Suite de l'Angleterre.
J'aime trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour en parler. Je me
sers des observations d'un ami.
L'état actuel de l'Irlande (1822) y réalise, pour la vingtième fois
depuis deux siècles[151], cet état singulier de la société si fécond en
résolutions courageuses, et si contraire à l'ennui, où des gens qui
déjeunent gaiement ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures sur
un champ de bataille. Rien ne fait un appel plus énergique et plus
direct à la disposition de l'âme la plus favorable aux passions tendres:
le _naturel_. Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais: le
_cant_ et la _bashfulness_, [hypocrisie de moralité et timidité
orgueilleuse et souffrante. (Voir le voyage de M. Eustace, en Italie.)
Si ce voyageur peint assez mal le pays, en revanche il donne une idée
fort exacte de son propre caractère; et ce caractère, ainsi que celui de
M. Beattie, le poète (voir sa vie écrite par un ami intime), est
malheureusement assez commun en Angleterre. Pour le prêtre honnête
homme, malgré sa place, voir les lettres de l'évêque de Landaff[152].]
[151] Le jeune enfant de Spencer brûlé vif en Irlande.
[152] Réfuter autrement que par des injures le portrait d'une certaine
classe d'Anglais présenté dans ces trois ouvrages, me semble la
chose impossible.
_Satanic school._
On croirait l'Irlande assez malheureuse, ensanglantée comme elle l'est
depuis deux siècles par la tyrannie peureuse et cruelle de l'Angleterre;
mais ici fait son entrée dans l'état moral de l'Irlande un personnage
terrible: le *PRÊTRE*...
Depuis deux siècles, l'Irlande est à peu près aussi mal gouvernée que la
Sicile. Un parallèle approfondi de ces deux îles, en un volume de 500
pages, fâcherait bien des gens et ferait tomber dans le ridicule bien
des théories respectées. Ce qui est évident, c'est que le plus heureux
de ces deux pays, également gouvernés par des fous, au seul profit du
petit nombre, c'est la Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laissé
l'_amour_ et la volupté; ils les lui auraient bien ravis aussi comme
tout le reste; mais, grâce au ciel, il y a peu en Sicile de ce mal moral
appelé loi et gouvernement[153].
[153] J'appelle _mal moral_, en 1822, tout gouvernement qui n'a pas
les deux chambres; il n'y a d'exception que lorsque le chef du
gouvernement est grand par la probité, miracle qui se voit en Saxe
et à Naples.
Ce sont les gens âgés et les prêtres qui font et font exécuter les lois,
cela paraît bien à l'espèce de jalousie comique avec laquelle la volupté
est poursuivie dans les îles britanniques. Le peuple y pourrait dire à
ses gouvernants comme Diogène à Alexandre: «Contentez-vous de vos
sinécures et laissez-moi, du moins, mon soleil[154].»
[154] Voir dans le procès de la feue reine d'Angleterre une liste
curieuse des pairs avec les sommes qu'eux et leurs familles
reçoivent de l'État. Par exemple, lord Lauderdale et sa famille,
36,000 louis. Le demi-pot de bière nécessaire à la chétive
subsistance du plus pauvre Anglais paye un sou d'impôt au profit du
noble pair. Et, ce qui fait beaucoup à notre objet, ils le savent
tous les deux. Dès lors, ni le lord, ni le paysan n'ont plus assez
de loisir pour songer à l'amour; ils aiguisent leurs armes, l'un en
public et avec orgueil, l'autre en secret et avec rage (L'Yeomanry
et les Whiteboys).
A force de lois, de règlements, de contre-règlements et de supplices, le
gouvernement a créé en Irlande la pomme de terre, et la population de
l'Irlande surpasse de beaucoup celle de la Sicile; c'est-à-dire l'on a
fait venir quelques millions de paysans avilis et hébétés, écrasés de
travail et de misère, traînant pendant quarante ou cinquante ans une vie
malheureuse sur les marais de la vieille Érin, mais payant bien la dîme.
Voilà un beau miracle! Avec la religion païenne, ces pauvres diables
auraient au moins joui d'un bonheur; mais pas du tout, il faut adorer
saint Patrick.
En Irlande on ne voit guère que des paysans plus malheureux que des
sauvages. Seulement, au lieu d'être cent mille comme ils seraient dans
l'état de nature, ils sont huit millions[155], et font vivre richement
cinq cents _absentees_ à Londres et à Paris.
[155] Plunkell Craig, _Vie de Curran_.
La société est infiniment plus avancée en Écosse[156] où, sous plusieurs
rapports, le gouvernement est bon (la rareté des crimes, la lecture, pas
d'évêques, etc.). Les passions tendres y ont donc beaucoup plus de
développement, et nous pouvons quitter les idées noires et arriver aux
ridicules.
[156] Degré de civilisation du paysan Robert Burns et de sa famille;
club de paysans où l'on payait deux sous par séance; questions qu'on
y discutait. (Voir les Lettres de Burns).
Il est impossible de ne pas apercevoir un fond de mélancolie chez les
femmes écossaises. Cette mélancolie est surtout séduisante au bal, où
elle donne un singulier piquant à l'ardeur et à l'extrême empressement
avec lesquels elles sautent leurs danses nationales. Édimbourg a un
autre avantage, c'est de s'être soustrait à la vile omnipotence de l'or.
Cette ville forme en cela, aussi bien que pour la singulière et sauvage
beauté du site, un contraste complet avec Londres. Comme Rome, la belle
Édimbourg semble plutôt le séjour de la vie contemplative. Le tourbillon
sans repos et les intérêts inquiets de la vie active avec ses avantages
et ses inconvénients sont à Londres. Édimbourg me semble payer le tribut
au malin par un peu de disposition à la pédanterie. Le temps où Marie
Stuart habitait le vieux Holyrood, et où l'on assassinait Riccio dans
ses bras, valaient mieux pour l'amour, et toutes les femmes en
conviendront, que ceux où l'on discute si longuement, et même en leur
présence, sur la préférence à accorder au système neptunien sur le
vulcanien de... J'aime mieux la discussion sur le nouvel uniforme donné
par le roi à ses gardes ou sur la pairie manquée de sir B. Bloomfield,
qui occupait Londres lorsque je m'y trouvais, que la discussion pour
savoir qui a le mieux exploré la nature des roches, de Werner ou de . .
. . . . . . . . Je ne dirai rien du terrible dimanche écossais, auprès
duquel celui de Londres semble une partie de plaisir. Ce jour destiné à
honorer le ciel est la meilleure image de l'enfer que j'aie jamais vue
sur la terre. Ne marchons pas si vite, disait un Écossais en revenant de
l'église à un Français, son ami, nous aurions l'air de nous
promener[157].
[157] Le même fait en Amérique. En Écosse, étalage des titres.
Celui des trois pays où il y a le moins d'hypocrisie (_Cant_, voyez le
_New-Monthly-Magazine_ de janvier 1822, tonnant contre Mozart et les
_Nozze di Figaro_, écrit dans un pays où l'on joue le Citizen. Mais ce
sont les aristocrates qui, par tout pays, achètent et jugent un journal
littéraire et la littérature; et depuis quatre ans, ceux d'Angleterre
ont fait alliance avec les évêques); celui des trois pays où il y a, ce
me semble, le moins d'hypocrisie, c'est l'Irlande; on y trouve, au
contraire, une vivacité étourdie et fort aimable. En Écosse, il y a la
stricte observance du dimanche, mais le lundi on danse avec une joie et
un abandon inconnus à Londres. Il y a beaucoup d'amour dans la classe
des paysans en Écosse. La toute-puissance de l'imagination a francisé ce
pays au XVIe siècle.
Le terrible défaut de la société anglaise, celui qui, en un jour donné,
crée une plus grande quantité de tristesse que la dette et ses
conséquences, et même que la guerre à mort des riches contre les
pauvres, c'est cette phrase que l'on me disait cet automne à Croydon, en
présence de la belle statue de l'évêque: «Dans le monde, aucun homme ne
veut se mettre en avant, de peur d'être déçu dans son attente.»
Qu'on juge quelles lois, sous le nom de _pudeur_, de tels hommes doivent
imposer à leurs femmes et à leurs maîtresses!