Des fiasco (inédit).
«Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques,» dit Mme de
Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre
Champmeslé.
Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.
«Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons d'aiguillettes,
de quoy nostre monde se void si entraué, qu'il ne se parle d'autre
chose, ce sont volontiers des impressions de l'appréhension et de la
crainte; car ie sçay par expérience que tel de qui ie puis respondre
comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit cheoir soupçon aucun de
foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn
sien compagnon d'vne défaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé
sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin, se trouuant en pareille
occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper
l'imagination, qu'il encourut vne fortune pareille. Et de là en hors fut
subiect à y recheoir, ce vilain souuenir de son inconuénient le
gourmandant et le tyrannisant. Il trouua quelque remède à cette resuerie
par vne autre resuerie. C'est que, aduouant luy mesme, et preschant,
auant la main, cette sienne subiection, la contention de son asme se
soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation
s'en amoindrissoit et lui en poisoit moins...
«Qui en a esté vne fois capable n'en est plus incapable, sinon par iuste
foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprises où notre asme
se trouue outre mesure tendue de desir et de respect... J'en sçay à qui
il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs...
L'asme de l'assaillant, troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd
aisément... La bru de Pythagoras disait que la femme qui se couche auec
vn homme doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la
reprendre auec sa cotte.»
Cette femme avait raison pour la galanterie et tort pour l'amour.
Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, n'est directement
agréable pour aucun homme:
1º A moins qu'il n'ait pas eu le temps de désirer cette femme et de la
livrer à son imagination, c'est-à-dire à moins qu'il ne l'ait dans les
premiers moments qu'il la désire. C'est le cas du plus grand plaisir
physique possible; car toute l'âme s'applique encore à voir les beautés
sans songer aux obstacles.
2º Ou à moins qu'il ne soit question d'une femme absolument sans
conséquence, une jolie femme de chambre, par exemple, une de ces femmes
que l'on ne se souvient de désirer que quand on les voit. S'il entre un
grain de passion dans le coeur, il entre un grain de _fiasco_ possible.
3º Ou à moins que l'amant n'ait sa maîtresse d'une manière si imprévue,
qu'elle ne lui laisse pas le temps de la moindre réflexion.
4º Ou à moins d'un amour dévoué et excessif de la part de la femme, et
non senti au même degré par son amant.
Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement, et risquer
de fâcher un être qui, pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire
l'extrême amour et le respect extrême.
Cette crainte-là, suite d'une passion fort tendre, et dans
l'_amour-goût_ la mauvaise honte qui provient d'un immense désir de
plaire et du manque de courage, forment un sentiment extrêmement pénible
que l'on sent en soi insurmontable, et dont on rougit. Or, si l'âme est
occupée à avoir de la honte et à la surmonter, elle ne peut pas être
employée à avoir du plaisir; car, avant de songer au plaisir, qui est un
luxe, il faut que la _sûreté_, qui est le nécessaire, ne courre aucun
risque.
Il est des gens qui, comme Rousseau, éprouvent de la mauvaise honte,
même chez les filles; ils n'y vont pas, car on ne les a qu'une fois, et
cette première fois est désagréable.
Pour voir que, vanité à part, le premier triomphe est très souvent un
effort pénible, il faut distinguer entre le plaisir de l'aventure et le
bonheur du moment qui la suit; on est toujours content:
1º De se trouver enfin dans cette situation qu'on a tant désirée; d'être
en possession d'un bonheur parfait pour l'avenir, et d'avoir passé le
temps de ces rigueurs si cruelles qui vous faisaient douter de l'amour
de ce que vous aimiez;
2º De s'en être bien tiré, et d'avoir échappé à un danger; cette
circonstance fait que ce n'est pas de la joie pure dans
l'_amour-passion_; on ne sait ce qu'on fait, et l'on est sûr de ce qu'on
aime; mais dans l'_amour-goût_, qui ne perd jamais la tête, ce moment
est comme le retour d'un voyage; on s'examine, et, si l'amour tient
beaucoup de la vanité, on veut masquer l'examen;
3º La partie vulgaire de l'âme jouit d'avoir emporté une victoire.
Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre
imagination ne soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un
soir, d'un air tendre et interdit: «Venez demain à midi, je ne recevrai
personne.» Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas de la nuit; l'on
se figure de mille manières le bonheur qui nous attend; la matinée est
un supplice; enfin, l'heure sonne, et il semble que chaque coup de
l'horloge vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez vers la
rue avec une palpitation; vous n'avez pas la force de faire un pas. Vous
apercevez derrière sa jalousie la femme que vous aimez; vous montez en
vous faisant courage... et vous faites le _fiasco d'imagination_.
M. Rapture, homme excessivement nerveux, artiste et tête étroite, me
contait à Messine que, non seulement toutes les premières fois, mais
même à tous les rendez-vous, il a toujours eu du malheur. Cependant je
croirais qu'il a été homme tout autant qu'un autre; du moins je lui ai
connu deux maîtresses charmantes.
Quant au sanguin parfait (le vrai Français, qui prend tout du beau côté,
le colonel Mathis), un rendez-vous pour demain à midi, au lieu de le
tourmenter par excès de sentiment, peint tout en couleur de rose
jusqu'au moment fortuné. S'il n'eût pas eu de rendez-vous, le sanguin se
serait un peu ennuyé.
Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius; je parierais qu'il sentait
ainsi, et il écrivait pour la majorité des hommes. Ces gens-là ne sont
guère susceptibles de l'_amour-passion_; il troublerait leur belle
tranquillité; je crois qu'ils prendraient ses transports pour du
malheur; du moins ils seraient humiliés de sa timidité.
Le sanguin ne peut connaître tout au plus qu'une espèce de _fiasco_
moral: c'est lorsqu'il reçoit un rendez-vous de Messaline, et que, au
moment d'entrer dans son lit, il vient à penser devant quel terrible
juge il va se montrer.
Le timide tempérament mélancolique parvient quelquefois à se rapprocher
du sanguin, comme dit Montaigne, par l'ivresse du vin de Champagne,
pourvu toutefois qu'il ne se la donne pas exprès. Sa consolation doit
être que ces gens si brillants qu'il envie, et dont jamais il ne saurait
approcher, n'ont ni ses plaisirs divins ni ses accidents, et que les
beaux-arts, qui se nourrissent des timidités de l'amour, sont pour eux
lettres closes. L'homme qui ne désire qu'un bonheur commun, comme
Duclos, le trouve souvent, n'est jamais malheureux, et, par conséquent,
n'est pas sensible aux arts.
Le tempérament athlétique ne trouve ce genre de malheur que par
épuisement ou faiblesse corporelle, au contraire des tempéraments
nerveux et mélancoliques, qui semblent créés tout exprès.
Souvent, en se fatiguant auprès d'une autre femme, ces pauvres
mélancoliques parviennent à éteindre un peu leur imagination, et par là
à jouer un moins triste rôle auprès de la femme objet de leur passion.
Que conclure de tout ceci? Qu'une femme sage ne se donne jamais la
première fois par rendez-vous.--Ce doit être un bonheur imprévu.
Nous parlions ce soir de _fiasco_ à l'état-major du général Michaud,
cinq très beaux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans et moi. Il s'est
trouvé que, à l'exception d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai,
nous avions tous fait _fiasco_ la première fois avec nos maîtresses les
plus célèbres. Il est vrai que peut être aucun de nous n'a connu ce que
Delfante appelle l'_amour-passion_.
L'idée que ce malheur est extrêmement commun doit diminuer le danger.
J'ai connu un beau lieutenant de hussards, de vingt-trois ans, qui, à ce
qu'il me semble, par excès d'amour, les trois premières nuits qu'il put
passer avec une maîtresse qu'il adorait depuis six mois, et qui,
pleurant un autre amant tué à la guerre, l'avait traité fort durement,
ne put que l'embrasser et pleurer de joie. Ni lui ni elle n'étaient
attrapés.
L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'armée, a fait _fiasco_ trois
jours de suite avec la jeune et séduisante comtesse Koller.
Mais le roi du _fiasco_, c'est le raisonnable et beau colonel Horse, qui
a fait _fiasco_ seulement trois mois de suite avec l'espiègle et
piquante N... V..., et, enfin, a été réduit à la quitter sans l'avoir
jamais eue.