CHAPITRE LIV

De l'éducation des femmes.

Par l'éducation actuelle des jeunes filles, qui est le fruit du hasard

et du plus sot orgueil, nous laissons oisives chez elles les facultés

les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mêmes et

pour nous. Mais quel est l'homme qui ne se soit écrié au moins une fois

en sa vie:

Une femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

_Les Femmes savantes_, acte II, scène VII.

A Paris, la première louange pour une jeune fille à marier est cette

phrase: «Elle a beaucoup de douceur dans le caractère, et par habitude

moutonne.» Rien ne fait plus d'effet sur les sots épouseurs. Voyez-les

deux ans après, déjeunant tête à tête avec leur femme par un temps

sombre, la casquette sur la tête et entourés de trois grands laquais.

On a vu porter aux États-Unis, en 1818, une loi qui condamne à

trente-quatre coups de fouet l'homme qui montrera à lire à un nègre de

la Virginie[187]. Rien de plus conséquent et de plus raisonnable que

cette loi.

[187] Je regrette de ne pas trouver dans le manuscrit italien la

citation de la source officielle de ce fait; je désire que l'on

puisse le démentir.

Les États-Unis d'Amérique eux-mêmes ont-ils été plus utiles à la mère

patrie lorsqu'ils étaient ses esclaves ou depuis qu'ils sont ses égaux?

Si le travail d'un homme libre vaut deux ou trois fois celui du même

homme réduit en esclavage, pourquoi n'en serait-il pas de même de la

pensée de cet homme?

Si nous l'osions, nous donnerions aux jeunes filles une éducation

d'esclave, la preuve en est qu'elles ne savent d'utile que ce que nous

ne voulons pas leur apprendre.

_Mais ce peu d'éducation qu'elles accrochent par malheur, elles le

tournent contre nous_, diraient certains maris. Sans doute, et Napoléon

aussi avait raison de ne pas donner des armes à la garde nationale, et

les ultra aussi ont raison de proscrire l'enseignement mutuel; armez un

homme, et puis continuez à l'opprimer, et vous verrez qu'il sera assez

pervers pour tourner, s'il le peut, ses armes contre vous.

Même quand il nous serait loisible d'élever les jeunes filles en idiotes

avec des _Ave Maria_ et des chansons lubriques, comme dans les couvents

de 1770, il y aurait encore plusieurs petites objections:

1º En cas de mort du mari, elles sont appelées à gouverner la jeune

famille.

2º Comme mères, elles donnent aux enfants mâles, aux jeunes tyrans

futurs, la première éducation, celle qui forme le caractère, celle qui

plie l'âme à _chercher le bonheur par telle route plutôt que par telle

autre_, ce qui est toujours une affaire faite à quatre ou cinq ans.

3º Malgré tout notre orgueil, dans nos petites affaires intérieures,

celles dont surtout dépend notre bonheur, parce qu'en l'absence des

passions le bonheur est fondé sur l'absence des petites vexations de

tous les jours, les conseils de la compagne nécessaire de notre vie ont

la plus grande influence; non pas que nous voulions lui accorder la

moindre influence, mais c'est qu'elle répète les mêmes choses vingt ans

de suite; et où est l'âme qui ait la vigueur romaine de résister à la

même idée répétée pendant toute une vie? Le monde est plein de maris qui

se laissent mener; mais c'est par faiblesse et non par sentiment de

justice et d'égalité. Comme ils accordent par force, on est toujours

tenté d'abuser, et il est quelquefois nécessaire d'abuser pour

conserver.

4º Enfin, en amour, à cette époque qui, dans les pays du midi, comprend

souvent douze ou quinze années, et les plus belles de la vie, notre

bonheur est en entier entre les mains de la femme que nous aimons. Un

moment d'orgueil déplacé peut nous rendre à jamais malheureux, et

comment un esclave transporté sur le trône ne serait-il pas tenté

d'abuser du pouvoir? De là les fausses délicatesses et l'orgueil

féminin. Rien de plus inutile que ces représentations: les hommes sont

_despotes_, et voyez quels cas font d'autres despotes des conseils les

plus sensés: l'homme qui peut tout ne goûte qu'un seul genre d'avis,

ceux qui lui enseignent à augmenter son pouvoir. Où les pauvres jeunes

filles trouveront-elles un Quiroga et un Riego pour donner aux despotes

qui les oppriment, et les dégradent pour les mieux opprimer, de ces avis

salutaires que l'on récompense par des grâces et des cordons au lieu de

la potence de Porlier?

Si une telle révolution demande plusieurs siècles, c'est que par un

hasard bien funeste toutes les premières expériences doivent

nécessairement contredire la vérité. Éclairez l'esprit d'une jeune

fille, formez son caractère, donnez-lui enfin une bonne éducation dans

le vrai sens du mot: s'apercevant tôt ou tard de sa supériorité sur les

autres femmes, elle devient pédante, c'est-à-dire l'être le plus

désagréable et le plus dégradé qui existe au monde. Il n'est aucun de

nous qui ne préférât, pour passer la vie avec elle, une servante à une

femme savante.

Plantez un jeune arbre au milieu d'une épaisse forêt, privé d'air et de

soleil par ses voisins, ses feuilles seront étiolées, il prendra une

forme élancée et ridicule qui _n'est pas celle de la nature_. Il faut

planter à la fois toute la forêt. Quelle est la femme qui s'enorgueillit

de savoir lire?

Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que les femmes ont

l'esprit plus vif et les hommes plus de solidité, que les femmes ont

plus de délicatesse dans les idées, et les hommes plus de force

d'attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les

jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il voyait que les

arbres naissent taillés.

J'avouerai que les petites filles ont moins de force physique que les

petits garçons: cela est concluant pour l'esprit, car l'on sait que

Voltaire et d'Alembert étaient les premiers hommes de leur siècle pour

donner un coup de poing. On convient qu'une petite fille de dix ans a

vingt fois plus de finesse qu'un petit polisson du même âge. Pourquoi à

vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide et ayant peur d'une

araignée, et le polisson un homme d'esprit?

Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que

ce qu'elles lisent dans l'expérience de la vie. De là l'extrême

désavantage pour elles de naître dans une famille très riche; au lieu

d'être en contact avec des êtres _naturels_ à leur égard, elles se

trouvent environnées de femmes de chambre ou de dames de compagnie déjà

corrompues et étiolées par la richesse[188]. Rien de bête comme un

prince.

[188] Mémoires de Mme de Staël, de Collé, de Duclos, de la margrave de

Bayreuth.

Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne heure les yeux

ouverts; elles voient tout, mais sont trop ignorantes pour voir bien.

Une femme de trente ans, en France, n'a pas les connaissances acquises

d'un petit garçon de quinze ans; une femme de cinquante, la raison d'un

homme de vingt-cinq. Voyez Mme de Sévigné admirant les actions les plus

absurdes de Louis XIV. Voyez la puérilité, les raisonnements de Mme

d'Épinay[189].

[189] Premier volume.

_Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants._--Je nie le

premier article, j'accorde le second.--_Elles doivent de plus régler les

comptes de leur cuisinière._--Donc elles n'ont pas le temps d'égaler un

petit garçon de quinze ans en connaissances acquises. Les hommes doivent

être juges, banquiers, avocats, négociants, médecins, prêtres, etc. Et

cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la

_Lusiade_ du Camoens.

A Pékin, le magistrat qui court de bonne heure au palais pour chercher

les moyens de mettre en prison et de ruiner, en tout bien tout honneur,

un pauvre journaliste qui a déplu au sous secrétaire d'État chez lequel

il a eu l'honneur de dîner la veille, est sûrement aussi occupé que sa

femme, qui règle les comptes de sa cuisinière, fait faire son bas à sa

petite fille, lui voit prendre ses leçons de danse et de piano, reçoit

une visite du vicaire de la paroisse qui lui apporte la _Quotidienne_,

et va ensuite choisir un chapeau rue de Richelieu et faire un tour aux

Tuileries.

Au milieu de ses nobles occupations, ce magistrat trouve encore le temps

de songer à cette promenade que sa femme fait aux Tuileries, et s'il

était aussi bien avec le pouvoir qui règle l'univers qu'avec celui qui

règne dans l'État, il demanderait au ciel d'accorder aux femmes, pour

leur bien, huit ou dix heures de sommeil de plus. Dans la situation

actuelle de la société, le loisir, qui pour l'homme est la source de

tout bonheur et de toute richesse, non seulement n'est pas un avantage

pour les femmes, mais c'est une des funestes libertés dont le digne

magistrat voudrait aider à nous délivrer.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 82 / 341 题