Je cherche à me dépouiller de mes affections et à n'être qu'un froid
philosophe.
Formées par les aimables Français, qui n'ont que de la vanité et des
désirs physiques, les femmes françaises sont des êtres moins agissants,
moins énergiques, moins redoutés, et surtout moins aimés et moins
puissants que les femmes espagnoles et italiennes.
Une femme n'est puissante que par le degré de malheur dont elle peut
punir son amant; or, quand on n'a que de la vanité, toute femme est
utile, aucune n'est nécessaire; le succès flatteur est de conquérir et
non de conserver. Quand on n'a que des désirs physiques, on trouve les
filles, et c'est pourquoi les filles de France sont charmantes, et
celles de l'Espagne fort mal. En France, les filles peuvent donner à
beaucoup d'hommes autant de bonheur que les femmes honnêtes,
c'est-à-dire du bonheur sans amour, et il y a toujours une chose qu'un
Français respecte plus que sa maîtresse: c'est sa vanité.
Un jeune homme de Paris prend dans une maîtresse une sorte d'esclave,
destinée surtout à lui donner des jouissances de vanité. Si elle résiste
aux ordres de cette passion dominante, il la quitte, et n'en est que
plus content de lui en disant à ses amis avec quelle supériorité de
manières, avec quel piquant de procédés il l'a plantée là.
Un Français qui connaissait bien son pays (Meilhan) dit: «En France, les
grandes passions sont aussi rares que les grands hommes.»
La langue manque de termes pour dire combien est impossible pour un
Français le rôle d'amant quitté, et au désespoir, au vu et au su de
toute une ville. Rien de plus commun à Venise ou à Bologne.
Pour trouver l'amour à Paris, il faut descendre jusqu'aux classes dans
lesquelles l'absence de l'éducation et de la vanité et la lutte avec les
vrais besoins ont laissé plus d'énergie.
Se laisser voir avec un grand désir non satisfait, c'est laisser voir
_soi inférieur_, chose impossible en France, si ce n'est pour les gens
au-dessous de tout; c'est prêter le flanc à toutes les mauvaises
plaisanteries possibles: de là les louanges exagérées des filles dans la
bouche des jeunes gens qui redoutent leur coeur. L'appréhension extrême
et grossière de laisser voir _soi inférieur_ fait le principe de la
conversation des gens de province. N'en a-t-on pas vu un dernièrement
qui, en apprenant l'assassinat de monseigneur le duc de Berri, a
répondu: «_Je le savais[131]._»
[131] Historique. Plusieurs, quoique fort curieux, sont choqués
d'apprendre des nouvelles: ils redoutent de paraître inférieurs à
celui qui les leur conte.
Au moyen âge, la présence du danger _trempait_ les coeurs, et c'est là,
si je ne me trompe, la seconde cause de l'étonnante supériorité des
hommes du XVIe siècle. L'originalité, qui est chez nous rare, ridicule,
dangereuse et souvent affectée, était alors commune et sans fard. Les
pays où le danger montre encore souvent sa main de fer, comme la
Corse[132], l'Espagne, l'Italie, peuvent encore donner de grands hommes.
Dans ces climats, où une chaleur brûlante exalte la bile pendant trois
mois de l'année, ce n'est que la _direction_ du ressort qui manque; à
Paris, j'ai peur que ce soit le _ressort_ lui-même[133].
[132] Mémoires de M. Réalier-Dumas. La Corse, qui, par sa population,
cent quatre-vingt mille âmes, ne formerait pas la moitié de la
plupart des départements français, a donné, dans ces derniers temps,
Salliceti, Pozzo-di-Borgo, le général Sébastiani, Cervioni,
Abbatucci, Lucien et Napoléon Bonaparte, Arena. Le département du
Nord, qui a neuf cent mille habitants, est loin d'une pareille
liste. C'est qu'en Corse chacun, en sortant de chez soi, peut
rencontrer un coup de fusil; et le Corse, au lieu de se soumettre en
vrai chrétien, cherche à se défendre et surtout à se venger. Voilà
comment se fabriquent les âmes à la Napoléon. Il y a loin de là à un
palais garni de menins et de chambellans, et à Fénelon obligé de
raisonner son respect pour _monseigneur_, parlant à monseigneur
lui-même âgé de douze ans. Voir les ouvrages de ce grand écrivain.
[133] A Paris, pour être bien, il faut faire attention à un million de
petites choses. Cependant voici une objection très forte. L'on
compte beaucoup plus de femmes qui se tuent par amour, à Paris, que
dans toutes les villes d'Italie ensemble. Ce fait m'embarrasse
beaucoup; je ne sais qu'y répondre pour le moment, mais il ne change
pas mon opinion. Peut-être que la mort paraît peu de chose dans ce
moment aux Français, tant la vie ultra civilisée est ennuyeuse, ou
plutôt, on se brûle la cervelle, outré d'un malheur de vanité.
Beaucoup de nos jeunes gens, si braves d'ailleurs à Montmirail ou au
bois de Boulogne, ont peur d'aimer, et c'est réellement par
pusillanimité qu'on les voit à vingt ans fuir la vue d'une jeune fille
qu'ils ont trouvée jolie. Quand ils se rappellent ce qu'ils ont lu dans
les romans qu'il est _convenable_ qu'un amant fasse, ils se sentent
glacés. Ces âmes froides ne conçoivent pas que l'orage des passions, en
formant les ondes de la mer, enfle les voiles du vaisseau et lui donne
la force de les surmonter.
L'amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d'aller
la cueillir sur les bords d'un précipice affreux. Outre le ridicule,
l'amour voit toujours à ses côtés le désespoir d'être quitté par ce
qu'on aime, et il ne reste plus qu'un _dead blank_ pour tout le reste de
la vie.
La perfection de la civilisation serait de combiner tous les plaisirs
délicats du XIXe siècle avec la présence plus fréquente du danger[134].
Il faudrait que les jouissances de la vie privée pussent être augmentées
à l'infini en s'exposant souvent au danger. Ce n'est pas purement du
danger militaire que je parle. Je voudrais ce danger de tous les
moments, sous toutes les formes, et pour tous les intérêts de
l'existence qui formaient l'essence de la vie au moyen âge. Le danger,
tel que notre civilisation l'a arrangé et paré, s'allie fort bien avec
la plus ennuyeuse faiblesse de caractère.
[134] J'admire les moeurs du temps de Louis XIV: on passait sans cesse
et en trois jours des salons de Marly aux champs de bataille de
Senef et de Ramillies. Les épouses, les mères, les amantes, étaient
dans des transes continuelles. Voir les Lettres de Mme de Sévigné.
La présence du danger avait conservé dans la langue une énergie et
une franchise que nous n'oserions plus hasarder aujourd'hui; mais
aussi M. de Lameth tuait l'amant de sa femme. Si un Walter Scott
nous faisait un roman du temps de Louis XIV, nous serions bien
étonnés.
Je vois dans _A voice from Saint-Helena_, de M. O'Meara, ces paroles
d'un grand homme:
«Dire à Murat: Allez et détruisez ces sept à huit régiments ennemis qui
sont là-bas dans la plaine, près de ce clocher; à l'instant il partait
comme un éclair, et, de quelque peu de cavalerie qu'il fût suivi,
bientôt les régiments ennemis étaient enfoncés, tués, anéantis. Laissez
cet homme à lui-même, vous n'aviez plus qu'un imbécile sans jugement. Je
ne puis concevoir comment un homme si brave était si lâche. Il n'était
brave que devant l'ennemi; mais là, c'était probablement le soldat le
plus brillant et le plus hardi de toute l'Europe.
«C'était un héros, un Saladin, un Richard Coeur-de-Lion sur le champ de
bataille: faites-le roi et placez-le dans une salle de conseil, vous
n'aviez plus qu'un poltron sans décision ni jugement. Murat et Ney sont
les hommes les plus braves que j'ai connus.» (O'Meara, tome II, page
94.)