Je connais peu de familles plus heureuses que celles de l'_Oberland_,
partie de la Suisse située près de Berne, et il est de notoriété
publique (1816) que les jeunes filles y passent avec leurs amants les
nuits du samedi au dimanche.
Les sots qui connaissent le monde pour avoir fait le voyage de Paris à
Saint-Cloud vont se récrier; heureusement je trouve dans un écrivain
suisse la confirmation de ce que j'ai vu moi-même[207] pendant quatre
mois.
[207] _Principes philosophiques du colonel Weiss_, septième édition,
tome II, page 245.
«Un bon paysan se plaignait de quelques dégâts faits dans son verger; je
lui demandai pourquoi il n'avait pas de chien: «Mes filles ne se
marieraient jamais.» Je ne comprenais pas sa réponse; il me conte qu'il
avait eu un chien si méchant, qu'il n'y avait plus de garçons qui
osassent escalader ses fenêtres.
«Un autre paysan, maire de son village, pour me faire l'éloge de sa
femme, me disait que, du temps qu'elle était fille, il n'y en avait
point qui eût plus de _kilter_ ou _veilleurs_ (qui eût plus de jeunes
gens qui allassent passer la nuit avec elle).
«Un colonel généralement estimé fut obligé, dans une course de
montagnes, de passer la nuit au fond d'une des vallées les plus
solitaires et les plus pittoresques du pays. Il logea chez le premier
magistrat de la vallée, homme riche et accrédité. L'étranger remarqua en
entrant une jeune fille de seize ans, modèle de grâce, de fraîcheur et
de simplicité: c'était la fille du maître de la maison. Il y avait ce
soir-là bal champêtre: l'étranger fit la cour à la jeune fille, qui
était réellement d'une beauté frappante. Enfin, se faisant courage, il
osa lui demander s'il ne pourrait pas _veiller_ avec elle. «Non,
répondit la jeune fille, je couche avec ma cousine; mais je viendrai
moi-même chez vous.» Qu'on juge du trouble que causa cette réponse. On
soupe, l'étranger se lève, la jeune fille prend le flambeau et le suit
dans sa chambre; il croit toucher au bonheur. «Non, lui dit-elle avec
candeur; il faut d'abord que je demande permission à maman.» La foudre
l'eût moins atterré. Elle sort; il reprend courage et se glisse autour
du salon de bois de ces bonnes gens; il entend la fille, qui, d'un ton
caressant, priait sa mère de lui accorder la permission qu'elle
désirait; elle l'obtient enfin. «N'est-ce pas, vieux, dit la mère à son
mari, qui était déjà au lit, tu consens que Trineli passe la nuit avec
M. le colonel?--De bon coeur, répond le père; je crois qu'à un tel homme
je prêterais encore ma femme.--Eh bien! va, dit la mère à Trineli; mais
sois brave fille, et n'ôte pas ta jupe...» Au point du jour, Trineli,
respectée par l'étranger, se leva vierge; elle arrangea les coussins du
lit, prépara du café et de la crème pour son veilleur, et, après que,
assise sur le lit, elle eut déjeuné avec lui, elle coupe un petit
morceau de son _broustpletz_ (pièce de velours qui couvre le sein).
«Tiens, lui dit-elle, conserve ce souvenir d'une nuit heureuse; je ne
l'oublierai jamais. Pourquoi es-tu colonel?» Et, lui ayant donné un
dernier baiser, elle s'enfuit: il ne put plus la revoir[208].» Voilà
l'excès exposé à nos moeurs françaises et que je suis loin d'approuver.
[208] Je suis heureux de pouvoir dire avec les paroles d'un autre des
faits extraordinaires que j'ai eu l'occasion d'observer.
Certainement sans M. de Weiss je n'eusse pas rapporté ce trait de
moeurs. J'en ai omis d'aussi caractéristiques à Valence et à Vienne.
Je voudrais, si j'étais législateur, qu'on prît en France, comme en
Allemagne, l'usage des soirées dansantes. Trois fois par semaine, les
jeunes filles iraient avec leurs mères à un bal commencé à sept heures,
finissant à minuit, et exigeant pour tous frais un violon et des verres
d'eau. Dans une pièce voisine, les mères, peut-être un peu jalouses de
l'heureuse éducation de leurs filles, joueraient au boston; dans une
troisième, les pères trouveraient les journaux et parleraient politique.
Entre minuit et une heure, toutes les familles se réuniraient et
regagneraient le toit paternel. Les jeunes filles apprendraient à
connaître les jeunes hommes; la fatuité et l'indiscrétion qui la suit
leur deviendraient bien vite odieuses; enfin, _elles se choisiraient un
mari_. Quelques jeunes filles auraient des amours malheureuses, mais le
nombre des maris trompés et des mauvais ménages diminuerait dans une
immense proportion. Alors il serait moins absurde de chercher à punir
l'infidélité par la honte, la loi dirait aux jeunes femmes: «Vous avez
choisi votre mari; soyez-lui fidèle.» Alors j'admettrais la poursuite et
la punition par les tribunaux de ce que les Anglais appellent _criminal
conversation_. Les tribunaux pourraient imposer, au profit des prisons
et des hôpitaux, une amende égale aux deux tiers de la fortune du
séducteur et une prison de quelques années.
Une femme pourrait être poursuivie pour adultère devant un jury. Le jury
devrait d'abord déclarer que la conduite du mari a été irréprochable.
La femme convaincue pourrait être condamnée à la prison pour la vie. Si
le mari avait été absent plus de deux ans, la femme ne pourrait être
condamnée qu'à une prison de quelques années. Les moeurs publiques se
modèleraient bientôt sur ces lois et les perfectionneraient[209].
[209] L'_Examiner_, journal anglais, en rendant compte du procès de la
reine (nº 662. du 3 septembre 1820), ajoute:
«We have a system of sexual morality, under which thousands of women
become mercenary prostitutes whom virtuous women are taught to
scorn, while virtuous men retain the privilege of frequenting those
very women, without its being regarded as any thing more than a
venial offence.»
Il y a une noble hardiesse dans le pays du _Cant_ à oser exprimer,
sur cet objet une vérité, quelque triviale et palpable qu'elle soit;
cela est encore plus méritoire à un pauvre journal qui ne peut
espérer de succès qu'en étant acheté par les gens riches, lesquels
regardent les évêques et la Bible comme l'unique sauvegarde de leurs
belles livrées.
Alors les nobles et les prêtres, tout en regrettant amèrement les
siècles décents de Mme de Montespan ou de Mme du Barry, seraient forcés
de permettre le divorce[210].
[210] Mme de Sévigné écrivait à sa fille, le 23 décembre 1671: «Je ne
sais si vous avez appris que Villarceaux, en parlant au roi d'une
charge pour son fils, prit habilement l'occasion de lui dire qu'il y
avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce (Mlle de Rouxel),
que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle; que si cela était,
il le suppliait de se servir de lui, que l'affaire serait mieux
entre ses mains que dans celles des autres, et qu'il s'y emploierait
avec succès. Le roi se mit à rire, et dit: _Villarceaux, nous sommes
trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze
ans_. Et comme un galant homme se moqua de lui et conta ce discours
chez les dames (Tome II, page 340).
Mémoires de Lauzun, de Bezenval, de Mme d'Épinay, etc., etc. Je
supplie qu'on ne me condamne pas tout à fait sans relire ces
mémoires.
Il y aurait dans un village, en vue de Paris, un élysée pour les femmes
malheureuses, une maison de refuge où, sous peine des galères, il
n'entrerait d'autre homme que le médecin et l'aumônier. Une femme qui
voudrait obtenir le divorce serait tenue, avant tout, d'aller se
constituer prisonnière dans cet élysée; elle y passerait deux années
sans sortir une seule fois. Elle pourrait écrire, sans jamais recevoir
de réponse.
Un conseil composé de pairs de France et de quelques magistrats estimés
dirigerait, au nom de la femme, les poursuites pour le divorce, et
réglerait la pension à payer par le mari à l'établissement. La femme qui
succomberait dans sa demande devant les tribunaux serait admise à passer
le reste de sa vie à l'élysée. Le gouvernement compléterait à
l'administration de l'élysée deux mille francs par femme réfugiée. Pour
être reçue à l'élysée, il faudrait avoir eu une dot de plus de vingt
mille francs. La sévérité du régime moral serait extrême.
Après deux ans d'une totale séparation du monde, une femme divorcée
pourrait se remarier.
Une fois arrivées à ce point, les chambres pourraient examiner si, pour
établir l'émulation du mérite entre les jeunes filles, il ne
conviendrait pas d'attribuer aux garçons une part double de celles des
soeurs dans le partage de l'héritage paternel. Les filles qui ne
trouveraient pas à se marier auraient une part égale à celles des mâles.
On peut remarquer en passant que ce système détruirait peu à peu
l'habitude des mariages de convenance trop inconvenants. La possibilité
du divorce rendrait inutiles les excès de bassesse.
Il faudrait établir sur divers points de la France, et dans des villages
pauvres, trente abbayes pour les vieilles filles. Le gouvernement
chercherait à entourer ces établissements de considération, pour
consoler un peu la tristesse des pauvres filles qui y achèveraient leur
vie. Il faudrait leur donner tous les hochets de la dignité.
Mais laissons ces chimères.