CHAPITRE XXX

Spectacle singulier et triste.

Les femmes, avec leur orgueil féminin, se vengent des sots sur les gens

d'esprit, et des âmes prosaïques à argent et à coups de bâton, sur les

coeurs généreux. Il faut convenir que voilà un beau résultat.

Les petites considérations de l'orgueil et des convenances du monde ont

fait le malheur de quelques femmes, et par orgueil leurs parents les ont

placées dans une position abominable. Le destin lui avait réservé pour

consolation bien supérieure à tous leurs malheurs le bonheur d'aimer et

d'être aimées avec passion; mais voilà qu'un beau jour elles empruntent

à leurs ennemis ce même orgueil insensé dont elles furent les premières

victimes, et c'est pour tuer le seul bonheur qui leur reste, c'est pour

faire leur propre malheur et le malheur de qui les aime. Une amie qui a

eu dix intrigues connues, et non pas toujours les unes après les autres,

leur persuade gravement que si elles aiment, elles seront déshonorées

aux yeux du public; et cependant ce bon public, qui ne s'élève jamais

qu'à des idées basses, leur donne généreusement un amant tous les ans,

parce que, dit-il, c'est la règle. Ainsi l'âme est attristée par ce

spectacle bizarre: une femme tendre et souverainement délicate, un ange

de pureté, sur l'avis d'une c... sans délicatesse, fuit le seul et

immense bonheur qui lui reste, pour paraître, avec une robe d'une

éclatante blancheur, devant un gros butor de juge qu'on sait aveugle

depuis cent ans, et qui crie à tue-tête: «Elle est vêtue de noir.»

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 43 / 341 题