CHAPITRE XXVIII

De l'orgueil féminin.

Les femmes entendent parler toute leur vie, par les hommes, d'objets

prétendus importants, de gros gains d'argent, de succès à la guerre, de

gens tués en duel, de vengeances atroces ou admirables, etc. Celles

d'entre elles qui ont l'âme fière sentent que, ne pouvant atteindre à

ces objets, elles sont hors d'état de déployer un orgueil remarquable

par l'importance des choses sur lesquelles il s'appuie. Elles sentent

palpiter dans leur sein un coeur qui, par la force et la fierté de ses

mouvements, est supérieur à tout ce qui les entoure, et cependant elles

voient le dernier des hommes s'estimer plus qu'elles. Elles

s'aperçoivent qu'elles ne sauraient montrer d'orgueil que pour de

petites choses, ou du moins que pour des choses qui n'ont d'importance

que par le sentiment, et dont un tiers ne peut être juge. Tourmentées

par ce contraste désolant entre la bassesse de leur fortune et la fierté

de leur âme, elles entreprennent de rendre leur orgueil respectable par

la vivacité de ses transports, ou par l'implacable ténacité avec

laquelle elles maintiennent ses arrêts. Avant l'intimité, ces femmes-là

se figurent, en voyant leur amant, qu'il a entrepris un siège contre

elles. Leur imagination est employée à s'irriter de ses démarches, qui,

après tout, ne peuvent pas faire autrement que de marquer de l'amour,

puisqu'il aime. Au lieu de jouir des sentiments de l'homme qu'elles

préfèrent, elles se piquent de vanité à son égard; et, enfin, avec l'âme

la plus tendre, lorsque sa sensibilité n'est pas fixée sur un seul

objet, dès qu'elles aiment, comme une coquette vulgaire, elles n'ont

plus que de la vanité.

Une femme à caractère généreux sacrifiera mille fois sa vie pour son

amant, et se brouillera à jamais avec lui pour une querelle d'orgueil, à

propos d'une porte ouverte ou fermée. C'est là leur point d'honneur.

Napoléon s'est bien perdu pour ne pas céder un village.

J'ai vu une querelle de cette espèce durer plus d'un an. Une femme très

distinguée sacrifiait tout son bonheur plutôt que de mettre son amant

dans le cas de pouvoir former le moindre doute sur la magnanimité de son

orgueil. Le raccommodement fut l'effet du hasard, et chez mon amie, d'un

moment de faiblesse qu'elle ne put vaincre, en rencontrant son amant,

qu'elle croyait à quarante lieues de là, et le trouvant dans un lieu où

certainement il ne s'attendait pas à la voir. Elle ne put cacher son

premier transport de bonheur; l'amant s'attendrit plus qu'elle, ils

tombèrent presque aux genoux l'un de l'autre, et jamais je n'ai vu

couler tant de larmes; c'était la vue imprévue du bonheur. Les larmes

sont l'extrême sourire.

Le duc d'Argyle donna un bel exemple de présence d'esprit en n'engageant

pas un combat d'orgueil féminin dans l'entrevue qu'il eut à Richemont

avec la reine Caroline[74]. Plus il y a d'élévation dans le caractère

d'une femme, plus terribles sont ces orages.

[74] The heart of Midlothian (tome III).

As the blackest sky

Foretells the heaviest tempest.

_D. Juan._

Serait-ce que plus une femme jouit avec transport, dans le courant de la

vie, des qualités distinguées de son amant, plus dans ces instants

cruels où la sympathie semble renversée elle cherche à se venger de ce

qu'elle lui voit habituellement de supériorité sur les autres hommes?

Elle craint d'être confondue avec eux.

Il y a bien du temps que je n'ai lu l'ennuyeuse _Clarisse_; il me semble

pourtant que c'est par orgueil féminin qu'elle se laisse mourir et

n'accepte pas la main de Lovelace.

La faute de Lovelace était grande; mais, puisqu'elle l'aimait un peu,

elle aurait pu trouver dans son coeur le pardon d'un crime dont l'amour

était cause.

Monime, au contraire, me semble un touchant modèle de délicatesse

féminine. Quel front ne rougit pas de plaisir en entendant dire par une

actrice digne de ce rôle:

Et ce fatal amour, dont j'avais triomphé,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vos détours l'ont surpris et m'en ont convaincue

Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir;

En vain vous en pourriez perdre le souvenir;

Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,

Demeurera toujours présent à ma pensée.

Toujours je vous croirais incertain de ma foi;

Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi

Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage,

Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,

Et, qui, me préparant un éternel ennui,

M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 39 / 341 题