CHAPITRE LX

Des fiasco (inédit).

«Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques,» dit Mme de

Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre

Champmeslé.

Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.

«Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons d'aiguillettes,

de quoy nostre monde se void si entraué, qu'il ne se parle d'autre

chose, ce sont volontiers des impressions de l'appréhension et de la

crainte; car ie sçay par expérience que tel de qui ie puis respondre

comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit cheoir soupçon aucun de

foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn

sien compagnon d'vne défaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé

sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin, se trouuant en pareille

occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper

l'imagination, qu'il encourut vne fortune pareille. Et de là en hors fut

subiect à y recheoir, ce vilain souuenir de son inconuénient le

gourmandant et le tyrannisant. Il trouua quelque remède à cette resuerie

par vne autre resuerie. C'est que, aduouant luy mesme, et preschant,

auant la main, cette sienne subiection, la contention de son asme se

soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation

s'en amoindrissoit et lui en poisoit moins...

«Qui en a esté vne fois capable n'en est plus incapable, sinon par iuste

foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprises où notre asme

se trouue outre mesure tendue de desir et de respect... J'en sçay à qui

il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs...

L'asme de l'assaillant, troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd

aisément... La bru de Pythagoras disait que la femme qui se couche auec

vn homme doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la

reprendre auec sa cotte.»

Cette femme avait raison pour la galanterie et tort pour l'amour.

Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, n'est directement

agréable pour aucun homme:

1º A moins qu'il n'ait pas eu le temps de désirer cette femme et de la

livrer à son imagination, c'est-à-dire à moins qu'il ne l'ait dans les

premiers moments qu'il la désire. C'est le cas du plus grand plaisir

physique possible; car toute l'âme s'applique encore à voir les beautés

sans songer aux obstacles.

2º Ou à moins qu'il ne soit question d'une femme absolument sans

conséquence, une jolie femme de chambre, par exemple, une de ces femmes

que l'on ne se souvient de désirer que quand on les voit. S'il entre un

grain de passion dans le coeur, il entre un grain de _fiasco_ possible.

3º Ou à moins que l'amant n'ait sa maîtresse d'une manière si imprévue,

qu'elle ne lui laisse pas le temps de la moindre réflexion.

4º Ou à moins d'un amour dévoué et excessif de la part de la femme, et

non senti au même degré par son amant.

Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il

est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement, et risquer

de fâcher un être qui, pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire

l'extrême amour et le respect extrême.

Cette crainte-là, suite d'une passion fort tendre, et dans

l'_amour-goût_ la mauvaise honte qui provient d'un immense désir de

plaire et du manque de courage, forment un sentiment extrêmement pénible

que l'on sent en soi insurmontable, et dont on rougit. Or, si l'âme est

occupée à avoir de la honte et à la surmonter, elle ne peut pas être

employée à avoir du plaisir; car, avant de songer au plaisir, qui est un

luxe, il faut que la _sûreté_, qui est le nécessaire, ne courre aucun

risque.

Il est des gens qui, comme Rousseau, éprouvent de la mauvaise honte,

même chez les filles; ils n'y vont pas, car on ne les a qu'une fois, et

cette première fois est désagréable.

Pour voir que, vanité à part, le premier triomphe est très souvent un

effort pénible, il faut distinguer entre le plaisir de l'aventure et le

bonheur du moment qui la suit; on est toujours content:

1º De se trouver enfin dans cette situation qu'on a tant désirée; d'être

en possession d'un bonheur parfait pour l'avenir, et d'avoir passé le

temps de ces rigueurs si cruelles qui vous faisaient douter de l'amour

de ce que vous aimiez;

2º De s'en être bien tiré, et d'avoir échappé à un danger; cette

circonstance fait que ce n'est pas de la joie pure dans

l'_amour-passion_; on ne sait ce qu'on fait, et l'on est sûr de ce qu'on

aime; mais dans l'_amour-goût_, qui ne perd jamais la tête, ce moment

est comme le retour d'un voyage; on s'examine, et, si l'amour tient

beaucoup de la vanité, on veut masquer l'examen;

3º La partie vulgaire de l'âme jouit d'avoir emporté une victoire.

Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre

imagination ne soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un

soir, d'un air tendre et interdit: «Venez demain à midi, je ne recevrai

personne.» Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas de la nuit; l'on

se figure de mille manières le bonheur qui nous attend; la matinée est

un supplice; enfin, l'heure sonne, et il semble que chaque coup de

l'horloge vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez vers la

rue avec une palpitation; vous n'avez pas la force de faire un pas. Vous

apercevez derrière sa jalousie la femme que vous aimez; vous montez en

vous faisant courage... et vous faites le _fiasco d'imagination_.

M. Rapture, homme excessivement nerveux, artiste et tête étroite, me

contait à Messine que, non seulement toutes les premières fois, mais

même à tous les rendez-vous, il a toujours eu du malheur. Cependant je

croirais qu'il a été homme tout autant qu'un autre; du moins je lui ai

connu deux maîtresses charmantes.

Quant au sanguin parfait (le vrai Français, qui prend tout du beau côté,

le colonel Mathis), un rendez-vous pour demain à midi, au lieu de le

tourmenter par excès de sentiment, peint tout en couleur de rose

jusqu'au moment fortuné. S'il n'eût pas eu de rendez-vous, le sanguin se

serait un peu ennuyé.

Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius; je parierais qu'il sentait

ainsi, et il écrivait pour la majorité des hommes. Ces gens-là ne sont

guère susceptibles de l'_amour-passion_; il troublerait leur belle

tranquillité; je crois qu'ils prendraient ses transports pour du

malheur; du moins ils seraient humiliés de sa timidité.

Le sanguin ne peut connaître tout au plus qu'une espèce de _fiasco_

moral: c'est lorsqu'il reçoit un rendez-vous de Messaline, et que, au

moment d'entrer dans son lit, il vient à penser devant quel terrible

juge il va se montrer.

Le timide tempérament mélancolique parvient quelquefois à se rapprocher

du sanguin, comme dit Montaigne, par l'ivresse du vin de Champagne,

pourvu toutefois qu'il ne se la donne pas exprès. Sa consolation doit

être que ces gens si brillants qu'il envie, et dont jamais il ne saurait

approcher, n'ont ni ses plaisirs divins ni ses accidents, et que les

beaux-arts, qui se nourrissent des timidités de l'amour, sont pour eux

lettres closes. L'homme qui ne désire qu'un bonheur commun, comme

Duclos, le trouve souvent, n'est jamais malheureux, et, par conséquent,

n'est pas sensible aux arts.

Le tempérament athlétique ne trouve ce genre de malheur que par

épuisement ou faiblesse corporelle, au contraire des tempéraments

nerveux et mélancoliques, qui semblent créés tout exprès.

Souvent, en se fatiguant auprès d'une autre femme, ces pauvres

mélancoliques parviennent à éteindre un peu leur imagination, et par là

à jouer un moins triste rôle auprès de la femme objet de leur passion.

Que conclure de tout ceci? Qu'une femme sage ne se donne jamais la

première fois par rendez-vous.--Ce doit être un bonheur imprévu.

Nous parlions ce soir de _fiasco_ à l'état-major du général Michaud,

cinq très beaux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans et moi. Il s'est

trouvé que, à l'exception d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai,

nous avions tous fait _fiasco_ la première fois avec nos maîtresses les

plus célèbres. Il est vrai que peut être aucun de nous n'a connu ce que

Delfante appelle l'_amour-passion_.

L'idée que ce malheur est extrêmement commun doit diminuer le danger.

J'ai connu un beau lieutenant de hussards, de vingt-trois ans, qui, à ce

qu'il me semble, par excès d'amour, les trois premières nuits qu'il put

passer avec une maîtresse qu'il adorait depuis six mois, et qui,

pleurant un autre amant tué à la guerre, l'avait traité fort durement,

ne put que l'embrasser et pleurer de joie. Ni lui ni elle n'étaient

attrapés.

L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'armée, a fait _fiasco_ trois

jours de suite avec la jeune et séduisante comtesse Koller.

Mais le roi du _fiasco_, c'est le raisonnable et beau colonel Horse, qui

a fait _fiasco_ seulement trois mois de suite avec l'espiègle et

piquante N... V..., et, enfin, a été réduit à la quitter sans l'avoir

jamais eue.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 90 / 341 题