CHAPITRE XLVII

De l'Espagne.

L'Andalousie est un des plus aimables séjours que la volupté se soit

choisis sur la terre. J'avais trois ou quatre anecdotes qui montraient

de quelle manière mes idées sur les trois ou quatre actes de folie

différents dont la réunion forme l'amour sont vraies en Espagne; l'on me

conseille de les sacrifier à la délicatesse française. J'ai eu beau

protester que j'écrivais en langue française, mais non pas certes en

_littérature française_. Dieu me préserve d'avoir rien de commun avec

les littérateurs estimés aujourd'hui!

Les Maures, en abandonnant l'Andalousie, y ont laissé leur architecture

et presque leurs moeurs. Puisqu'il m'est impossible de parler des

dernières dans la langue de Mme de Sévigné, je dirai du moins de

l'architecture mauresque que son principal trait consiste à faire que

chaque maison ait un petit jardin entouré d'un portique élégant et

svelte. Là, pendant les chaleurs insupportables de l'été, quand, durant

des semaines entières, le thermomètre de Réaumur ne descend jamais et se

soutient à trente degrés, il règne sous les portiques une obscurité

délicieuse. Au milieu du petit jardin, il y a toujours un jet d'eau dont

le bruit uniforme et voluptueux est le seul qui trouble cette retraite

charmante. Le bassin de marbre est environné d'une douzaine d'orangers

et de lauriers-roses. Une toile épaisse en forme de tente recouvre tout

le petit jardin, et, le protégeant contre les rayons du soleil et de la

lumière, ne laisse pénétrer que les petites brises qui, sur le midi,

viennent des montagnes.

Là vivent et reçoivent les charmantes Andalouses à la démarche si vive

et si légère; une simple robe de soie noire garnie de franges de la même

couleur, et laissant apercevoir un cou-de-pied charmant, un teint pâle,

des yeux où se peignent toutes les nuances les plus fugitives des

passions les plus tendres et les plus ardentes: tels sont les êtres

célestes qu'il m'est défendu de faire entrer en scène.

Je regarde le peuple espagnol comme le représentant vivant du moyen âge.

Il ignore une foule de petites vérités (vanité puérile de ses voisins);

mais il sait profondément les grandes, et a assez de caractère et

d'esprit pour suivre leurs conséquences jusque dans leurs effets les

plus éloignés. Le caractère espagnol fait une belle opposition avec

l'esprit français; dur, brusque, peu élégant, plein d'un orgueil

sauvage, jamais occupé des autres: c'est exactement le contraste du XVe

siècle avec le XVIIIe.

L'Espagne m'est bien utile pour une comparaison: le seul peuple qui ait

su résister à Napoléon me semble absolument pur d'honneur bête, et de ce

qu'il y a de bête dans l'honneur.

Au lieu de faire de belles ordonnances militaires, de changer d'uniforme

tous les six mois et de porter de grands éperons, il a le général _no

importa_[158].

[158] Voir les charmantes Lettres de M. Pecchio. L'Italie est pleine

de gens de cette force; mais, au lieu de se produire, ils se

tiennent tranquilles: _Paese della virtu sconosciuta_.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 74 / 341 题