CHAPITRE XXXVIII

De la pique[111] d'amour-propre.

[111] Je sais que ce mot n'est pas trop français en ce sens, mais je

ne trouve pas à le remplacer.

En italien _puntiglio_, en anglais _pique_.

La pique est un mouvement de la vanité: je ne veux pas que mon

antagoniste l'emporte sur moi, et _je prends cet antagoniste lui-même

pour juge de mon mérite_. Je veux faire effet sur son coeur. C'est pour

cela qu'on va beaucoup au delà de ce qui est raisonnable.

Quelquefois, pour justifier sa propre extravagance, l'on en vient au

point de se dire que ce compétiteur a la prétention de nous faire sa

dupe.

La _pique_, étant une _maladie de l'honneur_, est beaucoup plus

fréquente dans les monarchies, et ne doit se montrer que bien plus

rarement dans les pays où règne l'habitude d'apprécier les actions par

leur degré d'utilité, aux États-Unis d'Amérique, par exemple.

Tout homme, et un Français plus qu'un autre, abhorre d'être pris pour

dupe; cependant la légèreté de l'ancien caractère monarchique

français[112] empêchait la _pique_ de faire de grands ravages autre part

que dans la galanterie ou l'amour-goût. La pique ne produisait des

noirceurs remarquables que dans les monarchies où, par le climat, le

caractère est plus sombre (le Portugal, le Piémont).

[112] Les trois quarts des grands seigneurs français, vers 1778,

auraient été dans le cas d'être r de j, dans un pays où les lois

auraient été exécutées sans acception de personnes.

Les provinciaux, en France, se font un modèle ridicule de ce que doit

être dans le monde la considération d'un galant homme, et puis ils se

mettent à l'affût, et sont là toute leur vie à observer si personne ne

saute le fossé. Ainsi, plus de naturel, ils sont toujours piqués, et

cette manie donne du ridicule même à leur amour. C'est, après l'envie,

ce qui rend le plus insoutenable le séjour des petites villes, et c'est

ce qu'il faut se dire lorsqu'on admire la situation pittoresque de

quelqu'une d'elles. Les émotions les plus généreuses et les plus nobles

sont paralysées par le contact de ce qu'il y a de plus bas dans les

produits de la civilisation. Pour achever de se rendre affreux, ces

bourgeois ne parlent que de la corruption des grandes villes[113].

[113] Comme ils se font la police les uns sur les autres, par envie,

pour ce qui regarde l'amour, il y a moins d'amour en province et

plus de libertinage. L'Italie est plus heureuse.

La pique ne peut pas exister dans l'amour-passion, elle est de l'orgueil

féminin: «Si je me laisse malmener par mon amant, il me méprisera et ne

pourra plus m'aimer»; ou elle est la jalousie avec toutes ses fureurs.

La jalousie veut la mort de l'objet qu'elle craint. L'homme piqué est

bien loin de là, il veut que son ennemi vive et surtout soit témoin de

son triomphe.

L'homme piqué verrait avec peine son rival renoncer à la concurrence,

car cet homme peut avoir l'insolence de se dire au fond du coeur: si

j'eusse continué à m'occuper de cet objet, je l'eusse emporté sur lui.

Dans la _pique_, on n'est nullement occupé du but apparent, il ne s'agit

que de la victoire. C'est ce que l'on voit bien dans les amours des

filles de l'Opéra; si vous éloignez la rivale, la prétendue passion, qui

allait jusqu'à se jeter par la fenêtre, tombe à l'instant.

L'amour par pique passe en un moment, au contraire de l'amour-passion.

Il suffit que, par une démarche irréfragable, l'antagoniste avoue

renoncer à la lutte. J'hésite cependant à avancer cette maxime, je n'en

ai qu'un exemple et qui me laisse des doutes. Voici le fait, le lecteur

jugera. Dona Diana est une jeune personne de vingt-trois ans, fille d'un

des plus riches et des plus fiers bourgeois de Séville. Elle est belle,

sans doute, mais d'une beauté marquée, et on lui accorde infiniment

d'esprit et encore plus d'orgueil. Elle aimait passionnément, du moins

en apparence, un jeune officier dont sa famille ne voulait pas.

L'officier part pour l'Amérique avec Morillo; ils s'écrivaient sans

cesse. Un jour, chez la mère de Dona Diana, au milieu de beaucoup de

monde, un sot annonce la mort de cet aimable jeune homme. Tous les yeux

se tournent sur elle, elle ne dit que ces mots: _C'est dommage, si

jeune!_ Nous avions justement lu, ce jour-là, une pièce du vieux

Massinger, qui se termine d'une manière tragique, mais dans laquelle

l'héroïne prend avec cette tranquillité apparente la mort de son amant.

Je voyais la mère frémir, malgré son orgueil et sa haine; le père sortit

pour cacher sa joie. Au milieu de tout cela et des spectateurs interdits

et faisant des yeux au sot narrateur, Dona Diana, la seule tranquille,

continua la conversation comme si de rien n'était. Sa mère effrayée la

fit observer par sa femme de chambre, il ne parut rien de changé dans sa

manière d'être.

Deux ans après, un jeune homme très beau lui fait la cour. Encore cette

fois, et toujours par la même raison, parce que le prétendant n'était

pas noble, les parents de Dona Diana s'opposent violemment à ce mariage;

elle déclare qu'il se fera. Il s'établit une pique d'amour-propre entre

la jeune fille et son père. On interdit au jeune homme l'entrée de la

maison. On ne conduit plus Dona Diana à la campagne et presque plus à

l'église; on lui ôte avec un soin recherché tous les moyens possibles de

rencontrer son amant. Lui se déguise et la voit en secret à de longs

intervalles. Elle s'obstine de plus en plus et refuse les partis les

plus brillants, même un titre et un grand établissement à la cour de

Ferdinand VII. Toute la ville parle des malheurs de ces deux amants et

de leur constance héroïque. Enfin, la majorité de Dona Diana approche;

elle fait entendre à son père qu'elle va jouir du droit de disposer

d'elle-même. La famille, forcée dans ses derniers retranchements,

commence les négociations du mariage; quand il est à moitié conclu, dans

une réunion officielle des deux familles, après six années de constance,

le jeune homme refuse Dona Diana[114].

[114] Il y a chaque année plusieurs exemples de femmes abandonnées

aussi vilainement, et je pardonne la défiance aux femmes

honnêtes.--Mirabeau, _Lettres à Sophie_. L'opinion est sans force

dans les pays despotiques, il n'y a de réel que l'amitié du pacha.

Un quart d'heure après il n'y paraissait plus. Elle était consolée;

aimait-elle par pique? ou est-ce une grande âme qui dédaigne de se

donner, avec sa douleur, en spectacle au monde?

Souvent l'amour-passion ne peut arriver, dirai-je au bonheur, qu'en

faisant naître une _pique_ d'amour-propre; alors il obtient en apparence

tout ce qu'il saurait désirer, ses plaintes seraient ridicules et

paraîtraient insensées; il ne peut pas faire confidence de son malheur,

et cependant ce malheur, il le touche et le vérifie sans cesse; ses

preuves sont entrelacées, si je puis ainsi dire, avec les circonstances

les plus flatteuses et les plus faites pour donner des illusions

ravissantes. Ce malheur vient présenter sa tête hideuse dans les moments

les plus tendres, comme pour braver l'amant et lui faire sentir à la

fois, et tout le bonheur d'être aimé de l'être charmant et insensible

qu'il serre dans ses bras, et que ce bonheur ne sera jamais sien. C'est

peut-être, après la jalousie, le malheur le plus cruel.

On se souvient encore, dans une grande ville[115], d'un homme doux et

tendre, entraîné par une rage de cette espèce à donner la mort à sa

maîtresse qui ne l'aimait que par pique contre sa soeur. Il l'engagea un

soir à aller se promener sur mer en tête-à-tête, dans un joli canot

qu'il avait préparé lui-même; arrivé en haute mer, il touche un ressort,

le canot s'ouvre et disparaît pour toujours.

[115] Livourne, 1819.

J'ai vu un homme de soixante ans se mettre à entretenir l'actrice la

plus capricieuse, la plus folle, la plus aimable, la plus étonnante du

théâtre de Londres, miss Cornel. «Et vous prétendez qu'elle vous soit

fidèle? lui disait-on.--Pas le moins du monde; seulement elle m'aimera,

et peut-être à la folie.»

Et elle l'a aimé un an entier, et souvent à en perdre la raison; et elle

a été jusqu'à trois mois de suite sans lui donner de sujets de plainte.

Il avait établi une pique d'amour-propre choquante, sous beaucoup de

rapports, entre sa maîtresse et sa fille.

La _pique_ triomphe dans l'amour-goût, dont elle fait le destin. C'est

l'expérience par laquelle on différencie le mieux l'amour-goût de

l'amour-passion. C'est une vieille maxime de guerre que l'on dit aux

jeunes gens, lorsqu'ils arrivent au régiment, que si l'on a un billet de

logement pour une maison où il y a deux soeurs, et que l'on veuille être

aimé de l'une d'elles, il faut faire la cour à l'autre. Auprès de la

plupart des femmes espagnoles jeunes, et qui font l'amour, si vous

voulez être aimé, il suffit d'afficher de bonne foi et avec modestie que

vous n'avez rien dans le coeur pour la maîtresse de la maison. C'est de

l'aimable général Lassale que je tiens cette maxime utile. C'est la

manière la plus dangereuse d'attaquer l'amour-passion.

La pique d'amour-propre fait le lien des mariages les plus heureux,

après ceux que l'amour a formés. Beaucoup de maris s'assurent pour de

longues années l'amour de leur femme en prenant une petite maîtresse

deux mois après le mariage[116]. On fait naître l'habitude de ne penser

qu'à un seul homme, et les liens de famille viennent la rendre

invincible.

[116] Voir les confessions d'un homme singulier (conte de mistress

Opie).

Si dans le siècle et à la cour de Louis XV l'on a vu une grande dame

(Mme de Choiseul) adorer son mari[117], c'est qu'il paraissait avoir un

intérêt vif pour sa soeur la duchesse de Grammont.

[117] Lettres de Mme du Deffant, Mémoires de Lauzun.

La maîtresse la plus négligée, dès qu'elle nous fait voir qu'elle

préfère un autre homme, nous ôte le repos, et jette dans notre coeur

toutes les apparences de la passion.

Le courage de l'Italien est un accès de colère, le courage de l'Allemand

un moment d'ivresse, le courage de l'Espagnol un trait d'orgueil. S'il y

avait une nation où le courage fût souvent une pique d'amour-propre

entre les soldats de chaque compagnie, entre les régiments de chaque

division, dans les déroutes, comme il n'y aurait plus de point d'appui,

l'on ne saurait comment arrêter les armées de cette nation. Prévoir le

danger et chercher à y porter remède serait le premier des ridicules

parmi ces fuyards vaniteux.

«Il ne faut qu'avoir ouvert une relation quelconque d'un voyage chez les

sauvages de l'Amérique-Nord, dit un des plus aimables philosophes

français[118], pour savoir que le sort ordinaire des prisonniers de

guerre est, non pas seulement d'être brûlés vifs et mangés, mais d'être

auparavant liés à un poteau près d'un bûcher enflammé, pour y être,

pendant plusieurs heures, tourmentés par tout ce que la rage peut

imaginer de plus féroce et de plus raffiné. Il faut lire ce que

racontent de ces affreuses scènes les voyageurs témoins de la joie

cannibale des assistants, et surtout de la fureur des femmes et des

enfants, et de leur plaisir atroce à rivaliser de cruauté. Il faut voir

ce qu'ils ajoutent de la fermeté héroïque, du sang-froid inaltérable du

prisonnier, qui non seulement ne donne aucun signe de douleur, mais qui

brave et défie ses bourreaux par tout ce que l'orgueil a de plus

hautain, l'ironie de plus amer, le sarcasme de plus insultant; chantant

ses propres exploits, énumérant les parents, les amis des spectateurs

qu'il a tués, détaillant les supplices qu'il leur a fait souffrir, et

accusant tous ceux qui l'entourent de lâcheté, de pusillanimité,

d'ignorance à savoir tourmenter; jusqu'à ce que, tombant en lambeaux et

dévoré vivant sous ses propres yeux par ses ennemis enivrés de fureur,

le dernier souffle de sa voix et sa dernière injure s'exhalent avec sa

vie[119]. Tout cela serait incroyable chez les nations civilisées,

paraîtra une fable à nos capitaines de grenadiers les plus intrépides,

et sera un jour révoqué en doute par la postérité.»

[118] Volney, _Tableau des États-Unis d'Amérique_, p. 491-496.

[119] Un être accoutumé à un tel spectacle, et qui se sent exposé à en

être le héros, peut n'être attentif qu'à la grandeur d'âme, et alors

ce spectacle est le plus intime et le premier des plaisirs non

actifs.

Ce phénomène physiologique tient à un état particulier de l'âme du

prisonnier qui établit entre lui, d'un côté, et tous ses bourreaux de

l'autre, une lutte d'amour-propre, une gageure de vanité à qui ne cédera

pas.

Nos braves chirurgiens militaires ont souvent observé que des blessés

qui, dans un état calme d'esprit et de sens, auraient poussé les hauts

cris durant certaines opérations, ne montrent, au contraire, que calme

et grandeur d'âme s'ils sont préparés d'une certaine manière. Il s'agit

de les piquer d'honneur, il faut prétendre, d'abord avec ménagement,

puis avec contradiction irritante, qu'ils ne sont pas en état de

supporter l'opération sans jeter de cris.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 59 / 341 题