De l'Espagne.
L'Andalousie est un des plus aimables séjours que la volupté se soit
choisis sur la terre. J'avais trois ou quatre anecdotes qui montraient
de quelle manière mes idées sur les trois ou quatre actes de folie
différents dont la réunion forme l'amour sont vraies en Espagne; l'on me
conseille de les sacrifier à la délicatesse française. J'ai eu beau
protester que j'écrivais en langue française, mais non pas certes en
_littérature française_. Dieu me préserve d'avoir rien de commun avec
les littérateurs estimés aujourd'hui!
Les Maures, en abandonnant l'Andalousie, y ont laissé leur architecture
et presque leurs moeurs. Puisqu'il m'est impossible de parler des
dernières dans la langue de Mme de Sévigné, je dirai du moins de
l'architecture mauresque que son principal trait consiste à faire que
chaque maison ait un petit jardin entouré d'un portique élégant et
svelte. Là, pendant les chaleurs insupportables de l'été, quand, durant
des semaines entières, le thermomètre de Réaumur ne descend jamais et se
soutient à trente degrés, il règne sous les portiques une obscurité
délicieuse. Au milieu du petit jardin, il y a toujours un jet d'eau dont
le bruit uniforme et voluptueux est le seul qui trouble cette retraite
charmante. Le bassin de marbre est environné d'une douzaine d'orangers
et de lauriers-roses. Une toile épaisse en forme de tente recouvre tout
le petit jardin, et, le protégeant contre les rayons du soleil et de la
lumière, ne laisse pénétrer que les petites brises qui, sur le midi,
viennent des montagnes.
Là vivent et reçoivent les charmantes Andalouses à la démarche si vive
et si légère; une simple robe de soie noire garnie de franges de la même
couleur, et laissant apercevoir un cou-de-pied charmant, un teint pâle,
des yeux où se peignent toutes les nuances les plus fugitives des
passions les plus tendres et les plus ardentes: tels sont les êtres
célestes qu'il m'est défendu de faire entrer en scène.
Je regarde le peuple espagnol comme le représentant vivant du moyen âge.
Il ignore une foule de petites vérités (vanité puérile de ses voisins);
mais il sait profondément les grandes, et a assez de caractère et
d'esprit pour suivre leurs conséquences jusque dans leurs effets les
plus éloignés. Le caractère espagnol fait une belle opposition avec
l'esprit français; dur, brusque, peu élégant, plein d'un orgueil
sauvage, jamais occupé des autres: c'est exactement le contraste du XVe
siècle avec le XVIIIe.
L'Espagne m'est bien utile pour une comparaison: le seul peuple qui ait
su résister à Napoléon me semble absolument pur d'honneur bête, et de ce
qu'il y a de bête dans l'honneur.
Au lieu de faire de belles ordonnances militaires, de changer d'uniforme
tous les six mois et de porter de grands éperons, il a le général _no
importa_[158].
[158] Voir les charmantes Lettres de M. Pecchio. L'Italie est pleine
de gens de cette force; mais, au lieu de se produire, ils se
tiennent tranquilles: _Paese della virtu sconosciuta_.