CHAPITRE XXXIX

De l'amour à querelles.

Il y en a de deux espèces:

1º Celui où le querellant aime;

2º Celui où il n'aime pas.

Si l'un des deux amants est trop supérieur dans les avantages qu'ils

estiment tous les deux, il faut que l'amour de l'autre meure, car la

crainte du mépris viendra tôt ou tard arrêter tout court la

cristallisation.

Rien n'est odieux aux gens médiocres comme la supériorité de l'esprit:

c'est là, dans le monde de nos jours, la source de la haine; et si nous

ne devons pas à ce principe des haines atroces, c'est uniquement que les

gens qu'il sépare ne sont pas obligés de vivre ensemble. Que sera-ce de

l'amour, où, tout étant naturel, surtout de la part de l'être supérieur,

la supériorité n'est masquée par aucune précaution sociale?

Pour que la passion puisse vivre, il faut que l'inférieur maltraite son

partner, autrement celui-ci ne pourra pas fermer une fenêtre sans que

l'autre ne se croie offensé.

Quant à l'être supérieur, il se fait illusion, et l'amour qu'il sent,

non seulement ne court aucun risque, mais presque toutes les faiblesses,

dans ce que nous aimons, nous le rendent plus cher.

Immédiatement après l'amour-passion et payé de retour, entre gens de la

même portée, il faut placer, pour la durée, l'_amour à querelles_, où le

querellant n'aime pas. On en trouvera des exemples dans les anecdotes

relatives à la duchesse de Berri (_Mémoires de Duclos_).

Participant à la nature des habitudes froides fondées sur le côté

prosaïque et égoïste de la vie et compagnes inséparables de l'homme

jusqu'au tombeau, cet amour peut durer plus longtemps que

l'amour-passion lui-même. Mais ce n'est plus l'amour, c'est une habitude

occasionnée par l'amour, et qui n'a de cette passion que les souvenirs

et le plaisir physique. Cette habitude suppose nécessairement des âmes

moins nobles. Chaque jour il se forme un petit drame. «Me

grondera-t-il?» qui occupe l'imagination, comme dans l'amour-passion

chaque jour on avait besoin de quelque nouvelle preuve de tendresse.

Voir les anecdotes sur Mme d'Houdetot et Saint-Lambert[120].

[120] Mémoires de Mme d'Épinay, je crois, ou de Marmontel.

Il est possible que l'orgueil refuse de s'habituer à ce genre d'intérêt;

alors, après quelques mois de tempêtes, l'orgueil tue l'amour. Mais on

voit cette noble passion résister longtemps avant d'expirer. Les petites

querelles de l'amour heureux font longtemps illusion à un coeur qui aime

encore et qui se voit maltraité. Quelques raccommodements tendres

peuvent rendre la transition plus supportable. Sous le prétexte de

quelque chagrin secret, de quelque malheur de fortune, l'on excuse

l'homme qu'on a beaucoup aimé; on s'habitue enfin à être querellée. Où

trouver, en effet, hors de l'amour-passion, hors du jeu, hors de la

possession du pouvoir[121] quelque autre source d'intérêt de tous les

jours, comparable à celle-là pour la vivacité? Si le querellant vient à

mourir, on voit la victime qui survit ne se consoler jamais. Ce principe

fait le lien de beaucoup de mariages bourgeois; le grondé s'entend

parler toute la journée de ce qu'il aime le mieux.

[121] Quoi qu'en disent certains ministres hypocrites, le pouvoir est

le premier des plaisirs. Il me semble que l'amour seul peut

l'emporter, et l'amour est une maladie heureuse qu'on ne peut se

procurer comme un ministère.

Il y a une fausse espèce d'amour à querelles. J'ai pris dans une lettre

d'une femme d'infiniment d'esprit le chapitre 33:

«Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les

instants de l'amour-passion... Comme la crainte la plus vive ne

l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer.»

Chez les gens bourrus ou mal élevés, ou d'un naturel extrêmement

violent, ce petit doute à calmer, cette crainte légère se manifestent

par une querelle.

Si la personne aimée n'est pas l'extrême susceptibilité, fruit d'une

éducation soignée, elle peut trouver plus de vivacité, et par conséquent

plus d'agrément, dans un amour de cette espèce; et même, avec toute la

délicatesse possible, si l'on voit le _furieux_ première victime de ses

transports, il est bien difficile de ne pas l'en aimer davantage. Ce que

lord Mortimer regrette peut-être le plus dans sa maîtresse, ce sont les

chandeliers qu'elle lui jetait à la tête. En effet, si l'orgueil

pardonne et admet de telles sensations, il faut convenir qu'elles font

une cruelle guerre à l'ennui, ce grand ennemi des gens heureux.

Saint-Simon, l'unique historien qu'ait eu la France, dit (tome 5, page

45):

«Après maintes passades, la duchesse de Berri s'était éprise, tout de

bon, de Riom, cadet de la maison de d'Aydie, fils d'une soeur de Mme de

Biron. Il n'avait ni figure, ni esprit; c'était un gros garçon, court,

joufflu et pâle, qui, avec beaucoup de bourgeons, ne ressemblait pas mal

à un abcès; il avait de belles dents et n'avait pas imaginé causer une

passion qui, en moins de rien, devint effrénée, et qui dura toujours,

sans néanmoins empêcher les passades et les goûts de traverse; il

n'avait rien vaillant, mais force frères et soeurs qui n'en avaient pas

davantage. M. et Mme de Pons, dame d'atour de Mme la duchesse de Berri,

étaient de leurs parents et de la même province; ils firent venir le

jeune homme, qui était lieutenant de dragons, pour tâcher d'en faire

quelque chose. A peine fut-il arrivé, que le goût se déclara, et il fut

le maître au Luxembourg.

«M. de Lauzun, dont il était petit-neveu, en riait sous cape; il était

ravi et se voyait renaître en lui, au Luxembourg, du temps de

Mademoiselle; il lui donnait des instructions, et Riom qui était doux et

naturellement poli et respectueux, bon et honnête garçon, les écoutait:

mais bientôt il sentit le pouvoir de ses charmes, qui ne pouvaient

captiver que l'incompréhensible fantaisie de cette princesse. Sans en

abuser avec autre personne, il se fit aimer de tout le monde; mais il

traita sa duchesse comme M. de Lauzun avait traité Mademoiselle. Il fut

bientôt paré des plus riches dentelles, des plus riches habits, muni

d'argent, de boucles, de joyaux; il se faisait désirer, se plaisait à

donner de la jalousie à la princesse, et à paraître jaloux lui-même;

souvent il la faisait pleurer: peu à peu il la mit sur le pied de ne

rien faire sans sa permission, pas même les choses indifférentes: tantôt

prête à sortir pour aller à l'Opéra, il la faisait demeurer; d'autres

fois il l'y faisait aller malgré elle; il l'obligeait à faire du bien à

des dames qu'elle n'aimait point, ou dont elle était jalouse; et du mal

à des gens qui lui plaisaient, et dont il faisait le jaloux. Jusqu'à sa

parure, elle n'avait pas la moindre liberté; il se divertissait à la

faire décoiffer, ou à lui faire changer d'habits, quand elle était toute

prête; et cela si souvent, et quelquefois si publiquement, qu'il l'avait

accoutumée, le soir, à prendre ses ordres pour la parure et l'occupation

du lendemain, et le lendemain il changeait tout, et la princesse

pleurait tant et plus; enfin elle en était venue à lui envoyer des

messages par des valets affidés, car il logea presque en arrivant au

Luxembourg; et les messages se réitéraient plusieurs fois pendant sa

toilette pour savoir quels rubans elle mettrait, et ainsi de l'habit et

des autres parures, et presque toujours il lui faisait porter ce qu'elle

ne voulait point. Si quelquefois elle osait se licencier à la moindre

chose sans son congé, il la traitait comme une servante, et les pleurs

duraient souvent plusieurs jours.

«Cette princesse si superbe, et qui se plaisait tant à montrer et à

exercer le plus démesuré orgueil, s'avilit à faire des repas obscurs

avec lui et avec des gens sans aveu, elle avec qui nul ne pouvait manger

s'il n'était prince du sang. Le jésuite Riglet, qu'elle avait connu

enfant, et qui l'avait cultivée, était admis dans ces repas

particuliers, sans qu'il en eût honte, ni que la duchesse en fût

embarrassée: Mme de Mouchy était la confidente de toutes ces étranges

particularités; elle et Riom mandaient les convives et choisissaient les

jours. Cette dame raccommodait les amants, et cette vie était toute

publique au Luxembourg, où tout s'adressait à Riom, qui, de son côté,

avait soin de bien vivre avec tous, et avec un air de respect qu'il

refusait, en public, à sa seule princesse. Devant tous, il lui faisait

des réponses brusques qui faisaient baisser les yeux aux présents, et

rougir la duchesse, qui ne contraignait point ses manières passionnées

pour lui.»

Riom était pour la duchesse un remède souverain à l'ennui.

Une femme célèbre dit tout à coup au général Bonaparte, alors jeune

héros couvert de gloire et sans crimes envers la liberté: «Général, une

femme ne peut être que votre épouse ou votre soeur.» Le héros ne comprit

pas le compliment; l'on s'en est vengé par de belles injures. Ces

femmes-là aiment à être méprisées par leur amant, elles ne l'aiment que

cruel.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 60 / 341 题