Rome.
Ce n'est qu'à Rome[145], qu'une femme honnête et à carrosse vient dire
avec effusion à une autre femme sa simple connaissance, comme je l'ai vu
ce matin: «Ah! ma chère amie, ne fais pas l'amour avec Fabio
Vitteleschi; il vaudrait mieux pour toi prendre de l'amour pour un
assassin de grands chemins. Avec son air doux et mesuré, il est capable
de te percer le coeur d'un poignard, et de te dire avec un sourire
aimable en te le plongeant dans la poitrine: Ma petite, est-ce qu'il te
fait mal?» Et cela se passait auprès d'une jolie personne de quinze ans,
fille de la dame qui recevait l'avis et fille très alerte.
[145] 30 septembre 1819.
Si l'homme du Nord a le malheur de n'être pas choqué d'abord par le
naturel de cette amabilité du Midi, qui n'est que le développement
simple d'une nature grandiose, favorisé par la double absence du bon ton
et de toute nouveauté intéressante, en un an de séjour les femmes de
tous les autres pays lui deviennent insupportables.
Il voit les Françaises avec leurs petites grâces[146] tout aimables,
séduisantes les trois premiers jours, mais ennuyeuses le quatrième, jour
fatal, où l'on découvre que toutes ces grâces étudiées d'avance et
apprises par coeur sont éternellement les mêmes tous les jours et pour
tous.
[146] Outre que l'auteur avait le malheur de n'être pas né à Paris, il
y avait très peu vécu.
(_Note de l'éditeur._)
Il voit les Allemandes si naturelles, au contraire, et se livrant avec
tant d'empressement à leur imagination, n'avoir souvent à montrer, avec
tout leur naturel, qu'un fond de stérilité, d'insipidité et de tendresse
de la bibliothèque bleue. La phrase du comte Almaviva semble faite en
Allemagne: «Et l'on est tout étonné, un beau soir, de trouver la satiété
où l'on allait chercher le bonheur.»
A Rome, l'étranger ne doit pas oublier que si rien n'est ennuyeux dans
les pays où tout est naturel, le mauvais y est plus mauvais qu'ailleurs.
Pour ne parler que des hommes[147], on voit paraître ici, dans la
société, une espèce de monstres qui se cachent ailleurs. Ce sont des
gens également passionnés, clairvoyants et lâches. Un mauvais sort les a
jetés auprès d'une femme à titre quelconque; amoureux fous par exemple,
ils boivent jusqu'à la lie le malheur de la voir préférer un rival. Ils
sont là pour contrecarrer cet amant fortuné. Rien ne leur échappe, et
tout le monde voit que rien ne leur échappe; mais ils n'en continuent
pas moins en dépit de tout sentiment d'honneur, à vexer la femme, son
amant et eux-mêmes, et personne ne les blâme, _car ils font ce qui leur
fait plaisir_. Un soir, l'amant, poussé à bout, leur donne des coups de
pied au cul; le lendemain ils lui en font bien des excuses et
recommencent à scier constamment et imperturbablement la femme, l'amant
et eux-mêmes. On frémit quand on songe à la quantité de malheur que ces
âmes basses ont à dévorer chaque jour, et il ne leur manque sans doute
qu'un grain de lâcheté de moins pour être empoisonneurs.
[147]
Heu! male nunc artes miseras hæc secula tractant;
Jam tener assuevit munera velle puer.