De l'Italie.
Le bonheur de l'Italie est d'être laissée à l'inspiration du moment,
bonheur partagé jusqu'à un certain point par l'Allemagne et
l'Angleterre.
De plus, l'Italie est un pays où l'utile, qui fut la vertu des
républiques du moyen âge[139], n'a pas été détrôné par l'honneur ou la
vertu arrangée à l'usage des rois[140], et l'honneur vrai ouvre les
voies à l'honneur bête; il accoutume à se demander: Quelle idée le
voisin se fait-il de mon bonheur? et le bonheur de sentiment ne peut
être l'objet de vanité, car il est invisible[141]. Pour preuve de tout
cela, la France est le pays du monde où il y a le moins de mariages
d'inclination[142].
[139] G. Pechio nelle sue vivacissime lettere ad una bella giovane
Inglese sopra la Spagna libera, laquale è un medio-evo, non
redidivo, ma sempre vivo dice, pagina 60:
«Lo scopo degli Spagnuoli non era la gloria, ma la indipendenza. Se
gli Spagnuoli non si fossero battuti che per l'onore, la guerra era
finita colla bataglia di Tudela. L'onore è di una natura bizarra,
macchiato una volta, perde tutta la forza per agire... L'esercito di
linea spagnuolo imbevuto anch' egli, dei pregiudizj d'ell onore
(vale a dire fatto Europeo moderno) vinto che fosse si sbandava col
pensiero che tutto coll' _onore_ era perduto, etc.»
[140] Un homme s'honore, en 1620, en disant sans cesse, et le plus
servilement qu'il peut: _Le roi mon maître_ (voir les mémoires de
Noailles, de Torcy et de tous les ambassadeurs de Louis XIV); c'est
tout simple: par ce tour de phrase, il proclame le _rang_ qu'il
occupe parmi les sujets. Ce rang qu'il tient du roi remplace, dans
l'attention et dans l'estime de ces hommes, le rang qu'il tenait
dans la Rome antique de l'opinion de ses concitoyens qui l'avaient
vu combattre à Trasimène et parler au Forum. On bat en brèche la
monarchie absolue en ruinant la _vanité_ et ses ouvrages avancés
qu'elle appelle les _convenances_. La dispute entre Shakespeare et
Racine n'est qu'une des formes de la dispute entre Louis XIV et la
Charte.
[141] On ne peut l'évaluer que sur les actions non réfléchies.
[142] Miss O'Neil, Mrs Couts, et la plupart des grandes actrices
anglaises quittent le théâtre pour se marier richement.
D'autres avantages de l'Italie, c'est le loisir profond sous un ciel
admirable et qui porte à être sensible à la beauté sous toutes les
formes. C'est une défiance extrême et pourtant raisonnable qui augmente
l'isolement et double le charme de l'intimité, c'est le manque de la
lecture des romans et presque de toute lecture qui laisse encore plus à
l'inspiration du moment; c'est la passion de la musique qui excite dans
l'âme un mouvement si semblable à celui de l'amour.
En France, vers 1770, il n'y avait pas de méfiance; au contraire, il
était du bel usage de vivre et de mourir en public, et comme la duchesse
de Luxembourg était intime avec cent amis, il n'y avait pas non plus
d'intimité ou d'amitié proprement dites.
En Italie, comme avoir une passion n'est pas un avantage très rare, ce
n'est pas un ridicule[143], et l'on entend citer tout haut dans les
salons des maximes générales sur l'amour. Le public connaît les
symptômes et les périodes de cette maladie et s'en occupe beaucoup. On
dit à un homme quitté: «Vous allez être au désespoir pendant six mois;
mais ensuite vous guérirez comme un tel, un tel, etc.»
[143] On passe la galanterie aux femmes, mais l'amour leur donne du
ridicule, écrivait le judicieux abbé Girard, à Paris, en 1740.
En Italie, les jugements du public sont les très humbles serviteurs des
passions. Le plaisir réel y exerce le pouvoir qui ailleurs est aux mains
de la société; c'est tout simple, la société ne donnant presque point de
plaisirs à un peuple qui n'a pas le temps d'avoir de la vanité, et qui
veut se faire oublier du pacha, elle n'a que peu d'autorité. Les ennuyés
blâment bien les passionnés, mais on se moque d'eux. Au midi des Alpes,
la société est un despote qui manque de cachots.
A Paris, comme l'honneur commande de défendre l'épée à la main, ou par
de bons mots si l'on peut, toutes les avenues de tout grand intérêt
avoué, il est bien plus commode de se réfugier dans l'ironie. Plusieurs
jeunes gens ont pris un autre parti, c'est de se faire de l'école de
J.-J. Rousseau et de Mme de Staël. Puisque l'ironie est devenue une
manière vulgaire, il a bien fallu avoir du sentiment. Un de Pezai, de
nos jours, écrivait comme M. Darlincourt; d'ailleurs, depuis 1789, les
événements combattent en faveur de l'_utile_ ou de la sensation
individuelle contre l'_honneur_ ou l'empire de l'opinion; le spectacle
des chambres apprend à tout discuter, même la plaisanterie. La nation
devient sérieuse, la galanterie perd du terrain.
Je dois dire, comme Français, que ce n'est pas un petit nombre de
fortunes colossales qui fait la richesse d'un pays, mais la multiplicité
des fortunes médiocres. Par tous pays les passions sont rares, et la
galanterie a plus de grâces et de finesse et par conséquent plus de
bonheur en France. Cette grande nation, la première de l'univers[144],
se trouve pour l'amour ce qu'elle est pour les talents de l'esprit. En
1822, nous n'avons assurément ni Moore, ni Walter Scott, ni Crabbe, ni
Byron, ni Monti, ni Pellico; mais il y a chez nous plus de gens d'esprit
éclairés, agréables, et au niveau des lumières du siècle qu'en
Angleterre ou en Italie. C'est pour cela que les discussions de notre
chambre des députés, en 1822, sont si supérieures à celles du parlement
d'Angleterre, et que quand un libéral d'Angleterre vient en France, nous
sommes tout surpris de lui trouver plusieurs opinions gothiques.
[144] Je n'en veux pour preuve que l'_envie_. Voir l'_Edinburg-Review_
de 1821; voir les journaux littéraires allemands et italiens, et le
_Scimiatigre_ d'Alfieri.
Un artiste romain écrivait de Paris:
«Je me déplais infiniment ici; je crois que c'est parce que je n'ai pas
le loisir d'aimer à mon gré. Ici, la sensibilité se dépense goutte à
goutte à mesure qu'elle se forme, et de manière, au moins pour moi, à
fatiguer la source. A Rome, par le peu d'intérêt des événements de
chaque jour, par le sommeil de la vie extérieure, la sensibilité
s'amoncèle au profit des passions.»