que dire avec plus ou moins d'éloquence: «J'aime
mieux le Champagne.»
Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison, s'ils se
connaissent bien eux-mêmes, et s'ils courent après le genre de bonheur
qui est le mieux adapté à leurs organes[223] et à leurs habitudes. Ce
qui gâte le parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent
de ce côté par manque de courage.
[223] Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent:
«L'injustice, dans les relations de la vie sociale, produit
sécheresse, défiance et malheur.»
Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la peine de s'étudier
soi-même, a son _beau idéal_, et il me semble qu'il y a toujours un peu
de ridicule à vouloir convertir son voisin.