De l'Angleterre.
J'ai beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses du théâtre _Del
Sol_, à Valence. L'on m'assure que plusieurs sont fort chastes; c'est
que leur métier est trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet
de la _Juive de Tolède_ tous les jours, de dix heures du matin à quatre,
et de minuit à trois heures du matin; outre cela, il faut qu'elles
dansent chaque soir dans les deux ballets.
Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher Émile.
Je pensais ce soir, à minuit, en me promenant au frais sur le bord de la
mer, avec les petites danseuses, d'abord que cette volupté surhumaine de
la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel de Valence, en présence de
ces étoiles resplendissantes qui semblent tout près de vous, est
inconnue à nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents
lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de sensations. Je
pensais que la chasteté de mes petites danseuses explique fort bien la
marche que l'orgueil des hommes suit en Angleterre pour recréer
doucement les moeurs du sérail au milieu d'une nation civilisée. On voit
comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre, d'ailleurs si
belles et d'une physionomie si touchante, laissent un peu à désirer pour
les idées. Malgré la liberté qui vient seulement d'être chassée de leur
île, et l'originalité admirable du caractère national, elles manquent
d'idées intéressantes et d'originalité. Elles n'ont souvent de
remarquable que la bizarrerie de leurs délicatesses. C'est tout simple,
la pudeur des femmes, en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs maris.
Mais quelque soumise que soit une esclave, sa société est bientôt à
charge. De là, pour les hommes, la nécessité de s'enivrer tristement
chaque soir[149], au lieu de passer, comme en Italie, leurs soirées avec
leur maîtresse. En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur maison et
sous prétexte d'un exercice nécessaire font quatre ou cinq lieues tous
les jours, comme si l'homme était créé et mis au monde pour trotter. Ils
usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le coeur. Après
quoi ils osent bien parler de délicatesse féminine, et mépriser
l'Espagne et l'Italie.
[149] Cet usage commence à tomber un peu dans la très bonne compagnie,
qui se francise comme partout; mais je parle de l'immense
généralité.
Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes Italiens; le
mouvement qui leur ôterait leur sensibilité leur est importun. Ils font
de temps à autre une promenade de demi-lieue comme remède pénible pour
la santé; quant aux femmes, une Romaine ne fait pas en toute l'année les
courses d'une jeune miss en une semaine.
Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte très adroitement la
vanité de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu'il ne faut pas
être _vulgaire_, et les mères qui préparent leurs jeunes filles pour
trouver des maris ont fort bien saisi cette idée. De là la _mode_ bien
plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre
qu'au sein de la France légère; c'est dans Bond-street qu'a été inventé
le _carefully careless_. En Angleterre la mode est un devoir, à Paris
c'est un plaisir. La mode élève un bien autre mur d'airain à Londres
entre New-Bond-street et Fenchurch-street, qu'à Paris entre la Chaussée
d'Antin et la rue Saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette
folie aristocratique à leurs femmes en dédommagement de la masse énorme
de tristesse qu'ils leur imposent. Je trouve bien l'image de la société
des femmes en Angleterre, telle que l'a faite le taciturne orgueil des
hommes dans les romans autrefois célèbres de miss Burney. Comme demander
un verre d'eau quand on a soif est vulgaire, les héroïnes de miss Burney
ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité,
l'on arrive à l'affectation la plus abominable.
Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux ans, riche, à la
profonde méfiance du jeune Italien du même âge. L'Italien y est forcé
par sa sûreté, et la dépose, cette méfiance, ou du moins l'oublie dès
qu'il est dans l'intimité, tandis que c'est précisément dans le sein de
la société la plus tendre en apparence que l'on voit redoubler la
prudence et la hauteur du jeune Anglais. J'ai entendu dire: «Depuis sept
mois je ne lui parlais pas du voyage à Brighton.» Il s'agissait d'une
économie obligée de quatre-vingts louis, et c'était un amant de
vingt-deux ans parlant d'une maîtresse, femme mariée, qu'il adorait;
mais, dans les transports de sa passion, la _prudence_ ne l'avait pas
quitté, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire à cette
maîtresse: «Je n'irai pas à Brighton, parce que cela me gênerait.»
Remarquez que le sort de Gianone de Pellico, et de cent autres, force
l'Italien à la méfiance, tandis que le jeune _beau_ Anglais n'est forcé
à la prudence que par l'excès et la sensibilité maladive de sa vanité.
Le Français, étant aimable avec ses idées de tous les moments, dit tout
ce qu'il aime. C'est une habitude; sans cela il manquerait d'aisance, et
il sait que sans aisance il n'y a point de grâce.
C'est avec peine et la larme à l'oeil que j'ai osé écrire tout ce qui
précède; mais, puisqu'il me semble que je ne flatterais pas un roi,
pourquoi dirais-je d'un pays autre chose que ce qui m'en semble, et qui
_of course_ peut être très absurde, uniquement parce que ce pays a donné
naissance à la femme la plus aimable que j'aie connue?
Ce serait, sous une autre forme, de la bassesse monarchique. Je me
contenterai d'ajouter qu'au milieu de tout cet ensemble de moeurs, parmi
tant d'Anglaises victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes,
comme il existe une originalité parfaite, il suffit d'une famille élevée
loin des tristes restrictions destinées à reproduire les moeurs du
sérail pour donner des caractères charmants. Et que ce mot _charmant_
est insignifiant, malgré son étymologie, et commun pour rendre ce que je
voudrais exprimer! La douce Imogène, la tendre Ophélie trouveraient bien
des modèles vivants en Angleterre; mais ces modèles sont loin de jouir
de la haute vénération unanimement accordée à la véritable Anglaise
_accomplie_, destinée à satisfaire pleinement à toutes les convenances
et à donner à un mari toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique
le plus maladif et un bonheur à mourir d'ennui[150].
[150] Voir Richardson. Les moeurs de la famille des Harlowe, traduites
en manières modernes, sont fréquentes en Angleterre: leurs
domestiques valent mieux qu'eux.
Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces extrêmement
fraîches et fort sombres, où les femmes italiennes passent leur vie
mollement couchées sur des divans fort bas, elles entendent parler
d'amour ou de musique six heures de la journée. Le soir, au théâtre,
cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de
musique ou d'amour.
Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable à
la musique et à l'amour en Espagne et en Italie, qu'elle leur est
contraire en Angleterre.
Je ne blâme ni n'approuve, j'observe.