Une journée à Florence.
Florence, 12 février 1819.
Ce soir j'ai trouvé dans une loge un homme qui avait quelque chose à
solliciter auprès d'un magistrat de cinquante ans. Sa première demande a
été: «Quelle est sa maîtresse? _Chi avvicina adesso?_» Ici toutes ces
affaires sont de la dernière publicité, elles ont leurs lois, il y a la
manière approuvée de se conduire, qui est basée sur la justice, sans
presque rien de conventionnel, autrement on est un _porco_.
«Qu'y a-t-il de nouveau?» demandait hier un de mes amis, arrivant de
Volterre. Après un mot de gémissement énergique sur Napoléon et les
Anglais, on ajoute avec le ton du plus vif intérêt: «La Vitteleschi a
changé d'amant: ce pauvre Gherardesca se désespère.--Qui a-t-elle
pris?--Montegalli, ce bel officier à moustaches, qui avait la
principessa Colona; voyez-le là-bas au parterre, cloué sous sa loge; il
est là toute la soirée, car le mari ne veut pas le voir à la maison, et
vous apercevez près de la porte le pauvre Gherardesca se promenant
tristement et comptant de loin les regards que son infidèle lance à son
successeur. Il est très changé, et dans le dernier désespoir; c'est en
vain que ses amis veulent l'envoyer à Paris et à Londres. Il se sent
mourir, dit-il, seulement à l'idée de quitter Florence.»
Chaque année il y a vingt désespoirs pareils dans la haute société, j'en
ai vu durer trois ou quatre ans. Ces pauvres diables sont sans nulle
vergogne, et prennent pour confidents toute la terre. Au reste, il y a
peu de société ici, et encore, quand on aime, on n'y va presque plus. Il
ne faut pas croire que les grandes passions et les belles âmes soient
communes nulle part, même en Italie; seulement des coeurs plus enflammés
et moins étiolés par les mille petits soins de la vanité y trouvent des
plaisirs délicieux, même dans les espèces subalternes d'amour. J'y ai vu
l'amour-caprice, par exemple, causer des transports et des moments
d'ivresse, que la passion la plus éperdue n'a jamais amenés sous le
méridien de Paris[163].
[163] De ce Paris qui a donné au monde Voltaire, Molière et tant
d'hommes distingués par l'esprit; mais l'on ne peut pas tout avoir,
et il y aurait peu d'esprit à en prendre de l'humeur.
Je remarquais ce soir qu'il y a des noms propres en italien pour mille
circonstances particulières de l'amour, qui, en français, exigeraient
des périphrases à n'en plus finir: par exemple, l'action de se retourner
brusquement, quand du parterre on lorgne dans sa loge la femme qu'on
veut avoir, et que le mari ou le servant viennent à s'approcher du
parapet de la loge.
Voici les traits principaux du caractère de ce peuple.
1º L'attention accoutumée à être au service de passions profondes _ne
peut pas_ se mouvoir rapidement, c'est la différence la plus marquante
du Français à l'Italien. Il faut voir un Italien s'embarquer dans une
diligence, ou faire un payement, c'est là la _furia francese_; c'est
pour cela qu'un Français des plus vulgaires, pour peu qu'il ne soit pas
un fat spirituel à la Démasure, paraît toujours un être supérieur à une
Italienne. (L'amant de la princesse D... à Rome.)
2º Tout le monde fait l'amour, et non pas en cachette comme en France;
le mari est le meilleur ami de l'amant;
3º Personne ne lit;
4º Il n'y a pas de société. Un homme ne compte pas pour remplir et
occuper sa vie sur le bonheur qu'il tire chaque jour de deux heures de
conversation et le jeu de vanité dans telle maison. Le mot _causerie_ ne
se traduit pas en italien. L'on parle quand on a quelque chose à dire
pour le service d'une passion, mais rarement l'on parle pour bien parler
et sous tous les sujets venus;
5º Le _ridicule_ n'existe pas en Italie.
En France nous cherchons à imiter tous les deux le même modèle et je
suis juge compétent de la manière dont vous le copiez[164]. En Italie je
ne sais pas si cette action singulière que je vois faire ne fait pas
plaisir à celui qui la fait, et peut-être ne m'en ferait pas à moi-même.
[164] Cette habitude des Français, diminuant tous les jours, éloignera
de nous les héros de Molière.
Ce qui est affecté dans le langage ou dans les manières à Rome est de
bon ton ou inintelligible à Florence, qui en est à cinquante lieues. On
parle français à Lyon comme à Nantes. Le vénitien, le napolitain, le
génois, le piémontais, sont des langues presque entièrement différentes
et seulement parlées par des gens qui sont convenus de n'imprimer jamais
que dans une langue commune, celle qu'on parle à Rome. Rien n'est
absurde comme une comédie dont la scène est à Milan et dont les
personnages parlent romain. La langue italienne, beaucoup plus faite
pour être chantée et parlée, ne sera soutenue contre la clarté française
qui l'envahit que par la musique.
En Italie la crainte du pacha et de ses espions fait estimer l'_utile_;
il n'y a pas du tout d'honneur bête[165]. Il est remplacé par une sorte
de petite haine de société, appelée _petegolismo_.
[165] Toutes les infractions à cet honneur sont _ridicules_ dans les
sociétés bourgeoises en France. (Voir la _Petite Ville_, de M.
Picard.)
Enfin donner un ridicule, c'est se faire un ennemi mortel, chose fort
dangereuse dans un pays où la force et l'office des gouvernements se
bornent à arracher l'impôt et à punir tout ce qui se distingue.
6º _Le patriotisme d'antichambre_.
Cet orgueil qui nous porte à chercher l'estime de nos concitoyens, et à
faire corps avec eux, expulsé de toute noble entreprise, vers l'an 1550,
par le despotisme jaloux des petits princes d'Italie, a donné naissance
à un produit barbare, à une espèce de _Caliban_, à un monstre plein de
fureur et de sottise, le _patriotisme d'antichambre_, comme disait M.
Turgot, à propos du siège de Calais (le _Soldat laboureur_ de ce
temps-là). J'ai vu ce monstre hébéter les gens les plus spirituels. Par
exemple un étranger se fera mal vouloir, même des jolies femmes, s'il
s'avise de trouver des défauts dans le peintre ou dans le poète de
ville, on lui dit fort bien et d'un grand sérieux qu'il ne faut pas
venir chez les gens pour s'en moquer, et on lui cite à ce sujet un mot
de Louis XIV sur Versailles.
A Florence on dit: il _nostro_ Benvenuti, comme à Brescia, il _nostro_
Arrici; ils mettent sur le mot _nostro_ une certaine emphase contenue et
pourtant bien comique, à peu près comme le _Miroir_ parlant avec onction
de la musique nationale, et de M. Monsigny, le musicien de l'Europe.
Pour ne pas rire au nez de ces braves patriotes, il faut se rappeler
que, par suite des dissensions du moyen âge, envenimées par la politique
atroce des papes[166], chaque ville hait mortellement la cité voisine,
et le nom des habitants de celle-ci passe toujours dans la première pour
synonyme de quelque grossier défaut. Les papes ont su faire de ce beau
pays la patrie de la haine.
[166] Voir l'excellente et curieuse _Histoire de l'Église_, par M. de
Potter.
Ce patriotisme d'antichambre est la grande plaie morale de l'Italie,
typhus délétère qui aura encore des effets funestes longtemps après
qu'elle aura secoué le joug de ses petits p..... ridicules[167]. Une des
formes de ce patriotisme est la haine inexorable pour tout ce qui est
étranger. Ainsi ils trouvent les Allemands bêtes, et se mettent en
colère quand on leur dit: «Qu'a produit l'Italie dans le XVIIIe siècle
d'égal à Catherine II ou à Frédéric le Grand? Où avez-vous un jardin
anglais comparable au moindre jardin allemand, vous qui par votre climat
avez un véritable besoin d'ombre?»
[167] 1822.
7º Au contraire des Anglais et des Français, les Italiens n'ont aucun
préjugé politique; on y sait par coeur le vers de la Fontaine:
Notre ennemi c'est notre M.
L'aristocratie, s'appuyant sur les prêtres et sur les sociétés
bibliques, est pour eux un vieux tour de passe-passe qui les fait rire.
En revanche, un Italien a besoin de trois mois de séjour en France pour
concevoir comment un marchand de draps peut être _ultra_.
8º Je mettrais pour dernier trait de caractère l'intolérance dans la
discussion et la colère, dès qu'ils ne trouvent pas sous la main un
argument à lancer contre celui de leur adversaire. Alors on les voit
pâlir. C'est une des formes de l'extrême sensibilité, mais ce n'est pas
une de ses formes aimables; par conséquent, c'est une de celles que
j'admets le plus volontiers en preuve de son existence.
J'ai voulu voir l'amour éternel, et après bien des difficultés j'ai
obtenu d'être présenté ce soir au chevalier C... et à sa maîtresse,
auprès de laquelle il vit depuis cinquante-quatre ans. Je suis sorti
attendri de la loge de ces aimables vieillards; voilà l'art d'être
heureux, art ignoré de tant de jeunes gens.
Il y a deux mois que j'ai vu monsignor R***, duquel j'ai été bien reçu
parce que je lui portais des _Minerves_. Il était à sa maison de
campagne avec Mme D., qu'il _avvicina_, comme on dit, depuis
trente-quatre ans. Elle est encore belle, mais il y a un fond de
mélancolie dans ce ménage, on l'attribue à la perte d'un fils empoisonné
autrefois par le mari.
Ici, faire l'amour n'est pas, comme à Paris, voir sa maîtresse, un quart
d'heure toutes les semaines, et, le reste du temps, accrocher un regard
ou un serrement de main: l'amant, l'heureux amant, passe quatre ou cinq
heures de chacune de ses journées avec la femme qu'il aime. Il lui parle
de ses procès, de son jardin anglais, de ses parties de chasse, de son
avancement, etc., etc. C'est l'intimité la plus complète et la plus
tendre; il la tutoie en présence du mari, et partout.
Un jeune homme de ce pays, et fort ambitieux, à ce qu'il croyait, appelé
à une grande place à Vienne (rien moins qu'ambassadeur), n'a pas pu se
faire à l'absence. Il a remercié de la place au bout de six mois, et est
revenu être heureux dans la loge de son amie.
Ce commerce de tous les instants serait gênant en France, où il est
nécessaire de porter dans le monde une certaine affectation, et où votre
maîtresse vous dit fort bien: «Monsieur un tel, vous êtes maussade ce
soir, _vous ne dites rien_.» En Italie il ne s'agit que de dire à la
femme qu'on aime tout ce qui passe par la tête, il faut exactement
penser tout haut. Il y a un certain effet nerveux de l'intimité et de la
franchise provoquant la franchise, que l'on ne peut attraper que par là.
Mais il y a un grand inconvénient; on trouve que faire l'amour de cette
manière paralyse tous les goûts, et rend insipides toutes les autres
occupations de la vie. Cet amour-là est le meilleur remplaçant de la
passion.
Nos gens de Paris qui en sont encore à concevoir _qu'on puisse être
Persan_, ne sachant que dire, s'écrieront que ces moeurs sont
indécentes. D'abord je ne suis qu'historien, et puis je me réserve de
leur démontrer un jour, par lourds raisonnements, qu'en fait de moeurs,
et pour le fond des choses, Paris ne doit rien à Bologne. Sans s'en
douter, ces pauvres gens répètent encore leur catéchisme de trois sous.
12 juillet 1821.--A Bologne il n'y a point d'odieux dans la société. A
Paris, le rôle de mari trompé est exécrable; ici (à Bologne) ce n'est
rien, il n'y a pas de maris trompés. Les moeurs sont donc les mêmes, il
n'y a que la haine de moins, le cavalier servant de la femme est
toujours ami du mari, et cette amitié, cimentée par des services
réciproques, survit bien souvent à d'autres intérêts. La plupart de ces
amours durent cinq ou six ans, plusieurs toujours. On se quitte enfin
quand on ne trouve plus de douceur à se tout dire, et, passé le premier
mois de la rupture, il n'y a pas d'aigreur.
Janvier 1822.--L'ancienne mode des cavaliers servants, importée en
Italie par Philippe II avec l'orgueil et les moeurs espagnoles, est
entièrement tombée dans les grandes villes. Je ne connais d'exception
que les Calabres, où toujours le frère aîné se fait prêtre, marie le
cadet et s'établit le servant de sa belle-soeur et en même temps
l'amant.
Napoléon a ôté le libertinage à la haute Italie et même à ce pays-ci
(Naples).
Les moeurs de la génération actuelle des jolies femmes font honte à
leurs mères; elles sont plus favorables à l'amour-passion. L'amour
physique a beaucoup perdu[168].
[168] Vers 1780, la maxime était:
Molti averne,
Un goderne,
E cambiar spesso.
Voyage de Shylock.