De l'amour à querelles.
Il y en a de deux espèces:
1º Celui où le querellant aime;
2º Celui où il n'aime pas.
Si l'un des deux amants est trop supérieur dans les avantages qu'ils
estiment tous les deux, il faut que l'amour de l'autre meure, car la
crainte du mépris viendra tôt ou tard arrêter tout court la
cristallisation.
Rien n'est odieux aux gens médiocres comme la supériorité de l'esprit:
c'est là, dans le monde de nos jours, la source de la haine; et si nous
ne devons pas à ce principe des haines atroces, c'est uniquement que les
gens qu'il sépare ne sont pas obligés de vivre ensemble. Que sera-ce de
l'amour, où, tout étant naturel, surtout de la part de l'être supérieur,
la supériorité n'est masquée par aucune précaution sociale?
Pour que la passion puisse vivre, il faut que l'inférieur maltraite son
partner, autrement celui-ci ne pourra pas fermer une fenêtre sans que
l'autre ne se croie offensé.
Quant à l'être supérieur, il se fait illusion, et l'amour qu'il sent,
non seulement ne court aucun risque, mais presque toutes les faiblesses,
dans ce que nous aimons, nous le rendent plus cher.
Immédiatement après l'amour-passion et payé de retour, entre gens de la
même portée, il faut placer, pour la durée, l'_amour à querelles_, où le
querellant n'aime pas. On en trouvera des exemples dans les anecdotes
relatives à la duchesse de Berri (_Mémoires de Duclos_).
Participant à la nature des habitudes froides fondées sur le côté
prosaïque et égoïste de la vie et compagnes inséparables de l'homme
jusqu'au tombeau, cet amour peut durer plus longtemps que
l'amour-passion lui-même. Mais ce n'est plus l'amour, c'est une habitude
occasionnée par l'amour, et qui n'a de cette passion que les souvenirs
et le plaisir physique. Cette habitude suppose nécessairement des âmes
moins nobles. Chaque jour il se forme un petit drame. «Me
grondera-t-il?» qui occupe l'imagination, comme dans l'amour-passion
chaque jour on avait besoin de quelque nouvelle preuve de tendresse.
Voir les anecdotes sur Mme d'Houdetot et Saint-Lambert[120].
[120] Mémoires de Mme d'Épinay, je crois, ou de Marmontel.
Il est possible que l'orgueil refuse de s'habituer à ce genre d'intérêt;
alors, après quelques mois de tempêtes, l'orgueil tue l'amour. Mais on
voit cette noble passion résister longtemps avant d'expirer. Les petites
querelles de l'amour heureux font longtemps illusion à un coeur qui aime
encore et qui se voit maltraité. Quelques raccommodements tendres
peuvent rendre la transition plus supportable. Sous le prétexte de
quelque chagrin secret, de quelque malheur de fortune, l'on excuse
l'homme qu'on a beaucoup aimé; on s'habitue enfin à être querellée. Où
trouver, en effet, hors de l'amour-passion, hors du jeu, hors de la
possession du pouvoir[121] quelque autre source d'intérêt de tous les
jours, comparable à celle-là pour la vivacité? Si le querellant vient à
mourir, on voit la victime qui survit ne se consoler jamais. Ce principe
fait le lien de beaucoup de mariages bourgeois; le grondé s'entend
parler toute la journée de ce qu'il aime le mieux.
[121] Quoi qu'en disent certains ministres hypocrites, le pouvoir est
le premier des plaisirs. Il me semble que l'amour seul peut
l'emporter, et l'amour est une maladie heureuse qu'on ne peut se
procurer comme un ministère.
Il y a une fausse espèce d'amour à querelles. J'ai pris dans une lettre
d'une femme d'infiniment d'esprit le chapitre 33:
«Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les
instants de l'amour-passion... Comme la crainte la plus vive ne
l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer.»
Chez les gens bourrus ou mal élevés, ou d'un naturel extrêmement
violent, ce petit doute à calmer, cette crainte légère se manifestent
par une querelle.
Si la personne aimée n'est pas l'extrême susceptibilité, fruit d'une
éducation soignée, elle peut trouver plus de vivacité, et par conséquent
plus d'agrément, dans un amour de cette espèce; et même, avec toute la
délicatesse possible, si l'on voit le _furieux_ première victime de ses
transports, il est bien difficile de ne pas l'en aimer davantage. Ce que
lord Mortimer regrette peut-être le plus dans sa maîtresse, ce sont les
chandeliers qu'elle lui jetait à la tête. En effet, si l'orgueil
pardonne et admet de telles sensations, il faut convenir qu'elles font
une cruelle guerre à l'ennui, ce grand ennemi des gens heureux.
Saint-Simon, l'unique historien qu'ait eu la France, dit (tome 5, page
45):
«Après maintes passades, la duchesse de Berri s'était éprise, tout de
bon, de Riom, cadet de la maison de d'Aydie, fils d'une soeur de Mme de
Biron. Il n'avait ni figure, ni esprit; c'était un gros garçon, court,
joufflu et pâle, qui, avec beaucoup de bourgeons, ne ressemblait pas mal
à un abcès; il avait de belles dents et n'avait pas imaginé causer une
passion qui, en moins de rien, devint effrénée, et qui dura toujours,
sans néanmoins empêcher les passades et les goûts de traverse; il
n'avait rien vaillant, mais force frères et soeurs qui n'en avaient pas
davantage. M. et Mme de Pons, dame d'atour de Mme la duchesse de Berri,
étaient de leurs parents et de la même province; ils firent venir le
jeune homme, qui était lieutenant de dragons, pour tâcher d'en faire
quelque chose. A peine fut-il arrivé, que le goût se déclara, et il fut
le maître au Luxembourg.
«M. de Lauzun, dont il était petit-neveu, en riait sous cape; il était
ravi et se voyait renaître en lui, au Luxembourg, du temps de
Mademoiselle; il lui donnait des instructions, et Riom qui était doux et
naturellement poli et respectueux, bon et honnête garçon, les écoutait:
mais bientôt il sentit le pouvoir de ses charmes, qui ne pouvaient
captiver que l'incompréhensible fantaisie de cette princesse. Sans en
abuser avec autre personne, il se fit aimer de tout le monde; mais il
traita sa duchesse comme M. de Lauzun avait traité Mademoiselle. Il fut
bientôt paré des plus riches dentelles, des plus riches habits, muni
d'argent, de boucles, de joyaux; il se faisait désirer, se plaisait à
donner de la jalousie à la princesse, et à paraître jaloux lui-même;
souvent il la faisait pleurer: peu à peu il la mit sur le pied de ne
rien faire sans sa permission, pas même les choses indifférentes: tantôt
prête à sortir pour aller à l'Opéra, il la faisait demeurer; d'autres
fois il l'y faisait aller malgré elle; il l'obligeait à faire du bien à
des dames qu'elle n'aimait point, ou dont elle était jalouse; et du mal
à des gens qui lui plaisaient, et dont il faisait le jaloux. Jusqu'à sa
parure, elle n'avait pas la moindre liberté; il se divertissait à la
faire décoiffer, ou à lui faire changer d'habits, quand elle était toute
prête; et cela si souvent, et quelquefois si publiquement, qu'il l'avait
accoutumée, le soir, à prendre ses ordres pour la parure et l'occupation
du lendemain, et le lendemain il changeait tout, et la princesse
pleurait tant et plus; enfin elle en était venue à lui envoyer des
messages par des valets affidés, car il logea presque en arrivant au
Luxembourg; et les messages se réitéraient plusieurs fois pendant sa
toilette pour savoir quels rubans elle mettrait, et ainsi de l'habit et
des autres parures, et presque toujours il lui faisait porter ce qu'elle
ne voulait point. Si quelquefois elle osait se licencier à la moindre
chose sans son congé, il la traitait comme une servante, et les pleurs
duraient souvent plusieurs jours.
«Cette princesse si superbe, et qui se plaisait tant à montrer et à
exercer le plus démesuré orgueil, s'avilit à faire des repas obscurs
avec lui et avec des gens sans aveu, elle avec qui nul ne pouvait manger
s'il n'était prince du sang. Le jésuite Riglet, qu'elle avait connu
enfant, et qui l'avait cultivée, était admis dans ces repas
particuliers, sans qu'il en eût honte, ni que la duchesse en fût
embarrassée: Mme de Mouchy était la confidente de toutes ces étranges
particularités; elle et Riom mandaient les convives et choisissaient les
jours. Cette dame raccommodait les amants, et cette vie était toute
publique au Luxembourg, où tout s'adressait à Riom, qui, de son côté,
avait soin de bien vivre avec tous, et avec un air de respect qu'il
refusait, en public, à sa seule princesse. Devant tous, il lui faisait
des réponses brusques qui faisaient baisser les yeux aux présents, et
rougir la duchesse, qui ne contraignait point ses manières passionnées
pour lui.»
Riom était pour la duchesse un remède souverain à l'ennui.
Une femme célèbre dit tout à coup au général Bonaparte, alors jeune
héros couvert de gloire et sans crimes envers la liberté: «Général, une
femme ne peut être que votre épouse ou votre soeur.» Le héros ne comprit
pas le compliment; l'on s'en est vengé par de belles injures. Ces
femmes-là aiment à être méprisées par leur amant, elles ne l'aiment que
cruel.