De l'engouement.
Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de
prévention; cela se remarque surtout dans les âmes chez lesquelles s'est
éteint le feu sacré, source des passions, et c'est un des symptômes les
plus funestes. Il y a aussi de l'engouement chez les écoliers qui
entrent dans le monde. Aux deux extrémités de la vie, avec trop ou trop
peu de sensibilité, on ne s'expose pas avec simplicité à sentir le juste
effet des choses, à éprouver la véritable sensation qu'elles doivent
donner. Ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès, amoureuses à
crédit, si l'on peut ainsi dire, se jettent aux objets au lieu de les
attendre.
Avant que la sensation, qui est la conséquence de la nature des objets,
arrive jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir,
de ce charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source
inépuisable. Puis, en s'en approchant, elles voient ces choses, non
telles qu'elles sont, mais telles qu'elles les ont faites, et, jouissant
d'elles-mêmes sous l'apparence de tel objet, elles croient jouir de cet
objet. Mais, un beau jour, on se lasse de faire tous les frais, on
découvre que l'objet adoré _ne renvoie pas la balle_; l'engouement
tombe, et l'échec qu'éprouve l'amour-propre rend injuste envers l'objet
trop apprécié.