CHAPITRE XLVIII

De l'amour allemand.

Si l'Italien, toujours agité entre la haine et l'amour, vit de passions,

et le Français de vanité, c'est d'imagination que vivent les bons et

simples descendants des anciens Germains. A peine sortis des intérêts

sociaux les plus directs et les plus nécessaires à leur subsistance, on

les voit avec étonnement s'élancer dans ce qu'ils appellent leur

philosophie; c'est une espèce de folie douce, aimable, et surtout sans

fiel. Je vais citer, non pas tout à fait de mémoire, mais sur des notes

rapides, un ouvrage qui, quoique fait dans un sens d'opposition, montre

bien, même par les admirations de l'auteur, l'esprit militaire dans tout

son excès: c'est le voyage en Autriche, par M. Cadet-Gassicourt, en

1809. Qu'eût dit le noble et généreux Desaix s'il eût vu le pur héroïsme

de 95 conduire à cet exécrable égoïsme?

Deux amis se trouvent ensemble à une batterie à la bataille de Talavera:

l'un comme capitaine commandant, l'autre comme lieutenant. Un boulet

arrive qui culbute le capitaine. «Bon, dit le lieutenant tout joyeux,

voilà François mort: c'est moi qui vais être capitaine.--Pas encore tout

à fait! s'écrie François en se relevant. Il n'avait été qu'étourdi par

le boulet. Le lieutenant, ainsi que son capitaine, étaient les meilleurs

garçons du monde, point méchants, seulement un peu bêtes; enthousiastes

de l'empereur, l'ardeur de la chasse et l'égoïsme furieux que cet homme

avait su éveiller en le décorant du nom de gloire leur faisaient oublier

l'humanité.

Au milieu du spectacle sévère donné par de tels hommes, se disputant aux

parades de la Schoenbrunn un regard du maître et un titre de baron,

voici comment l'apothicaire de l'empereur décrit l'amour allemand, page

188:

«Rien n'est plus complaisant, plus doux, qu'une Autrichienne. Chez elle,

l'amour est un culte, et, quand elle s'attache à un Français, elle

l'adore dans toute la force du terme.

«Il y a des femmes légères et capricieuses partout, mais en général les

Viennoises sont fidèles et ne sont nullement coquettes; quand je dis

qu'elles sont fidèles, c'est à l'amant de leur choix, car les maris sont

à Vienne comme partout.»

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 75 / 341 题