CHAPITRE LVIII

Situation de l'Europe à l'égard du mariage.

Jusqu'ici nous n'avons traité la question du mariage que par le

raisonnement[206]; la voici traitée par les faits.

[206] L'auteur avait lu un chapitre intitulé _dell' Amore_, dans la

traduction italienne de l'idéologie de M. de Tracy. Le lecteur

trouvera dans ce chapitre des idées d'une bien autre portée

philosophique que tout ce qu'il peut rencontrer ici.

Quel est le pays du monde où il y a le plus de mariages heureux?

incontestablement c'est l'Allemagne protestante.

J'extrais le morceau suivant du journal du capitaine Salviati, sans y

changer un seul mot:

«Halberstadt, 25 juin 1807... M. de Bulow cependant est bonnement et

ouvertement amoureux de Mlle de Feltheim; il la suit partout et

toujours, lui parle sans cesse, et très souvent la retient à dix pas de

nous. Cette préférence ouverte choque la société, la rompt, et aux rives

de la Seine passerait pour le comble de l'indécence. Les Allemands

songent bien moins que nous à ce qui rompt la société, et l'indécence

n'est presque qu'un mal de convention. Il y a cinq ans que M. de Bulow

fait ainsi la cour à Mina, qu'il n'a pas pu épouser à cause de la

guerre. Toutes les demoiselles de la société ont leur amant connu de

tout le monde; mais aussi, parmi les Allemands de la connaissance de mon

ami M. de Mermann, il n'en est pas un seul qui ne se soit marié par

amour, savoir:

«Mermann, son frère George, M. de Voigt, M. de Lazing, etc. Il vient de

m'en nommer une douzaine.

«La manière ouverte et passionnée dont tous ces amants font la cour à

leurs maîtresses serait le comble de l'indécence, du ridicule et de la

malhonnêteté en France.

«Mermann me disait ce soir, en revenant du _Chasseur vert_, que, de

toutes les femmes de sa famille très nombreuse, il ne croyait pas qu'il

y en eût une seule qui eût trompé son mari. Mettons qu'il se trompe de

moitié, c'est encore un pays singulier.

«Sa proposition scabreuse à sa belle-soeur, Mme de Munichow, dont la

famille va s'éteindre faute d'héritiers mâles et les biens très

considérables retourner au prince, reçue avec froideur, mais «ne m'en

reparlez jamais.»

«Il en dit quelque chose en termes très couverts à la céleste Philippine

(qui vient d'obtenir le divorce contre son mari, qui voulait simplement

la vendre au souverain); indignation non jouée, diminuée dans les termes

au lieu d'être exagérée: «Vous n'avez donc plus d'estime du tout pour

notre sexe? Je crois pour votre honneur que vous plaisantez.»

«Dans un voyage au Brocken avec cette vraiment belle femme, elle

s'appuyait sur son épaule en dormant, ou feignant de dormir; un cahot la

jette un peu sur lui, il lui serre la taille, elle se jette de l'autre

côté de la voiture; il ne pense pas qu'elle soit inséductible, mais il

croit qu'elle se tuerait le lendemain de sa faute. Ce qu'il y a de

certain, c'est qu'il l'a aimée passionnément, qu'il en a été aimé de

même, qu'ils se voyaient sans cesse et qu'elle est sans reproche; mais

le soleil est bien pâle à Halberstadt, le gouvernement bien minutieux,

et ces deux personnages bien froids. Dans leurs tête-à-tête les plus

passionnés, Kant et Klopstock étaient toujours de la partie.

«Mermann me contait qu'un homme marié convaincu d'adultère peut être

condamné par les tribunaux de Brunswick à dix ans de prison; la loi est

tombée en désuétude, mais fait du moins que l'on ne plaisante point sur

ces sortes d'affaires; la qualité d'homme à aventures galantes est bien

loin d'être, comme en France, un avantage que l'on ne peut presque

dénier en face à un mari sans l'insulter.

«Quelqu'un qui dirait à mon colonel ou à Ch... qu'ils n'ont plus de

femmes depuis leur mariage en serait fort mal reçu.

«Il y a quelques années qu'une femme de ce pays, dans un retour de

religion, dit à son mari, homme de la cour de Brunswick, qu'elle l'avait

trompé six ans de suite. Ce mari, aussi sot que sa femme, alla conter le

propos au duc; le galant fut obligé de donner sa démission de tous ses

emplois et de quitter le pays dans les vingt-quatre heures, sur la

menace du duc de faire agir les lois.»

«Halberstadt, 7 juillet 1807.

«Ici les maris ne sont pas trompés, il est vrai, mais quelles femmes,

grands dieux! des statues, des masses à peine organisées. Avant le

mariage elles sont fort agréables, lestes comme des gazelles, et un oeil

vif et tendre qui comprend toujours les allusions de l'amour. C'est

qu'elles sont à la chasse d'un mari. A peine ce mari trouvé, elles ne

sont plus exactement que des faiseuses d'enfant, en perpétuelle

adoration devant le faiseur. Il faut que dans une famille de quatre ou

cinq enfants il y en ait toujours un de malade, puisque la moitié des

enfants meurt avant sept ans, et dans ce pays, dès qu'un des bambins est

malade, la mère ne sort plus. Je les vois trouver un plaisir indicible à

être caressées par leurs enfants. Peu à peu elles perdent toutes leurs

idées. C'est comme à Philadelphie. Des jeunes filles de la gaieté la

plus folle et la plus innocente y deviennent, en moins d'un an, les plus

ennuyeuses des femmes. Pour en finir sur les mariages de l'Allemagne

protestante, la dot de la femme est à peu près nulle à cause des fiefs.

Mlle de Diesdorff, fille d'un homme qui a quarante mille livres de

rente, aura peut-être deux mille écus de dot (sept mille cinq cents

francs).

«M. de Mermann a eu quatre mille écus de sa femme.

«Le supplément de dot est payable en vanité à la cour. «On trouverait

dans la bourgeoisie, me disait Mermann, des partis de cent ou cent

cinquante mille écus (six cent mille francs au lieu de quinze). Mais on

ne peut plus être présenté à la cour; on est séquestré de toute société

où se trouve un prince ou une princesse: _c'est affreux_.» Ce sont ses

termes, et c'était le cri du coeur.

«Une femme allemande qui aurait l'âme de Phi***, avec son esprit, sa

figure noble et sensible, le feu qu'elle devait avoir à dix-huit ans

(elle en a vingt-sept), étant honnête et pleine de naturel par les

moeurs du pays, n'ayant, par la même cause, que la petite dose utile de

religion, rendrait sans doute son mari fort heureux. Mais comment se

flatter d'être constant auprès de mères de famille si insipides?»

«--_Mais il était marié_,» m'a-t-elle répondu ce matin comme je blâmais

les quatre ans de silence de l'amant de Corinne, lord Oswald. Elle a

veillé jusqu'à trois heures pour lire Corinne; ce roman lui a donné une

profonde émotion, et elle me répond avec sa touchante candeur: «_Mais il

était marié._»

«Phi*** a tant de naturel et une sensibilité si naïve, que, même en ce

pays du naturel, elle semble prude aux petits esprits montés sur de

petites âmes. Leurs plaisanteries lui font mal au coeur, et elle ne le

cache guère.

«Quand elle est en bonne compagnie, elle rit comme une folle des

plaisanteries les plus gaies. C'est elle qui m'a conté l'histoire de

cette jeune princesse de seize ans, depuis si célèbre, qui entreprenait

souvent de faire monter dans son appartement l'officier de garde à sa

porte.»

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 87 / 341 题