CHAPITRE LIII

L'Arabie.

C'est sous la tente noirâtre de l'Arabe-Bédouin qu'il faut chercher le

modèle de la patrie du véritable amour. Là, comme ailleurs, la solitude

et un beau climat ont fait naître la plus noble des passions du coeur

humain, celle qui, pour trouver le bonheur, a besoin de l'inspirer au

même degré qu'elle le sent.

Il fallait pour que l'amour parût tout ce qu'il peut être dans le coeur

de l'homme, que l'égalité entre la maîtresse et son amant fût établie

autant que possible. Elle n'existe point, cette égalité, dans notre

triste Occident: une femme quittée est malheureuse ou déshonorée. Sous

la tente de l'Arabe, la foi donnée _ne peut pas_ se violer. Le mépris et

la mort suivent immédiatement ce crime.

La générosité est si sacrée chez ce peuple qu'il est permis de _voler_

pour donner. D'ailleurs les dangers y sont de tous les jours, et la vie

s'écoule toute, pour ainsi dire, dans une solitude passionnée. Même

réunis, les Arabes parlent peu.

Rien ne change chez l'habitant du désert; tout y est éternel et

immobile. Les moeurs singulières, dont je ne puis, par ignorance, que

donner une faible esquisse, existaient probablement dès le temps

d'Homère[181]. Elles ont été écrites pour la première fois vers l'an 600

de notre ère, deux siècles avant Charlemagne.

[181] 900 ans avant Jésus-Christ.

On voit que c'est nous qui fûmes les barbares à l'égard de l'Orient,

quand nous allâmes le troubler par nos croisades[182]. Aussi devons-nous

ce qu'il y a de noble dans nos moeurs à ces croisades et aux Maures

d'Espagne.

[182] 1095.

Si nous nous comparons aux Arabes, l'orgueil de l'homme prosaïque

sourira de pitié. Nos arts sont extrêmement supérieurs aux leurs, nos

législations sont en apparence encore plus supérieures; mais je doute

que nous l'emportions dans l'art du bonheur domestique: il nous a

toujours manqué bonne foi et simplicité; dans les relations de famille,

le trompeur est le premier malheureux. Il n'y a plus de sécurité pour

lui: toujours injuste, il a toujours peur.

A l'origine des plus anciens monuments historiques, nous voyons les

Arabes divisés de toute antiquité en un grand nombre de tribus

indépendantes, errant dans le désert. Suivant que ces tribus pouvaient,

avec plus ou moins de facilité, pourvoir aux premiers besoins de

l'homme, elle avait des moeurs plus ou moins élégantes. La générosité

était la même partout; mais, suivant le degré d'opulence de la tribu,

elle se montrait par le don du quartier de chevreau nécessaire à la vie

physique, ou par celui de cent chameaux, don provoqué par quelque

relation de famille ou d'hospitalité.

Le siècle héroïque des Arabes, celui où ces âmes généreuses brillèrent

pures de toute affectation de bel esprit ou de sentiment raffiné, fut

celui qui précéda Mohammed et qui correspond au Ve siècle de notre ère,

à la fondation de Venise et au règne de Clovis. Je supplie notre orgueil

de comparer les chants d'amour qui nous restent des Arabes et les moeurs

nobles retracées dans les _Mille et une Nuits_ aux horreurs dégoûtantes

qui ensanglantent chaque page de Grégoire de Tours, l'historien de

Clovis, ou d'Éginard, l'historien de Charlemagne.

Mohammed fut un _puritain_, il voulut proscrire les plaisirs qui ne font

de mal à personne; il a tué l'amour dans les pays qui ont admis

l'islamisme[183]; c'est pour cela que sa religion a toujours été moins

pratiquée dans l'Arabie, son berceau, que dans tous les autres pays

mahométans.

[183] Moeurs de Constantinople. La seule manière de tuer

l'amour-passion est d'empêcher toute cristallisation par la

facilité.

Les Français ont rapporté d'Égypte quatre volumes in-folio, intitulés:

le _Livre des Chansons_. Ces volumes contiennent:

1º Les biographies des poètes qui ont fait les chansons.

2º Les chansons elles-mêmes. Le poète y chante tout ce qui l'intéresse,

il y loue son coursier rapide et son arc, après avoir parlé de sa

maîtresse. Ces chants furent souvent les lettres d'amour de leurs

auteurs; ils y donnaient à l'objet aimé un tableau fidèle de toutes les

affections de leur âme. Ils parlent quelquefois de nuits froides pendant

lesquelles ils ont été obligés de brûler leur arc et leurs flèches. Les

Arabes sont une nation sans maisons.

3º Les biographies des musiciens qui ont fait la musique de ces

chansons.

4º Enfin l'indication des formules musicales; ces formules sont des

hiéroglyphes pour nous: cette musique nous restera à jamais inconnue, et

d'ailleurs ne nous plairait pas.

Il y a un autre recueil intitulé: _Histoire des Arabes qui sont morts

d'amour_.

Ces livres si curieux sont extrêmement peu connus; le petit nombre de

savants qui pourraient les lire ont eu le coeur desséché par l'étude et

par les habitudes académiques.

Pour nous reconnaître au milieu de monuments si intéressants par leur

antiquité et par la beauté singulière des moeurs qu'ils font deviner, il

faut demander quelques faits à l'histoire.

De tout temps, et surtout avant Mohammed, les Arabes se rendaient à la

Mecque pour faire le tour de la _Caaba_ ou maison d'Abraham. J'ai vu à

Londres un modèle fort exact de la ville sainte. Ce sont sept à huit

cents maisons à toits en terrasse, jetées au milieu d'un désert de sable

dévoré par le soleil. A l'une des extrémités de la ville, l'on découvre

un édifice immense à peu près de forme carrée; cet édifice entoure la

Caaba; il se compose d'une longue suite de portiques nécessaires sous le

soleil d'Arabie pour effectuer la promenade sacrée. Ce portique est bien

important dans l'histoire des moeurs et de la poésie arabes: ce fut

apparemment pendant des siècles le seul lieu où les hommes et les femmes

se trouvassent réunis. On faisait pêle-mêle, à pas lents, et en récitant

en choeur des poésies sacrées, le tour de la Caaba; c'est une promenade

de trois quarts d'heure: ces tours se répétaient plusieurs fois dans la

même journée; c'était là le rite sacré pour lequel hommes et femmes

accouraient de toutes les parties du désert. C'est sous le portique de

la _Caaba_ que se sont polies les moeurs arabes. Il s'établit bientôt

une lutte entre les pères et les amants; bientôt ce fut par des odes

d'amour que l'amant dévoila sa passion à la jeune fille sévèrement

surveillée par ses frères ou son père, à côté de laquelle il faisait la

promenade sacrée. Les habitudes généreuses et sentimentales de ce peuple

existaient déjà dans le camp; mais il me semble que la galanterie arabe

est née autour de la Caaba: c'est aussi la patrie de leur littérature.

D'abord elle exprima la passion avec simplicité et véhémence, telle que

la sentait le poète; plus tard le poète, au lieu de songer à toucher son

amie, pensa à écrire de belles choses; alors naquit l'affectation, que

les Maures portèrent en Espagne et qui gâte encore aujourd'hui les

livres de ce peuple[184].

[184] Il y a un fort grand nombre de manuscrits arabes à Paris. Ceux

des temps postérieurs ont de l'affectation, mais jamais aucune

imitation des Grecs ou des Romains; c'est ce qui les fait mépriser

des savants.

Je vois une preuve touchante du respect des Arabes pour le sexe le plus

faible dans la formule de leur divorce. La femme, en l'absence du mari

duquel elle voulait se séparer, détendait la tente et la relevait en

ayant soin d'en placer l'ouverture du côté opposé à celui qu'elle

occupait auparavant. Cette simple cérémonie séparait à jamais les deux

époux.

FRAGMENTS EXTRAITS ET TRADUITS D'UN RECUEIL ARABE INTITULÉ LE DIVAN DE

L'AMOUR

Compilé par Ebn-Abi-Hadglat (manuscrits de la bibliothèque du roi, nos

1461 et 1462).

Mohammed, fils de Djaâfar Elahouâzadi, raconte que, Djamil étant malade

de la maladie dont il mourut, Elâbas, fils de Sohail, le visita et le

trouva prêt à rendre l'âme. «O fils de Sohail! lui dit Djamil, que

penses-tu d'un homme qui n'a jamais bu de vin, qui n'a jamais fait de

gain illicite, qui n'a jamais donné injustement la mort à nulle créature

vivante que Dieu ait défendu de tuer, et qui rend témoignage qu'il n'y a

d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est son prophète?--Je pense,

répondit Ben Sohail, que cet homme sera sauvé et obtiendra le paradis;

mais quel est-il, cet homme que tu dis?--C'est moi, répliqua Djamil.--Je

ne croyais pas que tu professasses l'islamisme, dit alors Ben Sohail, et

d'ailleurs il y a vingt ans que tu fais l'amour à Bothaina et que tu la

célèbres dans tes vers.--Me voici, répondit Djamil, au premier des jours

de l'autre monde et au dernier des jours de ce monde, et je veux que la

clémence de notre maître Mohammed ne s'étende pas sur moi au jour du

jugement, si j'ai jamais porté la main sur Bothaina pour quelque chose

de répréhensible.»

Ce Djamil et Bothaina, sa maîtresse, appartenaient tous les deux aux

Benou-Azra, qui sont une tribu célèbre en amour parmi toutes les tribus

des Arabes. Aussi leur manière d'aimer a-t-elle passé en proverbe, et

Dieu n'a point fait de créatures aussi tendres qu'eux en amour.

Sahid, fils d'Agba, demanda un jour à un Arabe: «De quel peuple

es-tu?--Je suis du peuple chez lequel on meurt quand on aime, répondit

l'Arabe.--Tu es donc de la tribu de Azra? ajouta Sahid.--Oui, par le

maître de la Caaba! répliqua l'Arabe.--D'où vient donc que vous aimez de

la sorte? demanda ensuite Sahid.--Nos femmes sont belles et nos jeunes

gens sont chastes», répondit l'Arabe.

Quelqu'un demanda un jour à Arouâ-Ben-Hezam[185]: «Est-il donc bien

vrai, comme on le dit de vous, que vous êtes de tous les hommes ceux qui

avez le coeur le plus tendre en amour?--Oui, par Dieu! cela est vrai,

répondit Arouâ, et j'ai connu dans ma tribu trente jeunes gens que la

mort a enlevés, et qui n'avaient d'autre maladie que l'amour.»

[185] Cet Arouâ-Ben-Hezam était de la tribu de Azra dont il vient

d'être fait mention. Il est célèbre comme poète, et plus célèbre

encore comme un des nombreux martyrs de l'amour que les Arabes

comptent parmi eux.

Un Arabe des Benou-Fazârat dit un jour à un autre Arabe des Benou-Azra:

«Vous autres, Benou-Azra, vous pensez que mourir d'amour est une douce

et noble mort; mais c'est là une faiblesse manifeste et une stupidité;

et ceux que vous prenez pour des hommes de grand coeur ne sont que des

insensés et de molles créatures.--Tu ne parlerais pas ainsi, lui

répondit l'Arabe de la tribu de Azra, si tu avais vu les grands yeux

noirs de nos femmes voilés par-dessus de leurs longs sourcils, et

décochant des flèches par-dessous; si tu les avais vues sourire, et

leurs dents briller entre leurs lèvres brunes!»

Abou-el-Hassan, Ali, fils d'Abdalla, Elzagouni, raconte ce qui suit: «Un

musulman aimait une fille chrétienne jusqu'au point d'en perdre la

raison. Il fut obligé de faire un voyage dans un pays étranger avec un

ami qui était dans la confidence de son amour. Ses affaires s'étant

prolongées dans ce pays, il y fut attaqué d'une maladie mortelle, et dit

alors à son ami: «Voilà que mon terme approche, je ne rencontrerai plus

dans ce monde celle que j'aime, et je crains, si je meurs musulman, de

ne pas la rencontrer non plus dans l'autre vie.» Il se fit chrétien et

mourut. Son ami se rendit auprès de la jeune chrétienne, qu'il trouva

malade. Elle lui dit: «Je ne verrai plus mon ami dans ce monde; mais je

veux me retrouver avec lui dans l'autre: ainsi donc je rends témoignage

qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est le prophète de

Dieu.» Là-dessus, elle mourut, et que la miséricorde de Dieu soit sur

elle *.»

Eltemimi raconte qu'il y avait dans la tribu des Arabes de Tagleb une

fille chrétienne fort riche qui aimait un jeune musulman. Elle lui

offrit sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux sans pouvoir

parvenir à se faire aimer de lui. Quand elle eut perdu toute espérance,

elle donna cent dinars à un artiste pour lui faire une figure du jeune

homme qu'elle aimait. L'artiste fit cette figure, et, quand la jeune

fille l'eut, elle la plaça dans un endroit où elle venait tous les

jours. Là elle commençait par embrasser cette figure et puis s'asseyait

à côté d'elle, et passait le reste de la journée à pleurer. Quand le

soir était venu, elle saluait la figure et se retirait. Elle fit cela

pendant longtemps. Le jeune homme vint à mourir; elle voulut le voir et

l'embrasser mort, après quoi elle retourna auprès de sa figure, la

salua, l'embrassa comme à l'ordinaire, et se coucha à côté d'elle. Le

matin venu, on l'y trouva morte, la main étendue vers des lignes

d'écriture qu'elle avait tracées avant de mourir *.

Oueddah, du pays de Yamen, était renommé pour sa beauté entre les

Arabes.--Lui et Om-el-Bonain, fille de Abd-el-Aziz, fils de Merouan,

n'étant encore que des enfants, s'aimaient déjà tellement, que l'un ne

pouvait souffrir d'être un moment séparé de l'autre.--Lorsque

Om-el-Bonain devint la femme de Oualid-Ben-Abd-el-Malek, Oueddah en

perdit la raison.--Après être resté longtemps dans un état d'égarement

et de souffrance, il se rendit en Syrie, et commença à rôder chaque jour

autour de l'habitation de Oualid, fils de Malek, sans trouver d'abord de

moyen de parvenir à ce qu'il désirait.--A la fin, il fit la rencontre

d'une jeune fille qu'il réussit à s'attacher à force de persévérance et

de soins. Quand il crut pouvoir se fier à elle, il lui demanda si elle

connaissait Om-el-Bonain.--Sans doute, puisque c'est ma maîtresse,

répondit la jeune fille.--Eh bien! reprit Oueddah, ta maîtresse est ma

cousine, et, si tu veux lui porter de mes nouvelles, tu lui feras

certainement plaisir.--Je lui en porterai volontiers, répondit la jeune

fille.» Et là-dessus elle courut aussitôt vers Om-el-Bonain pour lui

donner des nouvelles de Oueddah. «Prends garde à ce que tu dis! s'écria

celle-ci. Quoi! Oueddah est vivant?--Assurément, dit la jeune fille.--Va

lui dire, poursuivit alors Om-el-Bonain, de ne point s'écarter jusqu'à

ce qu'il lui arrive un messager de ma part.» Elle prit ensuite ses

mesures pour introduire Oueddah chez elle, où elle le garda caché dans

un coffre. Elle l'en faisait sortir pour être avec lui quand elle se

croyait en sûreté; et, quand il arrivait quelqu'un qui aurait pu le

voir, elle le faisait rentrer dans le coffre.

Il arriva un jour que l'on apporta à Oualid une perle, et il dit à l'un

de ses serviteurs: «Prends cette perle et porte-la à Om-el-Bonain.» Le

serviteur prit la perle et la porta à Om-el-Bonain. Ne s'étant pas fait

annoncer, il entra chez elle dans un moment où elle était avec Oueddah,

de sorte qu'il put lancer un coup d'oeil dans l'appartement de

Om-el-Bonain sans que celle-ci y prît garde. Le serviteur de Oualid

s'acquitta de sa commission, et demanda quelque chose à Om-el-Bonain

pour le bijou qu'il lui avait apporté. Elle le refusa sévèrement, et lui

fit une réprimande. Le serviteur sortit courroucé contre elle, et,

allant dire à Oualid ce qu'il avait vu, il lui décrivit le coffre où il

avait vu entrer Oueddah. «Tu mens, esclave sans mère! tu mens! lui dit

Oualid.» Et il court brusquement chez Om-el-Bonain. Il y avait dans

l'appartement plusieurs coffres; il s'assied sur celui où était renfermé

Oueddah, et que lui avait décrit l'esclave, en disant à Om-el-Bonain:

«Donne-moi un de ces coffres.--Ils sont tous à toi, ainsi que moi-même,

répondit Om-el-Bonain.--Eh bien! poursuivit Oualid, je désire avoir

celui sur lequel je suis assis.--Il y a dans celui-là des choses

nécessaires à une femme, dit Om-el-Bonain--Ce ne sont point ces

choses-là, c'est le coffre que je désire, continua Oualid.--Il est à

toi», répondit-elle. Oualid fit aussitôt emporter le coffre, et fit

appeler deux esclaves auxquels il donna l'ordre de creuser une fosse en

terre jusqu'à la profondeur où il se trouverait de l'eau. Approchant

ensuite sa bouche du coffre: «On m'a dit quelque chose de toi,

cria-t-il. Si l'on m'a dit vrai, que toute ta trace de toi soit séparée,

que toute nouvelle de toi soit ensevelie. Si l'on m'a dit faux, je ne

fais rien de mal en enfouissant un coffre: ce n'est que du bois

enterré.» Il fit pousser alors le coffre dans la fosse, et la fit

combler des pierres et des terres que l'on en avait retirées. Depuis

lors, Om-el-Bonain ne cessa de fréquenter cet endroit, et d'y pleurer

jusqu'à ce qu'on l'y trouvât un jour sans vie, la face contre terre

*[186].

[186] Ces fragments sont extraits de divers chapitres du recueil cité.

Les trois marqués d'une * sont tirés du dernier chapitre, qui est

une biographie très sommaire d'un assez grand nombre d'Arabes

martyrs de l'amour.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 81 / 341 题