CHAPITRE L

L'amour aux États-Unis.

Un gouvernement libre est un gouvernement qui ne fait point de mal aux

citoyens, mais qui, au contraire, leur donne la sûreté et la

tranquillité. Mais il y a encore loin de là au bonheur; il faut que

l'homme le fasse lui-même, car ce serait une âme bien grossière que

celle qui se tiendrait parfaitement heureuse parce qu'elle jouirait de

la sûreté et de la tranquillité. Nous confondons ces choses en Europe,

surtout en Italie; accoutumés que nous sommes à des gouvernements qui

nous font du mal, il nous semble qu'en être délivré serait le suprême

bonheur; semblables en cela à des malades travaillés par des maux

douloureux. L'exemple de l'Amérique montre bien le contraire. Là, le

gouvernement s'acquitte fort bien de son office, et ne fait de mal à

personne. Mais, comme si le destin voulait déconcerter et démentir toute

notre philosophie, ou plutôt l'accuser de ne pas connaître tous les

éléments de l'homme, éloignés comme nous le sommes depuis tant de

siècles par le malheureux état de l'Europe de toute véritable

expérience, nous voyons que lorsque le malheur venant des gouvernements

manque aux Américains, ils semblent se manquer à eux-mêmes. On dirait

que la source de la sensibilité se tarit chez ces gens-là. Ils sont

justes, ils sont raisonnables, et ils ne sont point heureux.

L. B..., c'est-à-dire les ridicules conséquences et règles de conduite

que des esprits bizarres déduisent de ce recueil de poèmes et de

chansons, suffit-elle pour causer tout ce malheur? L'effet me semble

bien considérable pour la cause.

M. de Volney racontait que, se trouvant à table à la campagne, chez un

brave Américain, homme à son aise et environné d'enfants déjà grands, il

entre un jeune homme dans la salle: «Bonjour, William, dit le père de

famille; asseyez-vous.» Le voyageur demanda qui était ce jeune homme:

«C'est le second de mes fils.--Et d'où vient-il?--De Canton.»

L'arrivée d'un fils des bouts de l'univers ne faisait pas plus de

sensation.

Toute l'attention semble employée aux arrangements raisonnables de la

vie, et à prévenir tous les inconvénients: arrivés enfin au moment de

recueillir le fruit de tant de soins et d'un si long esprit d'ordre, il

ne se trouve plus de vie de reste pour jouir.

On dirait que les enfants de Penn n'ont jamais lu ce vers qui semble

leur histoire:

Et propter vitam, vivendi perdere causas.

Les jeunes gens des deux sexes, lorsque l'hiver est venu, qui comme en

Russie est la saison gaie du pays, courent ensemble en traîneaux sur la

neige le jour et la nuit, ils font des courses de quinze ou vingt milles

fort gaiement et sans personne pour les surveiller; et il n'en résulte

jamais d'inconvénient.

Il y a la gaieté physique de la jeunesse qui passe bientôt avec la

chaleur du sang et qui est finie à vingt-cinq ans: je ne vois pas les

passions qui font jouir. Il y a tant d'_habitude de raison_ aux

États-Unis, que la cristallisation y a été rendue impossible.

J'admire ce bonheur et ne l'envie pas; c'est comme le bonheur d'êtres

d'une espèce différente et inférieure. J'augure beaucoup mieux des

Florides et de l'Amérique méridionale[169].

[169] Voir les moeurs des îles Açores: l'amour de Dieu et l'autre

amour y occupent tous les instants. La religion chrétienne,

interprétée par les jésuites, est beaucoup moins ennemie de l'homme,

en ce sens, que le protestantisme anglais; elle permet au moins de

danser le dimanche; et un jour de plaisir sur sept, c'est beaucoup

pour le cultivateur, qui travaille assidûment les six autres.

Ce qui fortifie ma conjecture sur celle du Nord, c'est le manque absolu

d'artistes et d'écrivains. Les États-Unis ne nous ont pas encore envoyé

une scène de tragédie, un tableau ou une vie de Washington.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 78 / 341 题