Je m'imagine que les siècles futurs diront: Voilà à quoi la monarchie
était bonne[75], à produire de ces sortes de caractères, et leur
peinture par les grands artistes.
[75] La monarchie sans charte et sans chambres.
Cependant, même dans les républiques du moyen âge, je trouve un
admirable exemple de cette délicatesse, qui semble détruire mon système
de l'influence des gouvernements sur les passions, et que je rapporterai
avec candeur.
Il s'agit de ces vers si touchants de Dante:
Deh! quando tu sarai tornato al mondo,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ricorditi di me, che son la Pia:
Siena mi fè: disfecemi maremma;
Salsi colui, che inannellata pria,
Disposando, m'avea con la sua gemma.
_Purgatorio_, cant. V[76].
[76] Hélas! quand tu seras de retour au monde des vivants, daigne
aussi m'accorder un souvenir. Je suis la Pia; Sienne me donna la
vie: je trouverai la mort dans nos maremmes. Celui qui en m'épousant
m'avait donné son anneau sait mon histoire.
La femme qui parle avec tant de retenue avait eu en secret le sort de
Desdemona, et pouvait par un mot faire connaître le crime de son mari
aux amis qu'elle avait laissés sur la terre.
Nello della Pietra obtint la main de madonna Pia, l'unique héritière des
Tolomei, la famille la plus riche et la plus noble de Sienne. Sa beauté,
qui faisait l'admiration de la Toscane, fit naître dans le coeur de son
époux une jalousie qui, envenimée par de faux rapports et des soupçons
sans cesse renaissants, le conduisit à un affreux projet. Il est
difficile de décider aujourd'hui si sa femme fut tout à fait innocente,
mais Dante nous la représente comme telle.
Son mari la conduisit dans la maremme de Volterre, célèbre alors comme
aujourd'hui par les effets de l'_aria cattiva_. Jamais il ne voulut dire
à sa malheureuse femme la raison de son exil en un lieu si dangereux.
Son orgueil ne daigna prononcer ni plainte ni accusation. Il vivait seul
avec elle, dans une tour abandonnée, dont je suis allé visiter les
ruines sur le bord de la mer; là il ne rompit jamais son dédaigneux
silence, jamais il ne répondit aux questions de sa jeune épouse, jamais
il n'écouta ses prières. Il attendit froidement auprès d'elle que l'air
pestilentiel eût produit son effet. Les vapeurs de ces marais ne
tardèrent pas à flétrir ces traits, les plus beaux, dit-on, qui, dans ce
siècle, eussent paru sur cette terre. En peu de mois elle mourut.
Quelques chroniqueurs de ces temps éloignés rapportent que Nello employa
le poignard pour hâter sa fin: elle mourut dans les maremmes, de quelque
manière horrible; mais le genre de sa mort fut un mystère, même pour les
contemporains. Nello della Pietra survécut pour passer le reste de ses
jours dans un silence qu'il ne rompit jamais.
Rien de plus noble et de plus délicat que la manière dont la jeune Pia
adresse la parole au Dante. Elle désire être rappelée à la mémoire des
amis que si jeune elle a laissés sur la terre; toutefois, en se nommant
et désignant son mari, elle ne veut pas se permettre la plus petite
plainte d'une cruauté inouïe, mais désormais irréparable, et seulement
indique qu'il sait l'histoire de sa mort.
Cette constance dans la vengeance de l'orgueil ne se voit guère, je
crois, que dans les pays du Midi.
En Piémont, je me suis trouvé l'involontaire témoin d'un fait à peu près
semblable; mais alors j'ignorais les détails. Je fus envoyé avec vingt
cinq dragons dans les bois le long de la _Sesia_, pour empêcher la
contrebande. En arrivant le soir dans ce lieu sauvage et désert,
j'aperçus entre les arbres les ruines d'un vieux château; j'y allai: à
mon grand étonnement, il était habité. J'y trouvai un noble du pays, à
figure sinistre; un homme qui avait six pieds de haut et quarante ans:
il me donna deux chambres en rechignant. J'y faisais de la musique avec
mon maréchal des logis: après plusieurs jours, nous découvrîmes que
notre homme gardait une femme que nous appelions Camille en riant; nous
étions loin de soupçonner l'affreuse vérité. Elle mourut au bout de six
semaines. J'eus la triste curiosité de la voir dans son cercueil; je
payai un moine qui la gardait, et vers minuit, sous prétexte de jeter de
l'eau bénite, il m'introduisit dans la chapelle. J'y trouvai une de ces
figures superbes, qui sont belles même dans le sein de la mort, elle
avait un grand nez aquilin dont je n'oublierai jamais le contour noble
et tendre. Je quittai ce lieu funeste; cinq ans après, un détachement de
mon régiment accompagnant l'empereur à son couronnement comme roi
d'Italie, je me fis conter toute l'histoire. J'appris que le mari
jaloux, le comte ***, avait trouvé un matin, accrochée au lit de sa
femme, une montre anglaise appartenant à un jeune homme de la petite
ville qu'ils habitaient. Ce jour même il la conduisit dans le château
ruiné, au milieu des bois de la Sesia. Comme Nello della Pietra, il ne
prononça jamais une seule parole. Si elle lui faisait quelque prière, il
lui présentait froidement et en silence la montre anglaise qu'il avait
toujours sur lui. Il passa ainsi près de trois ans seul avec elle. Elle
mourut enfin de désespoir dans la fleur de l'âge. Son mari chercha à
donner un coup de couteau au maître de la montre, le manqua, passa à
Gênes, s'embarqua, et l'on n'a plus eu de ses nouvelles. Ses biens ont
été divisés.
Si, auprès des femmes à orgueil féminin, l'on prend les injures avec
grâce, ce qui est facile à cause de l'habitude de la vie militaire, on
ennuie ces âmes fières; elles vous prennent pour un lâche, et arrivent
bien vite à l'outrage. Ces caractères altiers cèdent avec plaisir aux
hommes qu'elles voient intolérants avec les autres hommes. C'est, je
crois, le seul parti à prendre, et il faut souvent avoir une querelle
avec son voisin pour l'éviter avec sa maîtresse.
Miss Cornel, célèbre actrice de Londres, voit un jour entrer chez elle à
l'improviste le riche colonel qui lui était utile. Elle se trouvait avec
un petit amant qui ne lui était qu'agréable. «M. un tel, dit-elle toute
émue au colonel, est venu pour voir le poney que je veux vendre.--Je
suis ici pour tout autre chose», reprit fièrement ce petit amant, qui
commençait à l'ennuyer, et que depuis cette réponse elle se mit à
réaimer avec fureur[77]. Ces femmes-là sympathisent avec l'orgueil de
leur amant, au lieu d'exercer à ses dépens leur disposition à la fierté.
[77] Je rentre toujours de chez miss Cornel plein d'admiration et de
vues profondes sur les passions observées à nu. Sa manière de
commander si impérieuse à ses domestiques n'est pas du despotisme;
c'est qu'elle voit avec netteté et rapidité ce qu'il faut faire.
En colère contre moi au commencement de la visite, elle n'y songe
plus à la fin. Elle me conte toute l'économie de sa passion pour
Mortimer. «J'aime mieux le voir en société que seul avec moi.» Une
femme du plus grand génie ne ferait pas mieux, c'est qu'elle ose
être parfaitement _naturelle_ et qu'elle n'est gênée par aucune
théorie. «Je suis plus heureuse actrice que femme d'un pair.» Grande
âme que je dois me conserver amie pour mon instruction.
Le caractère du duc de Lauzun (celui de 1660[78]), si le premier jour
elles peuvent lui pardonner le manque de grâces, est séduisant pour ces
femmes-là, et peut-être pour toutes les femmes distinguées; la grandeur
plus élevée leur échappe, elles prennent pour de la froideur le calme de
l'oeil qui voit tout et qui ne s'émeut point d'un détail. N'ai-je pas vu
des femmes de la cour de Saint-Cloud soutenir que Napoléon avait un
caractère sec et prosaïque[79]? Le grand homme est comme l'aigle, plus
il s'élève, moins il est visible, et il est puni de sa grandeur par la
solitude de l'âme.
[78] La hauteur et le courage dans les petites choses, mais
l'attention passionnée aux petites choses; la véhémence du
tempérament bilieux. Sa conduite avec Mme de Monaco (Saint-Simon, N.
383); son aventure sous le lit de Mme de Montespan, le roi y étant
avec elle. Sans l'attention aux petites choses, ce caractère reste
invisible aux femmes.
[79] When Minna Toil heard a tale of woe or of romance, it was then
her blood rushed to her cheeks, and shewed plainly how warm it beat
notwithstanding the generally serious composed and retiring
disposition which her countenance and demeanour seemed to exhibit.
(_The Pirate_, I, 33.)
Les gens communs trouvent froides les âmes comme Minna Toil, qui ne
jugent pas les circonstances ordinaires dignes de leur émotion.
De l'orgueil féminin naît ce que les femmes appellent les _manques de
délicatesse_. Je crois que cela ressemble assez à ce que les rois
appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans
s'en douter. L'amant le plus tendre peut être accusé de manquer de
délicatesse s'il n'a pas beaucoup d'esprit, et, ce qui est plus triste,
s'il ose se livrer au plus grand charme de l'amour, au bonheur d'être
parfaitement naturel avec ce qu'on aime, et de ne pas écouter ce qu'on
lui dit.
Voilà de ces choses dont un coeur bien né ne saurait avoir le soupçon,
et qu'il faut avoir éprouvées pour y croire, car l'on est entraîné par
l'habitude d'en agir avec justice et franchise avec ses amis hommes.
Il faut se rappeler sans cesse qu'on a affaire à des êtres qui, quoique
à tort, peuvent se croire inférieurs en vigueur de caractère, ou, pour
mieux dire, peuvent penser qu'on les croit inférieurs.
Le véritable orgueil d'une femme ne devrait-il pas se placer dans
l'énergie du sentiment qu'elle inspire? On plaisantait une fille
d'honneur de la reine épouse de François Ier, sur la légèreté de son
amant, qui, disait-on, ne l'aimait guère. Peu de temps après, cet amant
eut une maladie et reparut muet à la cour. Un jour, au bout de deux ans,
comme on s'étonnait qu'elle l'aimât toujours, elle lui dit: «Parlez.» Et
il parla.