7 juin 1809.

La plus belle personne de Vienne a agréé l'hommage d'un ami à moi, M.

M..., capitaine attaché au quartier général de l'empereur. C'est un

jeune homme doux et spirituel; mais certainement sa taille ni sa figure

n'ont rien de remarquable.

Depuis quelques jours, sa jeune amie fait la plus vive sensation parmi

nos brillants officiers d'état-major, qui passent leur vie à fureter

tous les coins de Vienne. C'est à qui sera le plus hardi; toutes les

ruses de guerre possibles ont été employées, la maison de la belle a été

mise en état de siège par les plus jolis et les plus riches. Les pages,

les brillants colonels, les généraux de la garde, les princes mêmes,

sont allés perdre leur temps sous les fenêtres de la belle, et leur

argent auprès de ses gens. Tous ont été éconduits. Ces princes n'étaient

guère accoutumés à trouver des cruelles à Paris ou à Milan. Comme je

riais de leur déconvenue avec cette charmante personne: «_Mais, mon

Dieu, me disait-elle, est-ce qu'ils ne savent pas que j'aime M. M...?_»

Voilà un singulier propos et assurément fort indécent.

Page 290: «Pendant que nous étions à Schoenbrunn, je remarquai que deux

jeunes gens attachés à l'empereur ne recevaient jamais personne dans

leur logement à Vienne. Nous les plaisantions beaucoup sur cette

discrétion. L'un d'eux me dit un jour: «Je n'aurai pas de secret pour

vous: une jeune femme de la ville s'est donnée à moi, sous la condition

qu'elle ne quitterait jamais mon appartement, et que je ne recevrais qui

que ce soit sans sa permission.» Je fus curieux, dit le voyageur, de

connaître cette recluse volontaire, et ma qualité de médecin me donnant

comme dans l'Orient un prétexte honnête, j'acceptai un déjeuner que mon

ami m'offrit. Je trouvai une femme très éprise, ayant le plus grand soin

du ménage, ne désirant nullement sortir, quoique la saison invitât à la

promenade, et d'ailleurs convaincue que son amant la ramènerait en

France.

L'autre jeune homme, qu'on ne trouvait non plus jamais à son logement en

ville, me fit bientôt après une confidence pareille. Je vis aussi sa

belle; comme la première, elle était blonde, fort jolie, très bien

faite.

«L'une, âgée de dix-huit ans, était la fille d'un tapissier fort à son

aise; l'autre, qui avait environ vingt-quatre ans, était la femme d'un

officier autrichien qui faisait la campagne à l'armée de l'archiduc

Jean. Cette dernière poussa l'amour jusqu'à ce qui nous semblerait de

l'héroïsme en pays de vanité. Non seulement son ami lui fut infidèle,

mais il se trouva dans le cas de lui faire les aveux les plus scabreux.

Elle le soigna avec un dévouement parfait, et, s'attachant par la

gravité de la maladie de son amant, qui bientôt fut en péril, elle ne

l'en chérit peut-être que davantage.

«On sent qu'étranger et vainqueur, et toute la haute société de Vienne

s'étant retirée à notre approche dans ses terres de Hongrie, je n'ai pu

observer l'amour dans les hautes classes; mais j'en ai vu assez pour me

convaincre que ce n'est pas de l'amour comme à Paris.

«Ce sentiment est regardé par les Allemands comme une vertu, comme une

émanation de la Divinité, comme quelque chose de mystique. Il n'est pas

vif, impétueux, jaloux, tyrannique, comme dans le coeur d'une Italienne:

il est profond et ressemble à l'illuminisme; il y a mille lieues de là à

l'Angleterre.

«Il y a quelques années, un tailleur de Leipzig, dans un accès de

jalousie, attendit son rival dans le jardin public, et le poignarda. On

le condamna à perdre la tête. Les moralistes de la ville, fidèles à la

bonté et à la facilité d'émotion des Allemands (faisant faiblesse de

caractère), discutèrent le jugement, le trouvèrent sévère, et,

établissant une comparaison entre le tailleur et Orosmane, apitoyèrent

sur son sort. On ne put cependant faire réformer l'arrêt. Mais le jour

de l'exécution toutes les jeunes filles de Leipzig, vêtues de blanc, se

réunirent et accompagnèrent le tailleur à l'échafaud en jetant des

fleurs sur sa route.

«Personne ne trouva cette cérémonie singulière; cependant, dans un pays

qui croit être raisonneur, on pouvait dire qu'elle honorait une espèce

de meurtre. Mais c'était une cérémonie, et tout ce qui est cérémonie est

sûr de n'être jamais ridicule en Allemagne. Voyez les cérémonies des

cours des petits princes qui nous feraient mourir de rire, et semblent

fort imposantes à Meinungen ou à Koethen. Ils voient dans les six gardes

chasses qui défilent devant leur petit prince, garni de son crachat, les

soldats d'Hermann marchant à la rencontre des légions de Varus.

«Différence des Allemands à tous les autres peuples: ils s'exaltent par

la méditation, au lieu de se calmer. Seconde nuance: ils meurent d'envie

d'avoir du caractère.

«Le séjour des cours, ordinairement si favorable au développement de

l'amour, l'hébète en Allemagne. Vous n'avez pas d'idée de l'océan de

minuties incompréhensibles et de petitesses qui forment ce qu'on appelle

une cour d'Allemagne[159], même celle des meilleurs princes (Munich,

1820).

[159] Voir les _Mémoires de la margrave de Bareuth_, et _Vingt ans de

séjour à Berlin_, par M. Thiébaut.

«Quand nous arrivions avec un état-major, dans une ville d'Allemagne, au

bout de la première quinzaine, les dames du pays avaient fait leur

choix. Mais ce choix était constant; et j'ai ouï dire que les Français

étaient l'écueil de beaucoup de vertus irréprochables jusqu'à eux.»

* * * * *

Les jeunes Allemands que j'ai rencontrés à Goettingue, Dresde,

Koenigsberg, etc., sont élevés au milieu de systèmes prétendus

philosophiques qui ne sont qu'une poésie obscure et mal écrite, mais,

sous le rapport moral, de la plus haute et sainte sublimité. Il me

semble voir qu'ils ont hérité de leur moyen âge, non le républicanisme,

la défiance et le coup de poignard, comme les Italiens, mais une forte

disposition à l'enthousiasme et à la bonne foi. C'est pour cela que,

tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme qui doit effacer tous

les autres (Kant, Steding, Fichte, etc., etc.[160]).

[160] Voir en 1821 leur enthousiasme pour la tragédie du _Triomphe de

la croix_, qui fait oublier _Guillaume Tell_.

Luther fit jadis un appel puissant au sens moral, et les Allemands se

battirent trente ans de suite pour obéir à leur conscience. Belle parole

et bien respectable, quelque absurde que soit la croyance; je dis

respectable, même pour l'artiste. Voir les combats dans l'âme de S...

entre le troisième commandement de Dieu: _Tu ne tueras point_, et ce

qu'il croyait l'intérêt de la patrie.

L'on trouve de l'enthousiasme mystique pour les femmes et l'amour jusque

dans Tacite, si toutefois cet écrivain n'a pas fait uniquement une

satire de Rome[161].

[161] J'ai eu le bonheur de rencontrer un homme de l'esprit le plus

vif et en même temps savant comme dix savants allemands, et exposant

ce qu'il a découvert en termes clairs et précis. Si jamais M. F...

imprime, nous verrons le moyen âge sortir brillant de lumière à nos

yeux, et nous l'aimerons.

L'on n'a pas plutôt fait cinq cents lieues en Allemagne que l'on

distingue, dans ce peuple désuni et morcelé, un fond d'enthousiasme doux

et tendre plutôt qu'ardent et impétueux.

Si l'on ne voyait pas bien clairement cette disposition, l'on pourrait

relire trois ou quatre des romans d'Auguste la Fontaine que la jolie

Louise, reine de Prusse, fit chanoine de Magdebourg, en récompense

d'avoir si bien peint la _vie paisible_[162].

[162] Titre d'un des romans d'Auguste la Fontaine, la _Vie paisible_,

autre grand trait des moeurs allemandes, c'est le _farniente_ de

l'Italien, c'est la critique physiologique du _droski_ russe ou du

_horseback_ anglais.

Je vois une nouvelle preuve de cette disposition commune aux Allemands

dans le code autrichien, qui exige l'aveu du coupable pour la punition

de presque tous les crimes. Ce code, calculé pour un peuple où les

crimes sont rares, et plutôt un accès de folie chez un être faible que

la suite d'un intérêt courageux, raisonné, et en guerre constante avec

la société, est précisément le contraire de ce qu'il faut à l'Italie, où

l'on cherche à l'implanter; mais c'est une erreur d'honnêtes gens.

J'ai vu les juges allemands en Italie se désespérer des sentences de

mort, ou l'équivalent, les fers durs, qu'ils étaient obligés de

prononcer sans l'aveu des coupables.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 76 / 341 题