CHAPITRE LII

La Provence au XIIe siècle.

Je vais traduire une anecdote des manuscrits provençaux; le fait que

l'on va lire eut lieu vers l'an 1180, et l'histoire fut écrite vers

1250[175]; l'anecdote est assurément fort connue: toute la nuance des

moeurs est dans le style. Je supplie qu'on me permette de traduire mot à

mot et sans chercher aucunement l'élégance du langage actuel.

[175] Le manuscrit est à la bibliothèque Laurentiana. M. Raynouard le

rapporte au tome V de ses _Troubadours_, page 189. Il y a plusieurs

fautes dans son texte; il a trop loué et trop peu connu les

troubadours.

«Monseigneur Raymond de Roussillon fut un vaillant baron, ainsi que le

savez, et eut pour femme madona Marguerite, la plus belle femme que l'on

connût en ce temps, et la plus douée de toutes belles qualités, de toute

valeur et de toute courtoisie. Il arriva ainsi que Guillaume de

Cabstaing, qui fut fils d'un pauvre chevalier du château Cabstaing, vint

à la cour de Mgr Raymond de Roussillon, se présenta à lui et lui demanda

s'il lui plaisait qu'il fût varlet de sa cour. Mgr Raymond, qui le vit

beau et avenant, lui dit qu'il fût le bienvenu et qu'il demeurât en sa

cour. Ainsi Guillaume demeura avec lui et sut si gentiment se conduire,

que petits et grands l'aimaient; et il sut tant se distinguer, que

Monseigneur Raymond voulut qu'il fût donzel de madona Marguerite, sa

femme; et ainsi fut fait. Adonc s'efforça Guillaume de valoir encore

plus et en dit et en faits. Mais ainsi, comme il a coutume d'avenir en

amour, il se trouva qu'amour voulut prendre madona Marguerite et

enflammer sa pensée. Tant lui plaisait le faire de Guillaume, et son

dire, et son semblant, qu'elle ne dut se tenir un jour de lui dire: «Or

çà, dis-moi, Guillaume, si une femme te faisait semblant d'amour,

oserais-tu bien l'aimer?» Guillaume, qui s'en était aperçu, lui répondit

tout franchement: «Oui, bien ferais-je, madame, pourvu seulement que le

semblant fût vérité.--Par saint Jean! fit la dame, bien avez répondu

comme un homme de valeur; mais à présent je te veux éprouver si tu

pourras savoir et connaître, en fait de semblants, quels sont de vérité

et quels non.»

«Quand Guillaume eut entendu ces paroles, il répondit: «Madame, qu'il

soit ainsi comme il vous plaira.»

«Il commença à être pensif, et Amour aussitôt lui chercha guerre; et les

pensers qu'Amour envoie aux siens lui entrèrent dans le tout profond du

coeur, et de là en avant il fut des servants d'amour et commença à

trouver[176] de petits couplets avenants et gais, et des chansons à

danser, et des chansons de chant[177] plaisant, par quoi il était fort

agréé, et plus de celle pour laquelle il chantait. Or Amour, qui accorde

à ses servants leur récompense quand il lui plaît, voulut à Guillaume

donner le prix du sien; et le voilà qui commence à prendre la dame si

fort de pensers et de réflexions d'amour, que ni jour ni nuit elle ne

pouvait reposer, songeant à la valeur et à la prouesse qui en Guillaume

s'était si copieusement logée et mise.

[176] Faire.

[177] Il inventait les airs et les paroles.

«Un jour, il arriva que la dame prit Guillaume et lui dit: «Guillaume,

or çà, dis-moi, t'es-tu à cette heure aperçu de mes semblants, s'ils

sont véritables ou mensongers?» Guillaume répond: «Madona, ainsi Dieu me

soit en aide, du moment en çà que j'ai été votre servant, il ne m'a pu

entrer au coeur nulle pensée que vous ne fussiez la meilleure qui onc

naquit et la plus véritable et en paroles et en semblants. Cela je crois

et croirai toute ma vie.» Et la dame répondit:

«Guillaume, je vous dis que si Dieu m'aide que jà ne serez par moi

trompé, et que vos pensers ne seront pas vains ni perdus.» Et elle

étendit les bras et l'embrassa doucement dans la chambre où ils étaient

tous deux aussi, et ils commencèrent leur druerie[178]; et il ne tarda

guère que les médisants, que Dieu ait en ire, se mirent à parler et à

deviser de leur amour, à propos des chansons que Guillaume faisait,

disant qu'il avait mis son amour en madame Marguerite, et tant

dirent-ils à tort et à travers, que la chose vint aux oreilles de

monseigneur Raymond. Alors il fut grandement peiné et fort grièvement

triste, d'abord parce qu'il lui fallait perdre son compagnon-écuyer

qu'il aimait tant, et plus encore pour la honte de sa femme.

[178] A far all' amore.

«Un jour, il arriva que Guillaume s'en était allé à la chasse à

l'épervier avec un écuyer seulement; et monseigneur Raymond fit demander

où il était; et un valet lui répondit qu'il était allé à l'épervier, et

tel qui le savait ajouta qu'il était en tel endroit. Sur-le-champ,

Raymond prend des armes cachées et se fait amener son cheval, et prend

tout seul son chemin vers cet endroit où Guillaume était allé: tant il

chevaucha qu'il le trouva. Quand Guillaume le vit venir, il s'en étonna

beaucoup, et sur-le-champ il lui vint de sinistres pensées, et il

s'avança à sa rencontre et lui dit: «Seigneur, soyez le bien arrivé.

Comment êtes-vous ainsi seul?» Monseigneur Raymond répondit: «Guillaume,

c'est que je vais vous cherchant pour me divertir avec vous. N'avez-vous

rien pris?--Je n'ai guère pris, seigneur, car je n'ai guère trouvé; et

qui peu trouve ne peut guère prendre, comme dit le proverbe.--Laissons

là désormais cette conversation dit monseigneur Raymond, et, par la foi

que vous me devez, dites-moi vérité sur tous les sujets que je vous

voudrai demander.--Par Dieu! seigneur, dit Guillaume, si cela est chose

à dire, bien vous la dirai-je.--Je ne veux ici aucune subtilité, ainsi

dit monseigneur Raymond, mais vous me direz tout entièrement sur tout ce

que je vous demanderai.--Seigneur, autant qu'il vous plaira me demander,

dit Guillaume, autant vous dirai-je la vérité.» Et monseigneur Raymond

demande: «Guillaume, si Dieu et la sainte foi vous vaut, avez-vous une

maîtresse pour qui vous chantiez ou pour laquelle Amour vous étreigne?»

Guillaume répond: «Seigneur, et comment ferais-je pour chanter, si Amour

ne me pressait pas? Sachez la vérité, monseigneur, qu'Amour m'a tout en

son pouvoir.» Raymond répond: «Je veux bien le croire, qu'autrement vous

ne pourriez pas si bien chanter; mais je veux savoir s'il vous plaît qui

est votre dame.--Ah! seigneur, au nom de Dieu, dit Guillaume, voyez ce

que vous me demandez. Vous savez trop bien qu'il ne faut pas nommer sa

dame, et que Bernard de Ventadour dit:

«En une chose ma raison me sert[179].

«Que jamais homme ne m'a demandé ma joie,

«Que je ne lui en aie menti volontiers.

«Car cela ne me semble pas bonne doctrine,

«Mais plutôt folie et acte d'enfant,

«Que quiconque est bien traité en amour

«En veuille ouvrir son coeur à un autre homme,

«A moins qu'il ne puisse le servir et l'aider.

[179] On traduit mot à mot les vers provençaux cités par Guillaume.

«Monseigneur Raymond répond: «Et je vous donne ma foi que je vous

servirai selon mon pouvoir.» Raymond en dit tant que Guillaume lui

répondit:

«Seigneur, il faut que vous sachiez que j'aime la soeur de madame

Marguerite, votre femme, et que je pense en avoir échange d'amour.

Maintenant que vous le savez, je vous prie de venir à mon aide ou du

moins de ne pas me faire dommage.--Prenez main et foi, fit Raymond, car

je vous jure et vous engage que j'emploierai pour vous tout mon

pouvoir.» Et alors il lui donna sa foi, et quand il la lui eut donnée,

Raymond lui dit: «Je veux que nous allions à son château, car il est

près d'ici.--Et je vous en prie, fit Guillaume, par Dieu.» Et ainsi ils

prirent leur chemin vers le château de Liet. Et, quand ils furent au

château, ils furent bien accueillis par _En_[180] Robert de Tarascon,

qui était mari de madame Agnès, la soeur de madame Marguerite, et par

madame Agnès elle-même. Et monseigneur Raymond prit madame Agnès par la

main, il la mena dans la chambre et ils s'assirent sur le lit. Et

monseigneur Raymond dit: «Maintenant, dites-moi, belle-soeur, par la foi

que vous me devez, aimez-vous d'amour?» Et elle dit: «Oui, seigneur.--Et

qui? fit-il.--Oh! cela, je ne vous le dis pas, répondit-elle; et quels

discours me tenez-vous là?»

[180] _En_, manière de parler parmi les Provençaux, que nous

traduisons par le _sire_.

«A la fin, tant la pria, qu'elle dit qu'elle aimait Guillaume de

Cabstaing, elle dit cela parce que elle voyait Guillaume triste et

pensif, et elle savait bien comme quoi il aimait sa soeur; et ainsi elle

craignait que Raymond n'eût de mauvaises pensées de Guillaume. Une telle

réponse causa une grande joie à Raymond. Agnès conta tout à son mari, et

le mari lui répondit qu'elle avait bien fait, et lui donna parole

qu'elle avait la liberté de faire ou dire tout ce qui pourrait sauver

Guillaume. Agnès n'y manqua pas. Elle appela Guillaume dans sa chambre

tout seul, et resta tant avec lui, que Raymond pensa qu'il devait avoir

eu d'elle plaisir d'amour; et tout cela lui plaisait, et il commença à

penser que ce que on lui avait dit de lui n'était pas vrai et qu'on

parlait en l'air. Agnès et Guillaume sortirent de la chambre, le souper

fut préparé, et l'on soupa en grande gaieté. Et après souper Agnès fit

préparer le lit des deux proches de la porte de sa chambre, et si bien

firent de semblant en semblant la dame et Guillaume, que Raymond crut

qu'il couchait avec elle.

«Et le lendemain ils dînèrent au château avec grande allégresse, et

après dîner ils partirent avec tous les honneurs d'un noble congé et

vinrent à Roussillon. Et aussitôt que Raymond le put, il se sépara de

Guillaume et s'en vint à sa femme, et lui conta ce qu'il avait vu de

Guillaume et de sa soeur, de quoi eut sa femme une grande tristesse

toute la nuit. Et le lendemain elle fit appeler Guillaume, et le reçut

mal, et l'appela faux ami et traître. Et Guillaume lui demanda merci,

comme homme qui n'avait faute aucune de ce dont elle l'accusait, et lui

conta tout ce qui s'était passé mot à mot. Et la femme manda sa soeur,

et par elle sut bien que Guillaume n'avait pas tort. Et pour cela elle

lui dit et commanda qu'il fît une chanson par laquelle il montrât qu'il

n'aimait aucune femme excepté elle, et alors il fit la chanson qui dit:

«La douce pensée

«Qu'amour souvent me donne.»

Et quand Raymond de Roussillon ouït la chanson que Guillaume avait faite

pour sa femme, il le fit venir pour lui parler assez loin du château et

lui coupa la tête, qu'il mit dans un carnier; il lui tira le coeur du

corps et il le mit avec la tête. Il s'en alla au château; il fit rôtir

le coeur et apporter à table à sa femme, et il le lui fit manger sans

qu'elle le sût. Quand elle l'eut mangé, Raymond se leva et dit à sa

femme que ce qu'elle venait de manger était le coeur du seigneur

Guillaume de Cabstaing, et lui montra la tête, et lui demanda si le

coeur avait été bon à manger. Et elle entendit ce qu'il disait et vit et

connut la tête du seigneur Guillaume. Elle lui répondit et dit que le

coeur avait été si bon et si savoureux, que jamais autre manger ou autre

boire ne lui ôterait de la bouche le goût que le coeur du seigneur

Guillaume y avait laissé. Et Raymond lui courut sus avec une épée. Elle

se prit à fuir, se jeta d'un balcon en bas et se cassa la tête.

«Cela fut su dans toute la Catalogne et dans toutes les terres du roi

d'Aragon. Le roi Alphonse et tous les barons de ces contrées eurent

grande douleur et grande tristesse de la mort du seigneur Guillaume et

de la femme que Raymond avait aussi laidement mise à mort. Ils lui

firent la guerre à feu et à sang. Le roi Alphonse d'Aragon ayant pris le

château de Raymond, il fit placer Guillaume et sa dame dans un monument

devant la porte de l'église d'un bourg nommé Perpignac. Tous les

parfaits amants, toutes les parfaites amantes, prièrent Dieu pour leurs

âmes. Le roi d'Aragon prit Raymond, le fit mourir en prison et donna

tous ses biens aux parents de Guillaume et aux parents de la femme qui

mourut pour lui.»

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 80 / 341 题