SCHILLER.

J'ai trouvé aussi chez des femmes qui n'aimaient pas l'intrépidité la

plus froide, la plus étonnante, la plus exempte de nerfs.

Il est vrai que je pensais qu'elles ne sont si braves que parce qu'elles

ignorent l'ennui des blessures.

Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme

qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui

puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de

courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et

si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des

sacrifices que la pudeur fait contracter.

Un malheur des femmes, c'est que les preuves de ce courage restent

toujours secrètes et soient presque indivulgables.

Un malheur plus grand, c'est qu'il soit toujours employé contre leur

bonheur: la princesse de Clèves devait ne rien dire à son mari, et se

donner à M. de Nemours.

Peut-être que les femmes sont principalement soutenues par l'orgueil de

faire une belle défense, et qu'elles s'imaginent que leur amant met de

la vanité à les avoir; idée petite et misérable: un homme passionné qui

se jette de gaieté de coeur dans tant de situations ridicules a bien le

temps de songer à la vanité! C'est comme les moines qui croient attraper

le diable, et qui se payent par l'orgueil de leurs cilices et de leurs

macérations.

Je crois que si Mme de Clèves fût arrivée à la vieillesse, à cette

époque où l'on juge la vie et où les jouissances d'orgueil paraissent

dans toute leur misère, elle se fût repentie. Elle aurait voulu avoir

vécu comme Mme de la Fayette[81].

[81] On sait assez que cette femme célèbre fit, probablement en

société avec M. de la Rochefoucauld, le roman de la _Princesse de

Clèves_, et que les deux auteurs passèrent ensemble dans une amitié

parfaite les vingt dernières années de leur vie. C'est exactement

l'amour à l'italienne.

* * * * *

Je viens de relire cent pages de cet essai; j'ai donné une idée bien

pauvre du véritable amour, de l'amour qui occupe toute l'âme, la remplit

d'images tantôt les plus heureuses, tantôt désespérantes, mais toujours

sublimes, et la rend complètement insensible à tout le reste de ce qui

existe. Je ne sais comment exprimer ce que je vois si bien; je n'ai

jamais senti plus péniblement le manque de talent. Comment rendre

sensible la simplicité de gestes et de caractère, le profond sérieux, le

regard peignant si juste et avec tant de candeur la nuance du sentiment,

et surtout, j'y reviens, cette inexprimable _non-curance_ pour tout ce

qui n'est pas la femme qu'on aime? Un _non_ ou un _oui_ dit par un homme

qui aime a une _onction_ que l'on ne trouve point ailleurs, que l'on ne

trouvait point chez cet homme en d'autres temps. Ce matin (3 août), j'ai

passé à cheval, sur les neuf heures, devant le joli jardin anglais du

marquis Zampieri, placé sur les dernières ondulations de ces collines

couronnées de grands arbres contre lesquelles Bologne est adossée, et

desquelles on jouit d'une si belle vue de cette riche et verdoyante

Lombardie, le plus beau pays du monde. Dans un bosquet de lauriers du

jardin Zampieri qui domine le chemin que je suivais et qui conduit à la

cascade du Reno à Casa-Lecchio, j'ai vu le comte Delfante; il rêvait

profondément, et quoique nous ayons passé la soirée ensemble jusqu'à

deux heures après minuit, à peine m'a-t-il rendu mon salut. Je suis allé

à la cascade. J'ai traversé le Reno; enfin, trois heures après au moins,

en repassant sous le bosquet du jardin Zampieri, je l'ai vu encore; il

était précisément dans la même position, appuyé contre un grand pin qui

s'élève au-dessus du bosquet de lauriers; je crains qu'on ne trouve ce

détail trop simple et ne prouvant rien: il est venu à moi la larme à

l'oeil, me priant de ne pas faire un conte de son immobilité. J'ai été

touché; je lui ai proposé de rebrousser chemin, et d'aller avec lui

passer le reste de la journée à la campagne. Au bout de deux heures, il

m'a tout dit: c'est une belle âme; mais que les pages que l'on vient de

lire sont froides auprès de ce qu'il me disait!

En second lieu, il se croit _non aimé_; ce n'est pas mon avis. On ne

peut rien lire sur la belle figure de marbre de la comtesse Ghigi, chez

laquelle nous avons passé la soirée. Seulement quelquefois une rougeur

subite et légère, qu'elle ne peut réprimer, vient trahir les émotions de

cette âme que l'orgueil féminin le plus exalté dispute aux émotions

fortes. On voit son cou d'albâtre et ce qu'on aperçoit de ces belles

épaules dignes de Canova rougir aussi. Elle trouve bien l'art de

soustraire ses yeux noirs et sombres à l'observation des gens dont sa

délicatesse de femme redoute la pénétration; mais j'ai vu cette nuit, à

certaine chose que disait Delfante et qu'elle désapprouvait, une subite

rougeur la couvrir tout entière. Cette âme hautaine le trouvait moins

digne d'elle.

Mais enfin, quand je me tromperais dans mes conjectures sur le bonheur

de Delfante, à la vanité près, je le crois plus heureux que moi

indifférent, qui cependant suis dans une position de bonheur fort bien,

en apparence et en réalité.

Bologne, 3 août 1818.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 42 / 341 题