CHAPITRE XLII

Suite de la France.

Je demande la permission de médire encore un peu de la France. Le

lecteur ne doit pas craindre de voir ma satire rester impunie; si cet

essai trouve des lecteurs, mes injures me seront rendues au centuple;

l'honneur national veille.

La France est importante dans le plan de ce livre, parce que Paris,

grâce à la supériorité de sa conversation et de sa littérature, est et

sera toujours le salon de l'Europe.

Les trois quarts des billets du matin, à Vienne comme à Londres, sont

écrits en français, ou pleins d'allusions, et de citations aussi en

français[135], et Dieu sait quel français.

[135] Les écrivains les plus graves croient, en Angleterre, se donner

un air cavalier en citant des mots français qui, la plupart, n'ont

jamais été français que dans les grammaires anglaises. Voir les

rédacteurs de l'_Edinburgh-Review_; voir les Mémoires de la comtesse

de Lichtnau, maîtresse de l'avant-dernier roi de Prusse.

Sous le rapport des grandes passions, la France est, ce me semble,

privée d'originalité par deux causes:

1º Le véritable honneur ou le désir de ressembler à Bayard, pour être

honoré dans le monde et y voir chaque jour notre vanité satisfaite;

2º L'honneur bête ou le désir de ressembler aux gens de bon ton, du

grand monde de Paris. L'art d'entrer dans un salon, de marquer de

l'éloignement à un rival, de se brouiller avec sa maîtresse, etc.

L'honneur bête, d'abord par lui-même, comme capable d'être compris par

les sots, et ensuite comme s'appliquant à des actions de tous les jours,

et même de toutes les heures, est beaucoup plus utile que l'honneur vrai

aux plaisirs de notre vanité. On voit des gens très bien reçus dans le

monde avec de l'honneur bête sans honneur vrai, et le contraire est

impossible.

Le ton du grand monde est:

1º De traiter avec ironie tous les grands intérêts. Rien de plus

naturel; autrefois les gens véritablement du grand monde ne pouvaient

être profondément affectés par rien; ils n'en avaient pas le temps. Le

séjour à la campagne change cela. D'ailleurs, c'est une position contre

nature pour un Français que de se laisser voir _admirant_[136],

c'est-à-dire inférieur, non seulement à ce qu'il admire, passe encore

pour cela, mais même à son voisin, si ce voisin s'avise de se moquer de

ce qu'il admire.

[136] L'admiration de mode, comme Hume vers 1775, ou Franklin en 1784,

ne fait pas objection.

En Allemagne, en Italie, en Espagne, l'admiration est, au contraire,

pleine de bonne foi et de bonheur; là l'admirant a orgueil de ses

transports et plaint le siffleur: je ne dis pas le moqueur, c'est un

rôle impossible dans des pays où le seul ridicule est de manquer la

route du bonheur, et non l'imitation d'une certaine manière d'être. Dans

le Midi, la méfiance et l'horreur d'être troublé dans des plaisirs

vivement sentis met une admiration innée pour le luxe et la pompe. Voyez

les cours de Madrid et de Naples, voyez une _funzione_ à Cadix, cela va

jusqu'au délire[137].

[137] Voyage en Espagne de M. Semple; il peint vrai, et l'on trouvera

une description de la bataille de Trafalgar, entendue dans le

lointain, qui laisse un souvenir.

2º Un Français se croit l'homme le plus malheureux et presque le plus

ridicule s'il est obligé de passer son temps seul. Or, qu'est-ce que

l'amour sans solitude?

3º Un homme passionné ne pense qu'à soi, un homme qui veut de la

considération ne pense qu'à autrui; il y a plus: avant 1789, la sûreté

individuelle ne se trouvait en France qu'en faisant partie d'un _corps_,

la robe, par exemple[138], et étant protégé par les membres de ce corps.

La pensée de votre voisin était donc partie intégrante et nécessaire de

votre bonheur. Cela était encore plus vrai à la cour qu'à Paris. Il est

facile de sentir combien ces habitudes, qui, à la vérité, perdent tous

les jours de leur force, mais dont les Français ont encore pour un

siècle, favorisent les grandes passions.

[138] Correspondance de Grimm, janvier 1783.

«M. le comte de N***, capitaine en survivance des gardes de

Monsieur, piqué de ne plus trouver de place au balcon, le jour de

l'ouverture de la nouvelle salle, s'avisa fort mal à propos de

disputer la sienne à un honnête procureur; celui-ci, maître Pernot,

ne voulut jamais désemparer.--Vous prenez ma place.--Je garde la

mienne.--Et qui êtes-vous?--Je suis monsieur six francs... (c'est le

prix de ces places). Et puis des mots plus vifs, des injures, des

coups de coude. Le comte de N*** poussa l'indiscrétion au point de

traiter le pauvre robin de voleur, et prit enfin sur lui d'ordonner

au sergent de service de s'assurer de sa personne et de le conduire

au corps de garde. Maître Pernot s'y rendit avec beaucoup de

dignité, et n'en sortit que pour aller déposer sa plainte chez un

commissaire. Le redoutable corps dont il a l'honneur d'être membre

n'a jamais voulu consentir qu'il s'en désistât. L'affaire vient

d'être jugée au parlement. M. de *** a été condamné à tous les

dépens, à faire réparation au procureur, à lui payer deux mille écus

de dommages et intérêts, applicables, de son consentement, aux

pauvres prisonniers de la Conciergerie; de plus, il est enjoint très

expressément audit comte de ne plus prétexter des ordres du roi pour

troubler le spectacle, etc. Cette aventure a fait beaucoup de bruit,

il s'y est mêlé de grands intérêts: toute la robe a cru être

insultée par l'outrage fait à un homme de sa livrée, etc. M. de ***,

pour faire oublier son aventure, est allé chercher des lauriers au

camp de Saint-Roch. Il ne pouvait mieux faire, a-t-on dit, car on ne

peut douter de son talent pour emporter les places de haute lutte.»

Supposez un philosophe obscur au lieu de maître Pernot. Utilité du

duel.

Grimm, troisième partie, tome II, p. 102.

Voir plus loin, p. 496, une lettre assez raisonnable de

Beaumarchais, qui refuse une loge grillée qu'un de ses amis lui

demandait pour _Figaro_. Tant qu'on a cru que cette réponse

s'adressait à un duc, la fermentation a été grande, et l'on parlait

de punitions graves. On n'a plus fait qu'en rire quand Beaumarchais

a déclaré que sa lettre était adressée à M. le président du Paty. Il

y a loin de 1785 à 1822! Nous ne comprenons plus ces sentiments. Et

l'on veut que la même tragédie qui touchait ces gens-là soit bonne

pour nous!

Je crois voir un homme qui se jette par la fenêtre, mais qui cherche

pourtant à avoir une position gracieuse en arrivant sur le pavé.

L'homme passionné est comme lui et non comme un autre, source de tous

les ridicules en France; et de plus il offense les autres, ce qui donne

des ailes au ridicule.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 68 / 341 题