De l'orgueil féminin.
Les femmes entendent parler toute leur vie, par les hommes, d'objets
prétendus importants, de gros gains d'argent, de succès à la guerre, de
gens tués en duel, de vengeances atroces ou admirables, etc. Celles
d'entre elles qui ont l'âme fière sentent que, ne pouvant atteindre à
ces objets, elles sont hors d'état de déployer un orgueil remarquable
par l'importance des choses sur lesquelles il s'appuie. Elles sentent
palpiter dans leur sein un coeur qui, par la force et la fierté de ses
mouvements, est supérieur à tout ce qui les entoure, et cependant elles
voient le dernier des hommes s'estimer plus qu'elles. Elles
s'aperçoivent qu'elles ne sauraient montrer d'orgueil que pour de
petites choses, ou du moins que pour des choses qui n'ont d'importance
que par le sentiment, et dont un tiers ne peut être juge. Tourmentées
par ce contraste désolant entre la bassesse de leur fortune et la fierté
de leur âme, elles entreprennent de rendre leur orgueil respectable par
la vivacité de ses transports, ou par l'implacable ténacité avec
laquelle elles maintiennent ses arrêts. Avant l'intimité, ces femmes-là
se figurent, en voyant leur amant, qu'il a entrepris un siège contre
elles. Leur imagination est employée à s'irriter de ses démarches, qui,
après tout, ne peuvent pas faire autrement que de marquer de l'amour,
puisqu'il aime. Au lieu de jouir des sentiments de l'homme qu'elles
préfèrent, elles se piquent de vanité à son égard; et, enfin, avec l'âme
la plus tendre, lorsque sa sensibilité n'est pas fixée sur un seul
objet, dès qu'elles aiment, comme une coquette vulgaire, elles n'ont
plus que de la vanité.
Une femme à caractère généreux sacrifiera mille fois sa vie pour son
amant, et se brouillera à jamais avec lui pour une querelle d'orgueil, à
propos d'une porte ouverte ou fermée. C'est là leur point d'honneur.
Napoléon s'est bien perdu pour ne pas céder un village.
J'ai vu une querelle de cette espèce durer plus d'un an. Une femme très
distinguée sacrifiait tout son bonheur plutôt que de mettre son amant
dans le cas de pouvoir former le moindre doute sur la magnanimité de son
orgueil. Le raccommodement fut l'effet du hasard, et chez mon amie, d'un
moment de faiblesse qu'elle ne put vaincre, en rencontrant son amant,
qu'elle croyait à quarante lieues de là, et le trouvant dans un lieu où
certainement il ne s'attendait pas à la voir. Elle ne put cacher son
premier transport de bonheur; l'amant s'attendrit plus qu'elle, ils
tombèrent presque aux genoux l'un de l'autre, et jamais je n'ai vu
couler tant de larmes; c'était la vue imprévue du bonheur. Les larmes
sont l'extrême sourire.
Le duc d'Argyle donna un bel exemple de présence d'esprit en n'engageant
pas un combat d'orgueil féminin dans l'entrevue qu'il eut à Richemont
avec la reine Caroline[74]. Plus il y a d'élévation dans le caractère
d'une femme, plus terribles sont ces orages.
[74] The heart of Midlothian (tome III).
As the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
_D. Juan._
Serait-ce que plus une femme jouit avec transport, dans le courant de la
vie, des qualités distinguées de son amant, plus dans ces instants
cruels où la sympathie semble renversée elle cherche à se venger de ce
qu'elle lui voit habituellement de supériorité sur les autres hommes?
Elle craint d'être confondue avec eux.
Il y a bien du temps que je n'ai lu l'ennuyeuse _Clarisse_; il me semble
pourtant que c'est par orgueil féminin qu'elle se laisse mourir et
n'accepte pas la main de Lovelace.
La faute de Lovelace était grande; mais, puisqu'elle l'aimait un peu,
elle aurait pu trouver dans son coeur le pardon d'un crime dont l'amour
était cause.
Monime, au contraire, me semble un touchant modèle de délicatesse
féminine. Quel front ne rougit pas de plaisir en entendant dire par une
actrice digne de ce rôle:
Et ce fatal amour, dont j'avais triomphé,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vos détours l'ont surpris et m'en ont convaincue
Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir;
En vain vous en pourriez perdre le souvenir;
Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,
Demeurera toujours présent à ma pensée.
Toujours je vous croirais incertain de ma foi;
Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage,
Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et, qui, me préparant un éternel ennui,
M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.