Remèdes à l'amour.
Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le
remède à l'amour est presque impossible. Il faut non seulement le danger
qui rappelle fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre
conservation[122], mais il faut, ce qui est bien plus difficile, la
continuité d'un danger piquant, et que l'on puisse éviter par adresse,
afin que l'habitude de penser à sa propre conservation ait le temps de
naître. Je ne vois guère qu'une tempête de seize jours, comme celle de
don Juan[123] ou le naufrage de M. Cochelet parmi les Maures; autrement
l'on prend bien vite l'habitude du péril, et même l'on se remet à songer
à ce qu'on aime, avec plus de charme encore, quand on est en vedette, à
vingt pas de l'ennemi.
[122] Le danger de Henri Morton, dans la Clyde.
_Old Mortality_, tome IV, page 224.
[123] Du trop vanté lord Byron.
Nous l'avons répété sans cesse, l'amour d'un homme qui aime bien _jouit_
ou _frémit_ de tout ce qu'il s'imagine, et il n'y a rien dans la nature
qui ne lui parle de ce qu'il aime. Or, jouir et frémir fait une
occupation fort intéressante, et auprès de laquelle toutes les autres
pâlissent.
Un ami qui veut procurer la guérison du malade doit d'abord être
toujours du parti de la femme aimée, et tous les amis qui ont plus de
zèle que d'esprit ne manquent pas de faire le contraire.
C'est attaquer, avec des forces trop ridiculeusement inégales, cet
ensemble d'illusions charmantes que nous avons appelé autrefois
cristallisation[124].
[124] Uniquement pour abréger, et en demandant pardon du mot nouveau.
L'ami guérisseur doit avoir devant les yeux que, s'il se présente une
absurdité à croire, comme il faut pour l'amant ou la dévorer ou renoncer
à tout ce qui l'attache à la vie, il la dévorera, et, avec tout l'esprit
possible, niera dans sa maîtresse les vices les plus évidents et les
infidélités les plus atroces. C'est ainsi que, dans l'amour-passion,
avec un peu de temps, tout se pardonne.
Dans les caractères raisonnables et froids, il faudra, pour que l'amant
dévore les vices, qu'il ne les aperçoive qu'après plusieurs mois de
passion[125].
[125] Mme Dornal et Serigny. Confessions du comte *** de Duclos. Voir
la note 59; mort du général Abdhallah, à Bologne.
Bien loin de chercher grossièrement et ouvertement à distraire l'amant,
l'ami guérisseur doit lui parler à satiété, et de son amour et de sa
maîtresse, et en même temps faire naître sous ses pas une foule de
petits événements. Quand le voyage _isole_, il n'est pas remède[126], et
même rien ne rappelle plus tendrement ce qu'on aime que les contrastes.
C'est au milieu des brillants salons de Paris, et auprès des femmes
vantées comme les plus aimables, que j'ai le plus aimé ma pauvre
maîtresse, solitaire et triste, dans son petit appartement au fond de la
Romagne[127].
[126] J'ai pleuré presque tous les jours (Précieuses paroles du 10
juin).
[127] Salviati.
J'épiais, sur la pendule superbe du brillant salon où j'étais exilé,
l'heure où elle sort à pied, et par la pluie, pour aller voir son amie.
C'est en cherchant à l'oublier que j'ai vu que les contrastes sont la
source de souvenirs moins vifs, mais bien plus célestes que ceux que
l'on va chercher aux lieux où jadis on l'a rencontrée.
Pour que l'absence soit utile, il faut que l'ami guérisseur soit
toujours là pour faire faire à l'amant toutes les réflexions possibles
sur les événements de son amour, et qu'il tâche de rendre ses réflexions
ennuyeuses par leur longueur ou leur peu d'à-propos, ce qui leur donne
l'effet de lieux communs: par exemple, être tendre et sentimental après
un dîner égayé de bons vins.
S'il est si difficile d'oublier une femme auprès de laquelle on a trouvé
le bonheur, c'est qu'il est certains moments que l'imagination ne peut
se lasser de représenter et d'embellir.
Je ne dis rien de l'orgueil, remède cruel et souverain, mais qui n'est
pas à l'usage des âmes tendres.
Les premières scènes du Roméo de Shakespeare forment un tableau
admirable; il y a loin de l'homme qui se dit tristement: «_She hath
forsworn to love_», à celui qui s'écrie au comble du bonheur: «_Come
what sorrow can!_»